Barbier-Mueller: «L’avenir de notre musée est assuré»

SuccessionL’institution appartient désormais aux trois fils de Jean Paul et Monique Barbier-Mueller. Les deux Genevois, Stéphane et Thierry, parlent de leur héritage artistique.

Vernissage de l’exposition «Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli», le 20 mars 2018, en présence de l’artiste (à g.) et de Monique Barbier-Mueller (au centre).

Vernissage de l’exposition «Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli», le 20 mars 2018, en présence de l’artiste (à g.) et de Monique Barbier-Mueller (au centre). Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Établi au 10 de la rue Jean-Calvin, le Musée Barbier-Mueller héberge l’une des plus belles collections au monde d’art primitif. Entamée par Josef Mueller dans les années 20, elle est prolongée et enrichie par l’homme qui épouse sa fille Monique en 1955, Jean Paul Barbier, un gestionnaire genevois de biens immobiliers. D’objets esthétiquement superbes, il fait un ensemble scientifiquement pertinent. Et avec son épouse, il fonde en 1977 le musée portant le double nom, d’abord dans les locaux de son entreprise, la Société Privée de Gérance (SPG), à la rue de l'Ecole de chimie, puis en 1990 dans son bâtiment actuel au cœur de la Vieille-Ville, à deux pas de la cathédrale Saint-Pierre.

Josef Mueller, mort trois mois avant l’inauguration du musée, n’aura jamais vu ouverte la vitrine de sa collection. Jean Paul Barbier, lui, s’est éteint le 22 décembre 2016, suivi cet été, le 6 août, par Monique Barbier-Mueller. Que va-t-il advenir de ce musée et des collections, appartenant désormais à leurs trois fils? Entretien avec les Genevois Stéphane et Thierry, leur frère Gabriel vivant à Dallas, où il possède sa propre institution.

Le décès de votre père n’a pas remis en question l’existence du musée. Celui de votre mère va-t-il changer les choses?

Thierry: Nous nous sommes entendus entre les trois frères pour poursuivre l’activité du musée. Son avenir est assuré… qu’est-ce qu’on peut dire? À moyen terme? Stéphane: Oui.

Qu’est-ce que le «moyen terme»?

Thierry: Il n’y a pas de délai fixé, mais toute institution privée doit se poser régulièrement la question de sa pertinence et de son intérêt. Tous les dix ans? Vingt ans? Stéphane: Parlons de «terme indéterminé». Thierry: Nous avons la chance d’avoir en la personne de Laurence Mattet une directrice de qualité, qui a travaillé pendant des décennies avec notre père. Elle est imprégnée de ce qui a trait aux arts et cultures promus ici. Tout est en place pour assurer la continuité (ndlr: Laurence Mattet atteindra l’âge de la retraite dans trois ans).

Un musée coûte cher, et ce ne sont pas les entrées qui le financent. Le vôtre ne reçoit aucune subvention. Quel est le montant des frais annuels?

Les deux, en riant: Vous êtes libre de poser la question et nous, de ne pas répondre! (ndlr: selon nos sources, le coût se monte à 1,4 million de francs par an). Pas de subventions publiques, non.

Est-ce tenable?

Thierry: Oui, c’est tenable. Oui, c’est cher. Mais la nature et l’importance du sacrifice consenti sont différentes pour nous que pour nos parents. Nous nous devons de faire cet effort pour eux, mais aussi, dans une certaine mesure, pour un public fidèle… même s’il n’est pas aussi nombreux que celui des films «Terminator»! Stéphane: Notre père se posait régulièrement la question de fermer ou non le musée. Soit parce qu’il avait des démêlés avec les autorités genevoises (rires), soit parce qu’il s’interrogeait: «Que deviendra-t-il après moi? Est-ce que je n’ai pas tout dit?» C’était un homme à la capacité de renouvellement exceptionnelle.

Quel est votre degré d’attachement au musée et aux collections familiaux?

Stéphane: Nous avons grandi là-dedans… Thierry: Nous ne pourrions pas nous en séparer d’un cœur léger. Et nous n’avons pas besoin de le faire, c’est une chance. En outre, ce musée est un instrument qui peut être modelé, adapté, infléchi. Il est à la fois pour nous un héritage et un challenge.

Chacun a ses centres d’intérêt: Gabriel, l’art japonais, les cuirasses notamment. Stéphane, la numismatique, l’Antiquité et la peinture du XVIIIe siècle. Thierry, l’art contemporain. Allez-vous vous approprier ce musée en y exposant vos collections?

