Le banc qui se souvient de l’hiver

La vie vue de mon banc 6/6Le parc Galiffe, aux abords des voies ferroviaires, sur la Rive droite, décline son mobilier simplifié à toutes les saisons.

Un sculpteur anonyme a réalisé, durant l’hiver, la silhouette d’un sans-abri dormant sur le banc public du square Galiffe.

Un sculpteur anonyme a réalisé, durant l’hiver, la silhouette d’un sans-abri dormant sur le banc public du square Galiffe. Image: Magali Girardin

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L’image ci-dessus a été archivée sous une identité à trois entrées: «SDF, neige, banc». Elle n’est pas de saison. Pourquoi alors la publier aujourd’hui, au moment de clore une série dans l’espace public racontée en bras de chemise et culotte courte?

Parce que l’été connaît aussi ses épisodes de «grand froid» avec les vagues répétées de canicule. Parce que le banc en question existe toujours, dans son usage premier: accueillir nuitamment des êtres en errance. Parce que cette image, prise durant une maraude nocturne au contact des sans-abris, est tout simplement belle.

Entre les deux bonshommes de neige assurant le guet, un banc public et, sur le banc, la sculpture d’un être humain en train de dormir. Les deux bras sont le long du corps, les jambes sont repliées sur elles-mêmes et penchent du côté de l’assise intérieure, histoire de ne pas choir pendant le sommeil.

Nos bancs ne sont pas conçus pour se coucher, ils encouragent la station brève, le répit temporaire, jamais l’installation. Le dormeur enneigé aura tenu trois nuits, dans une température à moins cinq degrés. Le retour d’une météo plus clémente, puis de la pluie, l’aura fait fondre sur place.

Le banc est resté. C’est même la dernière chose encore exploitable dans ce petit square de la Rive droite, aménagé avec presque rien au pied des voies ferroviaires, le long du chemin Galiffe. Dans le presque, il y avait une autre sculpture, en bronze celle-là, prénommée «Corinne». Un ancien conseiller administratif avait à l’époque décrété que l’endroit où il venait chaque jour promener son chien méritait bien d’avoir son œuvre artistique.

Elle a été déposée dans les mauvais jours, les beaux jours ne l’ont pas fait revenir. Le futur chantier CFF de la gare souterraine de Cornavin l’obligera à s’exiler ailleurs dans la ville. On lui cherchera une nouvelle adresse; on finira bien par la lui trouver. Sa sœur jumelle, «Clémentine», trône derrière le marchand de marrons de la place du Bourg-de-Four; son avenir est moins compromis. Banc en sursis: c’est à lui que l’on pense, été comme hiver, ainsi qu’à ceux qui le fréquentent assidûment. Ce parc miniature, recouvert de copeaux pour simplifier le travail d’entretien des jardiniers qui l’ont, eux aussi, déserté, ressemble plus que jamais à une Halte de nuit en plein air.

Les «refusés» de l’Armée du salut, dont les proches baraquements en bois affichent souvent complet, terminent leur soirée ici, entre le muret raviné et ce mobilier qui appartient à tout le monde.

L’autre nuit, un jeune couple l’avait adopté, dormant tête-bêche sur un sac de couchage ouvert, afin d’adoucir l’inconfort des lattes. Au petit matin, ils étaient encore là, la mine bronzée, en train de se rafraîchir le visage à la fontaine. Des routards, des vrais, équipés de leur petit réchaud à gaz, prêts à découvrir notre ville, avant de sauter dans un train pour repartir plus au nord. «Nous voyageons avec le Pass InterRail, de Porto jusqu’à Berlin, glissent-ils au localier. Le monde vu du banc, on commence à bien le connaître. Vos bancs ne sont pas les plus doux sous les fesses, mais ils sont safe, c’est le plus important.» Le localier note, sans répliquer.

Créé: 10.08.2019, 11h05

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