Au Kosovo, elle est la «petite Suisse»

Retour au pays (4/5)La Genevoise Ilirike Ukshini peut compter sur les doigts de la main les étés où elle ne s’est pas rendue dans son pays d’origine.

Ilirike Ukshini, Genevoise d’origine kosovare, dans son appartement du Petit-Lancy.

Ilirike Ukshini, Genevoise d’origine kosovare, dans son appartement du Petit-Lancy. Image: Georges Cabrera

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«La nuit avant le départ, on n’arrivait pas à dormir tellement on était excité.» Aussi longtemps qu’elle s’en souvienne, Ilirike est partie chaque été en vacances au Kosovo. «De mes 29 ans de vie, il n’y a que quatre fois où je n’y suis pas allée», énumère la jeune femme de 29 ans qui a grandi – et vit toujours – au Petit-Lancy. Bien entendu, elle se souvient précisément des années en question: «En 1998 et en 1999 car il y avait la guerre, en 2009 car je travaillais, et en 2010 car on est allé à New York.» Dans la cuisine de son appartement du square Clair-Matin, Ilirike marque un temps de pause. «Mais ces années-là, on y est allé à un autre moment durant l’année», s’empresse-t-elle de préciser. Elle prend une gorgée de café et semble à nouveau réfléchir. «Ah et puis aussi en 2017, mais là j’étais enceinte jusqu’aux oreilles.» Cette fois, le compte est bon.

Dans la famille Idrizi, Ilirike est la fille aînée. Viendront ensuite un petit frère et deux petites sœurs. Dès la fin de l’année scolaire, les enfants montent à l’arrière d’une Chrysler Voyager de couleur grise et c’est parti. L’aventure. «En voiture, il fallait compter entre 16 et 24 heures, selon la circulation, pour rejoindre notre village», se souvient Ilirike. Il faut traverser pas moins de cinq pays: la France, l’Italie par le tunnel du Mont-Blanc, la Slovénie, la Croatie, ainsi que la Serbie, avant d’entrevoir, enfin, le Kosovo. «En route, on croisait souvent les mêmes voitures aux plaques suisses lorsqu’on faisait des pauses dans les stations service, poursuit Ilirike. On entendait parler albanais. Et puis, c’était marrant de retrouver ensuite ces voitures à la frontière kosovare. C’était des gens qui, comme nous, rentraient au pays.»

Des cousins et des cousins

Ils étaient nombreux. Et le sont toujours. La Suisse entretient des liens très forts avec le Kosovo, cette ancienne province serbe à majorité albanaise. En février 2008, la Confédération fut ainsi l’une des premières à reconnaître l’indépendance du Kosovo. Aujourd’hui, quelque 200 000 Kosovars, soit un sur dix, vivent en Suisse. Un phénomène initié au mitan du siècle dernier, lorsque de nombreux saisonniers ont commencé à prendre le chemin de la Suisse pour venir travailler, ce qui sera facilité par la signature d’un accord bilatéral avec la Serbie en 1963. Le père d’Ilirike, lui, est arrivé dans les années 80. «Il a travaillé dans la restauration, explique la jeune femme. Pour faire la plonge, il n’y a pas besoin de savoir parler la langue. Puis, une fois qu’il appris le français, il est devenu serveur.» Sa fiancée le suit en 1988 et le couple se marie. Ilirike naîtra un an plus tard.

«Là-bas, on est les petits Suisses. Ici, on est des étrangers»

Ilirike Ukshini

Lors de leurs vacances estivales au Kosovo, la famille rejoint d’abord oncles, tantes et cousins dans la maison des grands-parents parternels (voir ci-contre). La famille va ensuite passer quelques semaines chez les parents de la mère, dans la ville voisine. Situé au sud-est du Kosovo, le village des grands-parents paternels se nomme Žegra.

Entourés par de paisibles collines vertes, il est constitué de petites maisons aux toits en tuiles orangées. Les routes ne sont pas goudronnées. «Il y avait des vaches et des poules avec lesquelles on jouait, raconte Ilirike. Bref, c’était un village.»

En 1998, la guerre entre le Kosovo et le gouvernement serbe éclate. Elle dure un peu plus d’un an, jusqu’à ce que l’OTAN intervienne militairement. Dès la fin des hostilités, la KFOR, une force multinationale mise en œuvre sous l’égide de l’OTAN, passe dans les villages afin d’assurer la sécurité et le maintien de la paix. «Lorsqu’on est revenu l’été suivant, il y avait des hélicoptères dans le ciel et des soldats qui patrouillaient dans les rues, se rappelle Ilirike. Nous, on était trop impressionné, alors que nos cousins avaient l’habitude.»