Stéphane: Pourquoi pas? Les objets de qualité se marient toujours très bien entre eux. Une fois, nous en parlions avec notre père et il nous a dit: «Vous ne pourrez pas poursuivre l’œuvre telle qu’elle est, et vous n’aurez aucune raison de le faire.» Elle émane, il est vrai, entièrement de sa passion et de son tempérament. Je lui ai répondu que le musée évoluera vraisemblablement après lui au gré des personnalités des uns et des autres. Il y aura nécessairement des choses qu’il n’aurait pas aimées ou pas voulues. Thierry: Ainsi le musée restera vivant, authentique, en phase avec de réelles passions, pas des constructions artificielles. Aucun de nous n’a le dogme de la permanence pour la permanence. Nous considérons que si une aventure a été belle pendant quarante ans, c’est déjà magnifique. Figer cette institution dans le formol, très peu pour nous.

L’exposition «Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli», en 2018, faisait dialoguer des pièces de la collection de votre père avec celles de la vôtre, Thierry. Une expérience à renouveler?

Thierry: Pourquoi pas? Il y a eu là une inflexion nouvelle donnée à la programmation, tout en douceur. Stéphane: Autre nouveauté, nous avons exposé pour la première fois, avec les photographies de Malick Sidibé, actuellement sur nos murs, des œuvres n’appartenant pas à la famille. Cela ne deviendra pas une règle, mais à l’époque de notre père, ce n’était pas envisageable. Tout ce qui était montré ici lui appartenait.

Le musée organise davantage d’événements autour des expositions pour faire venir du monde et le rapprocher des Genevois – il est surtout fréquenté par les touristes.

Thierry: Laurence Mattet y est pour beaucoup. Nous l’y encourageons, afin certes de créer un lien avec la population genevoise, mais aussi pour aborder la thématique de l’art primitif d’une façon moins intimidante, moins savante.

Votre père était-il trop élitiste?

Thierry: C’est difficile à dire. La dimension esthétique des objets primait pour lui la dimension ethnographique, c’est certain. Et il est vrai qu’il était peu porté sur les événements locaux.

Vous êtes tous les deux dans l’immobilier. Le musée vous est-il utile en termes de visibilité, de prestige?

Thierry: Ce lieu n’a vraiment pas été pensé pour ça. Il y perdrait en crédibilité et en authenticité. Stéphane: Très marginalement. Le sujet de l’art primitif n’intéresse pas suffisamment de monde pour faire de ce musée un instrument de représentation. Honnêtement, dans l’immobilier, on a plus de prestige avec le foot ou les Ferrari!

Un collectionneur, c’est compulsif. N’est-il pas tentant de vendre les pièces paternelles que vous n’aimez pas pour nourrir vos marottes?

Stéphane: Jusqu’à présent, nous avons réussi à acheter sans avoir besoin de vendre. Thierry: Il n’y a pas de programme de ventes prévu. Cela dit, la question du réaménagement des collections se posait déjà du temps de notre père. Ce n’est un secret pour personne que les pièces d’art précolombien ont été en partie vendues (lire encadré). Pour le reste, si deux ou trois objets étaient de qualité inférieure ou faisaient doublon, il les revendait.

Vos enfants respectifs s’intéressent-ils à l’art?

Thierry: Gabriel et Stéphane ont chacun trois enfants et moi, j’ai cinq filles. Tous s’intéressent à l’art, à différents degrés. On en est à la quatrième génération, ce n’est pas rien. L’une de mes filles, la numéro 3, a fait son bachelor en économie à Londres puis, à mon grand étonnement, un master en histoire de l'art. Elle travaille aujourd’hui dans une bonne galerie de Berlin. Stéphane: Et se prépare à… reprendre un musée privé! (éclats de rire des deux frères)

Créé: 10.10.2019, 18h36

Et Barcelone? Et Le Cap?

Le Museu Barbier-Mueller d’art precolombì ouvre à Barcelone en 1997. À l’origine, c’est une exposition pour les 500 ans de la découverte de Christophe Colomb qui aboutit à un prêt à long terme. L’Espagne devait acheter la collection mais, en raison de la crise économique, ne le fait pas. Le musée ferme en 2013. Les pièces, mises en vente chez Sotheby’s, sont réclamées par les pays d’origine. Les acheteurs, effrayés, boudent les enchères.

Le Gold of Africa Barbier-Mueller Museum est inauguré en 2003 au Cap et restera ouvert durant dix ans. La collection de parures d’or du Mali, du Ghana et de la Côte d’Ivoire est la propriété de la compagnie d’extraction minière AngloGold, mais Jean Paul Barbier-Mueller et Laurence Mattet supervisent l’exposition.
P.Z.

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