Les banquiers entrevoient le mirage du temps partiel

TravailDes établissements proposent à leurs employés de passer à 90% ou 80%, sans préjudice sur leur carrière. La réalité est plus nuancée.

Le siège du groupe Pictet, dans le quartier des Acacias. Image: Laurent Guiraud

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C’est un mail qui en a surpris plus d’un dans la salle des marchés de Pictet. À la fin du printemps, Nicolas Pictet, l’associé senior du groupe bancaire genevois spécialisé dans la gestion de fortune et d’actifs, a écrit à ses employés pour les informer de la mise en place d’une «nouvelle politique de flexibilité du temps de travail».

«Les collaborateurs peuvent désormais bénéficier à certaines conditions des opportunités suivantes: flexibilité des horaires de travail, temps partiel, temps partiel sur une base annualisée, travail depuis son domicile ou encore possibilité de prendre jusqu’à huit semaines de congé non payé», confirme Frank Renggli, en charge des relations avec les médias chez Pictet.

Vie privée et familiale

Au siège du groupe, aux Acacias, la nouvelle a été accueillie avec enthousiasme mais aussi parfois avec un brin de scepticisme. Dans un milieu où le manque d’ambition est vite perçu comme un signe de faiblesse, certains pensent qu’ils ne seront plus sur un pied d’égalité vis-à-vis de leurs collègues s’ils abaissent leur temps de travail. Qu’entre deux profils, l’un à 100% et l’autre à 80%, un chef offrira forcément une promotion au premier. Ils redoutent aussi que leur bonus de fin d’année fasse les frais de leur audace, d’autant que son montant est certes déterminé en fonction des résultats, mais au bon vouloir du supérieur hiérarchique.

D’autres collaborateurs voient en revanche dans cette «nouvelle politique» le signe que la banque prend au sérieux, elle aussi, les aspirations de la jeune génération, dont les représentants, notamment masculins, n’ont plus l’intention, contrairement à leurs parents, de sacrifier leur vie privée et familiale sur l’autel de leur carrière. «En cinq ans, les mentalités ont changé sur ces questions dans un milieu qui, pourtant, est très conservateur», se félicite Loïc*, 35 ans. À la naissance de son premier enfant, cet employé de Pictet se rappelle ainsi avoir reçu un message des Ressources humaines qui l’invitait à participer à un atelier pour discuter avec d’autres jeunes papas.

Discours officiel

Les choses semblent aussi évoluer chez les concurrents. Lombard Odier se dit «consciente que la flexibilité du temps de travail est un facteur déterminant pour les collaborateurs» et évoque une directive de 2017 qui fixe les conditions offertes pour «harmoniser au mieux, et dans la mesure du possible, leur vie professionnelle et privée». UBS indique pour sa part que «tous les postes à temps plein mis au concours sont désormais libellés pour autoriser aussi une occupation à 80%», tandis que le Credit Suisse «encourage les modèles de travail modernes et flexibles via une série de mesures telles que le travail à temps partiel, le partage de postes ou le travail à domicile».

Voilà pour le discours officiel. La réalité semble plus nuancée. «Derrière ce discours marketing dont la vocation est de soigner l’image de la banque et d’attirer les jeunes talents, il y a celui des managers dans le day-to-day (ndlr: les activités quotidiennes), qui est très différent», relève Olivier*, 35 ans, conseiller en investissement financier dans une autre banque privée. «Que ce soit pour une augmentation de salaire, un changement de service ou une nomination, un temps partiel pèsera toujours négativement dans la balance, même si le chef ne te le dira pas en face-à-face», appuie Pierre*, un de ses collègues, un trader âgé de 30 ans.

«Passer à temps partiel n’équivaut pas à un manque de motivation. C’est une manière de montrer que notre vie, ce n’est pas juste notre travail et qu’on a besoin de temps pour être avec nos enfants, nos amis ou pour faire du sport»

Olivier, conseiller en investissement financier

Actif dans une équipe de quatre personnes, ce père de famille explique avoir envisagé de proposer à son supérieur que tous les membres passent à 80%, avant de renoncer, craignant de se voir rétorquer que s’il était possible de réduire ainsi la charge de travail, c’est que l’on pouvait peut-être se passer d’un collaborateur. «Depuis la fin du secret bancaire, le contexte est difficile et il y a une pression sur la gestion des coûts. On prend un risque avec ce genre d’initiatives», observe Olivier. Et d’insister: «Passer à temps partiel n’équivaut pas à un manque de motivation. C’est une manière de montrer que notre vie, ce n’est pas juste notre travail et qu’on a besoin de temps pour être avec nos enfants, nos amis ou pour faire du sport.»

Peu d’hommes à 80%

Obtenir un temps partiel dépend aussi du métier que l’on exerce au sein de la banque. «C’est possible si on travaille en tant qu’assistant de gestion ou dans le back-office», note Anna*. «Et si on est une femme.» À 31 ans, cette cadre dans une banque privée fait figure d’exception dans un milieu très masculin. «Quand on est en relation directe avec les clients, on doit être constamment atteignable et un temps partiel devient vite irréaliste», témoigne-t-elle. Depuis qu’elle a fait ses premiers pas à la banque il y a une dizaine d’années, Anna dit avoir connu peu d’hommes à 80%.

Les chiffres lui donnent raison. À Lombard Odier, seul un quart des collaborateurs à temps partiel sont des hommes. À UBS, c’est le cas d’un employé masculin sur dix. Même pourcentage chez Credit Suisse. Qui précise toutefois que ce taux est «en constante progression ces dernières années».

* Identités connues de la rédaction

Créé: 20.07.2019, 10h04

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