Nous assistons à un choc des laïcités

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«À la laïcité, aucun adjectif tu n’accoleras, et à aucun pluriel tu ne l’accorderas.» Voilà les deux règles cardinales de toute grammaire laïque bien comprise, tant le concept doit se suffire à lui-même et n’être pas encombré par la contingence. Or ce n’est pas si simple, car il se décline ici ou là avec des nuances qui deviennent des mondes.

À Genève, ce sont deux, voire trois conceptions de la laïcité qui se heurtent frontalement

Rappelons les bases: sans être irréligieuse, la laïcité distingue l’État des croyances jusqu’à les séparer pour une indépendance réciproque, elle promeut l’incompétence religieuse de l’État par neutralité, elle consacre le citoyen nanti de droits et de devoirs, elle préserve l’équité convictionnelle – et tout cela en vue de garantir la paix dite confessionnelle ou religieuse, qui est l’horizon très suisse de la laïcité à la mode genevoise. Mais pour comprendre ce qui se joue à Genève avec le référendum abouti contre la loi concernée (LLE), il faut réaliser que ce sont deux, voire trois conceptions de la laïcité qui se heurtent frontalement.

La première est un produit d’importation. Inscrite dans les fondamentaux d’usage, elle privilégie toutefois le moins de contraintes possible et se fera même de quelques accommodements. Sa libéralité devant l’exercice de la religion est d’inspiration anglo-saxonne où la laïcité (ou ce qui en tient lieu) doit permettre une valorisation des différences pour faciliter le sentiment d’appartenance civile et une assimilation des nouveaux citoyens issus d’horizons très variés. C’est un choix politique spécifique, volontiers multiculturel. Et c’est à mon sens la posture sous-jacente des référendaires, influencée par l’expérience de la Genève internationale. Centrée sur l’individu et l’expression des particularismes, cette conception laisse toutefois impensé le rapport aux institutions et reste gauche dans sa compréhension du phénomène religieux. Ses promoteurs en sont-ils bien conscients?

Une seconde acception de la laïcité est ancrée dans l’expérience locale. Elle rappelle au religieux sa place hors du champ de compétence étatique, l’oblige à une certaine retenue publique, dans un repli parfois exagérément privé, mais rappelle également au politique qu’il ne saurait instrumentaliser la religion à des fins électoralistes. Plus ou moins libérale, relevant telle contrainte pour mieux l’excepter, cette approche latine de la laïcité régit bon gré mal gré nos relations politiques et sociales depuis un siècle en contexte pluraliste croissant. Par balisage, voire cadrage, elle veille au maintien d’un espace sociétal où chacun puisse exercer ses droits, pour une communauté de destin de plus en plus complexe. Dans ce modèle, l’État se comprend comme religieusement neutre jusque dans la visibilité de ses agents, mais pas ignorant ni méprisant pour autant vis-à-vis de l’expression individuelle ou collective de la foi; tout au plus est-il prudent.

Une troisième version, également séculaire et locale, entretient quant à elle une posture nettement anticléricale qui voudrait notamment purger l’espace public de toute expression religieuse. Il y en a des traces résiduelles dans la LLE, mais c’est là une tentation de censeurs que n’ont honorée ni la loi française de 1905 ni la genevoise de 1907, bien que les débats fussent vifs et les fronts affirmés. On sait toutefois gré à cette sensibilité d’avoir aujourd’hui plutôt choisi la voie du soutien pour une loi genevoise de compromis.

Nous assistons donc bel et bien à un choc des laïcités. Or malgré cela, malgré les imperfections de la LLE ou tel aspect (très) discutable porté en recours devant la justice, l’électeur éclairé ne jettera pas, comme les référendaires, le bébé avec l’eau du bain, sous prétexte qu’on n’aurait pas besoin de cette loi, qu’elle serait discriminatoire par contrainte ou privilège, soi-disant, ou encore trop laïque. Foin des épouvantails! Dans notre contexte, elle est plus que jamais nécessaire; elle peut même se payer d’être obligeante et, pour qui ou qui, un peu contrariante, n’en déplaise.

En 1907, l’Église protestante de Genève avait vécu la séparation comme un arrachement, mais ce vote l’aura sauvée de l’identitarisme confessionnel où elle se complaisait. Il laissa une chance à tous, protestants, catholiques et minoritaires, d’être vraiment citoyens de Genève, un siècle après la création du canton. Par renoncement, il ouvrit une ère défaite peu à peu des bastions communautaristes et participa bien malgré lui à ce qui allait devenir une excellence œcuménique et une exigence interreligieuse genevoises – car c’est là notre expérience ecclésiale indéniable depuis des décennies, qui a contribué de manière décisive à la paix religieuse bien avant qu’elle ne soit inscrite dans une loi.

Et aujourd’hui, l’horizon de la laïcité est plus que religieux: il embrasse et permet toute la diversité des convictions, y compris pour les 40% d’habitants qui sont éloignés d’une référence religieuse instituée. À l’horizon du vote du 10 février prochain, soyons confiants: plutôt qu’un statu quo usé et archaïque, Genève aura sa loi réaliste sur la laïcité de l’État, pour la paix convictionnelle durable de notre canton.

(TDG)

Créé: 11.10.2018, 14h46


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