Un fossé qui se creuse

À l’école, à Genève, on lui demande si elle est «obligée» d’aller chaque été au Kosovo, alors que d’autres de ses petits camarades s’envolent, eux, vers des destinations exotiques. Mais qu’importe, Ilirike vit de bons moments en famille. Comme cette fois où elle et ses cousins se sont fait la malle au milieu de la nuit. «On a pris la voiture sans rien demander et on est allé en ville en boite de nuit», raconte-t-elle. À l’époque, il n’y avait pas d’autoroute, mais ce ne sont pas les chemins sinueux à travers les montagnes qui ont effrayé les jeunes de la famille Idrizi.

Entre ceux qui ont immigré et ceux qui sont restés, le fossé se creuse souvent. C’est le cas pour les Kosovars, comme ça l’est pour les Italiens, les Espagnols, les Portugais, eux aussi présents en nombre en Suisse, et qui ont l’habitude de retourner dans leur pays d’origine l’été venu. La famille Idrizi ne fait pas exception. «Là-bas, on est les petits Suisses. Ici, on est des étrangers», résume Ilirike. Pourtant, la famille Idrizi parle albanais à la maison. Ilirike fait aussi partie d’un groupe de danse traditionnelle. Dans la cuisine, on distingue une mandoline – un «çifteli» – ornée de l’aigle bicéphale, emblême de l’Albanie et signe parmi d’autres que le cordon n’a jamais été coupé. Mais il y a quand même une forme de «clash culturel», de décalage quand on retourne au pays, estime Ilirike. «Mais c’est normal, pense-t-elle. Par exemple, au Kosovo, le salaire moyen s’établit autour des 300 euros aujourd’hui. Alors, logiquement, on est perçu comme des riches.»

Exode dans les villes

Reste qu’avec les années, le pays s’est transformé. Les routes ont été goudronnées, les habitants ont délaissé les campagnes pour aller résider dans les villes et la capitale, Pristina. «Quand j’étais enfant, tout le monde vivait dans une maison. Aujourd’hui, beaucoup ont emménagé dans des appartements construits dans les villes», observe Ilirike. Autre signe de son évolution: le pays attire désormais de nombreux touristes. Alors que l’Albanie est en passe de devenir la nouvelle Croatie, le Kosovo pourrait bien être la prochaine destination à la mode en Europe de l’Est.

Cet été, Ilirike ne sait pas encore quand elle pourra se rendre au pays. «Mais je vais partir, c’est obligé! Cela dépendra des vacances de mon mari», explique celle qui va entamer, à la rentrée, sa dernière année de master à l’Institut de formation des enseignants de l’Université de Genève. Déjà en stage dans plusieurs établissements, elle deviendra officiellement professeur d’anglais et de français l’an prochain. «En tout cas, cette discussion m’a donné envie d‘aller au Kosovo. Merci, je me réjouis!»


«Cette maison, c’est là où on se retrouvait tous»

Été après été, la maison des grands-parents paternels d’Ilirike est le théâtre des retrouvailles familiales. Elle se trouve dans un petit village au sud-est du Kosovo nommé Žegra. «Cette maison, c’est là où on se retrouvait tous, explique Ilirike. On était vraiment nombreux et il n’y avait que quatre chambres. Je ne sais pas comment on faisait pour tous dormir là», s’étonne aujourd’hui Ilirike.

Dans le village, Ilirike a aussi des dizaines et des dizaines de cousins. «C’est simplement parce qu’on ne s’arrête pas à ceux qui le sont au premier degré», rigole-t-elle. Certains habitent en Suisse, comme elle, tandis que d’autres sont restés au Kosovo.

Puis les années passent. L’enfance cède petit à petit le pas à l’adolescence. Tout d’un coup, les vacances dans la maison familiale ne font plus rêver celle qui est en train de devenir une jeune femme. Convivialité devient promiscuité. «Quand j’étais adolescente, le manque d’intimité à commencer à me déranger», concède Ilirike. Pendant quelques années, elle apprécie moins ces séjours prolongés. «Mais cela n’a pas duré longtemps, et puis, une fois sur place, j’étais heureuse.»

Créé: 04.07.2019, 09h05

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