«N’attendez pas d’être brisé pour tenter le yoga»

VivreStéphane Haskell a filmé sa mue d'homme frivole vers l'ascèse.

Stéphane Haskell est photographe chez Sipa jusqu'en 2003, écrivain et cinéaste passeur après sa conversion au yoga.

Stéphane Haskell est photographe chez Sipa jusqu'en 2003, écrivain et cinéaste passeur après sa conversion au yoga. Image: PHOTOS STEPHANE HASKELL / DR

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Sur le visage buriné du quinqua malicieux traînent les vestiges d’un beau gosse séducteur. Le Français Stéphane Haskell avoue avoir longtemps brûlé une vie de grand reporter flambeur par les deux bouts. Jusqu’au verdict fracassant, «syndrome de la queue de cheval» (ndlr: lésions neurologiques au niveau des dernières racines rachidiennes des vertèbres lombaires), qui le paralyse en 2003, puis la rédemption par le yoga. Il retrace l’expérience dans le documentaire «Debout»: «Une rééducation physique et émotionnelle vers un état qui dépasse. Appelez-le comme vous voulez, divin ou autre.»

Quels sont vos horizons désormais?

Un professeur m’avait dit: «La pratique commence quand tu sors du monastère…» Je veux honorer cette transmission, dire surtout: «N’attendez pas d’être brisé, fracassé, pour essayer cet outil millénaire si moderne!» Nous vivons une époque tellement déprimante qui dit la Terre fichue, le climat pourri, etc. Ne soyons pas idiots, tentons cette solution prouvée scientifiquement.

Ce prosélytisme n’effraie-t-il pas?

Question de génération. Après les années 80 aseptisées par l’aérobic et autres sports fun, le yoga, venu de la côte ouest américaine, a pris son essor. Sauf que comme disait mon maître disparu, Iyengar: «Vous les Occidentaux avez commencé par tout mélanger, soufisme, bouddhisme, LSD et rock’n’roll!» Et le shaker a explosé, jusqu’à porter une étiquette «yoga-gourou-secte» dans les années 90. Aujourd’hui, c’est dépassé, tant les effets bénéfiques sont certifiés. Par contre la culture Instagram, avec ses filles superbes dans des postures pas possibles, fait beaucoup de mal au yoga. Au propre comme au figuré, avec ces suiveurs qui se blessent physiquement!

Vous n’avez rien d’un amateur. Avez-vous compris votre mue si radicale?

Jadis, le yoga n’était pas sur mon radar, j’étais ski, tennis, etc., je sortais beaucoup, perdu dans l’alcool, le travail. Quand j’étais correspondant à New York, j’avais vu un cours où les gars transpiraient mais le yoga, ça me plaisait pas trop. Ce fut un cadeau du désespoir, une intuition que je n’ai pu négocier tant la douleur avait tout épuisé, de la médication traditionnelle aux rebouteux.

Vouliez-vous tester cette intuition en allant filmer autour du globe?

C’est certain que le reportage du «jusqu’où» pouvait aller le yoga a d’abord excité ma curiosité de journaliste. Puis j’ai ouvert la porte de lieux si inattendus, peuplés d’êtres qui n’en avaient rien à secouer du yoga et s’y étaient mis, comme ces prisons aux États-Unis ou au Kenya par exemple. Je prépare une série autour du monde, j’ai déjà trouvé des cas a priori peu propices, jeunes Chinois lassés du taï-chi des anciens, ou champions d’arts martiaux au Japon. Le maître indien Krishnamacharya (1888-1989), codificateur du yoga contemporain, répétait que le yoga s’adaptait à l’être et à sa culture, pas l’inverse. Cela se vérifie dans les faits sur des écoliers, détenus, ex-prostituées et toutes espèces d’êtres humains.

Comme la méditation en somme.

Oui, et tant pis si le système éducatif, encore si archaïque en France notamment, doit s’adapter à ces techniques d’éveil. À Los Angeles, une éducatrice me disait: «L’université apprend à gagner sa vie, le yoga à la construire.» Au-delà, dans ce dédain, je vois l’ignorance, et la peur qui est créée par un peuple d’adeptes vus comme des «aliens» du fin fond de l’univers. Et d’une manière plus prosaïque, le poids de l’industrie pharmaceutique, une nomenklatura qui nous préfère malades. Et quelle bêtise, alors que de plus en plus de chercheurs, de Harvard à Cambridge, aux hôpitaux de la Salpêtrière ou Saint-Louis à Paris, y voient un potentiel thérapeutique. Mais les résistances persistent.

Quand avez-vous compris que la souffrance vous liait corps et âme?

Il y a eu ce moment où mon corps a dit «stop», bloqué ma fuite, ma chute en avant. J’ai compris plus tard que la maladie va toujours se loger au plus fragile du corps qui enregistre tout. Chez moi, dans un condensé ancien de dépression, scoliose d’enfance, d’hygiène de vie malsaine. Oh, j’avais déjà voulu anesthésier ces douleurs. Mais seul le yoga, ses postures en phase avec la nature, a pu se mettre au diapason.

«Debout» n’expose pas un univers de sérénité ouateuse. La réalité?

C’est vrai que je suis tombé de mon perchoir en enquêtant. Prenez cette anecdote. Une amie me racontait s’être engueulée avec sa prof de yoga, une femme paradoxalement et totalement stressée. Le comble! Je lui ai rétorqué qu’il lui suffisait d’imaginer la bagarre si elles n’avaient pas pratiqué! Que dire, sinon que l’ego demeure. Même si le but ultime de la pratique, le dernier des Huit pétales (ndlr: ou «voie des huit membres» selon le sage Patanjali), c’est l’éveil ou la dissolution totale de l’ego dans la pleine conscience.


Suite à un grave accident, le photographe américain Michael O’Neill a lui aussi découvert la voie du yoga

Comme le réalisateur Stéphane Haskell, rien ne prédisposait le photographe Michael O’Neill à s’engager sur la voie du yoga. En 2005, l’Américain tirait le portrait des stars et politiciens, de J.Lo à Richard Nixon, Andy Warhol ou Sean Connery, pour «Time», «Rolling Stones» ou «Vanity Fair» , quand, suite à un accident, il se retrouva paralysé d’un bras. Menacé de voir sa carrière brisée, il découvrait le yoga. De là, durant une décennie, il s’est aventuré dans les hauts lieux traditionnels de la discipline pour méditer avec les moines sur le plateau tibétain, vivre sous les tentes des sadhus lors de la Kumbh Mela ou sur les terrains de lutte de Kochi. Dans un album touché par une grâce de miraculé, le photographe salue la beauté de ces yogis exceptionnels, comme suspendue hors du temps des hommes. «J’ai voulu rendre hommage à la tradition classique du yoga et immortaliser cette période charnière avant qu’elle ne s’efface», explique-t-il.

L’un de ses mentors, Sa Sainteté Chidanand Sarawatiji, chef spirituel de l’ashram Parmarth Niketan, réputé pour son enseignement des asanas au pied de l’Himalaya, à Rishikesh, remarque néanmoins en préface que s’il «est merveilleux de voir bourgeonner la science du yoga dans le monde, en se disséminant ainsi, elle perd quelque chose de son essence profonde.» Et le sage de saluer son disciple: «Ce qui distingue les photographies de Michael O’Neill, c’est que ce ne sont pas seulement de magnifiques images de personnes réalisant des postures. Ce sont des fenêtres ouvertes sur le yoga.» Et sur un monde détaché de la réalité terrestre. Autre bonheur, des textes à l’efficacité claire et concise explicitent ces visions acrobatiques de chairs vers l’élévation mentale. «Pour moi, note ainsi Michael O’Neill, le yoga est l’architecture de la paix. Il rapproche de l’infini. C’est la science des angles et des triangles. Son but est d’atteindre «l’alignement divin», une incarnation de l’amour.» Du nonagénaire chenu qui, après la pose, lui demande de le laver dans le Gange, au sourire simiesque du maître B. K. S. Iyengar dans son temple d’Hanuman, en passant par la sérénité nacrée de l’ex-top model Christy Turlington, les habitants de la planète yogi invitent à faire une pause.

C.LE

Créé: 24.08.2019, 13h49

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