Arrêté pour crimes de guerre après vingt ans sur l’arc lémanique

Justice internationaleUn résident vaudois d’origine libérienne est sous les verrous suite à des accusations portées par le groupe genevois Civitas Maxima. Des auditions ont lieu auprès du Ministère public de la Confédération.

Guerre civile

Deux membres de l’ULIMO (United Liberation Movement of Liberia for Democracy) dans les rues de Monrovia, le 9 mai 1996. A.K. était un membre de ce groupe de rebelles, souvent vus comme des libérateurs face aux forces du président Charles Taylor.

Guerre civile Deux membres de l’ULIMO (United Liberation Movement of Liberia for Democracy) dans les rues de Monrovia, le 9 mai 1996. A.K. était un membre de ce groupe de rebelles, souvent vus comme des libérateurs face aux forces du président Charles Taylor. Image: CORINNE DUFKA/REUTERS

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Charmant, cultivé et serviable. Voici comment on qualifie A.K. parmi les gens qui ont travaillé à ses côtés ces dernières années. A.K.? Un résident suisse d’origine africaine depuis une vingtaine d’années. Sa vie sur sol helvétique n’a pas toujours été rose. En 1998, pour commencer, sa demande d’asile est refusée: il se présente en ancien commandant des forces rebelles au Liberia, ce que les autorités ne croient pas – elles y voient un Nigérian de plus. Ce n’est qu’en 2004, suite à son mariage avec une Vaudoise, que le Libérien obtient un permis C.

Il travaillera huit ans durant comme réparateur de citernes pour une entreprise vaudoise avant de vivoter entre chômage et petits boulots sur l’arc lémanique. Il aurait collaboré quelques mois avec Puissance L, le service d’emploi de Lausanne. Il se formera par la suite sur un chantier naval. Ses revenus sont maigres.

Côté privé, pas facile non plus: il divorce en 2011, ce qui explique sans doute sa présence sur un site de rencontre. A.K. s’affiche avec un léger sourire comme un quarantenaire de Crissier. Il a aussi sa page Facebook.

La longue et difficile récolte de preuves

Il vit sa vie tranquillement sur l’arc lémanique de 1998 au 13 novembre 2014, date de son arrestation à Lausanne. Motifs: crimes de guerre, meurtres, viols, conscription d’enfants-soldats et pillage durant la première guerre civile au Liberia, un conflit qui a ravagé la nation ouest-africaine vingt ans plus tôt. Depuis, il est en prison à Berne, à la Genfergasse.

«Cette arrestation a été une énorme surprise pour tout le monde», indique Dimitri Gianoli, son avocat commis d’office – il était de garde ce jour-là – qui a décidé de continuer à le défendre. A.K. n’aurait jamais caché son passé d’ancien commandant rebelle au Liberia. Avec sa femme, ils ont d’ailleurs voyagé dans son pays natal. «Mon client nie l’intégralité des faits qui lui sont reprochés», ajoute Dimitri Gianoli.

A.K., du groupe ethnique des Mandingos, a la réputation d’être particulièrement correct auprès d’une frange de la population. Dans le New York Times, un de ses proches vante d’ailleurs sa droiture. Les ULIMO – le nom du groupe rebelle dans lequel il était haut placé – étaient souvent vus comme des libérateurs face aux forces de Charles Taylor, l’ex-président aujourd’hui sous les verrous, reconnu coupable de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre par la justice internationale. Avant les ULIMO, A.K., alors mineur, avait intégré l’armée officielle du Liberia, celle qui fut défaite par Charles Taylor.

Le rôle clé de Civitas Maxima

«Moi-même, je n’y croyais pas au début. A.K. est un Mandingo, il était un héros pour moi», indique Hassan Bility, de passage à Genève. Hassan Bility? Un ancien journaliste libérien qui a lancé en 2012 le Global Justice and Research Project (GJRP), une organisation qui contribue à rendre justice au Liberia suite à deux guerres civiles sanglantes qui ont marqué le pays de 1989 à 2003.

Le GJRP a vu le jour la même année que son mécène Civitas Maxima, une organisation genevoise fondée par un avocat du canton, Alain Werner, et qui traque les criminels de guerre. A.K. en est-il un? Pas de doute, selon Civitas Maxima et le GJRP, qui ont convaincu le Ministère public de la Confédération (MPC) d’ouvrir une enquête pénale à son encontre en août 2014. Depuis trois ans, les deux parties tentent tant bien que mal – les faits sont anciens, les souvenirs flous, la pression importante, les autorités libériennes ne coopèrent guère – de recueillir des preuves, de sa culpabilité ou de son innocence.

Les criminels réfléchiraient aujourd’hui à deux fois avant de commettre leur forfait au Liberia, un pays où La Haye est vue comme un Tribunal plutôt que comme une ville
Hassan Bility , Directeur du GJRP

A.K. serait certainement encore libre aujourd’hui s’il n’avait pas été se réfugier en terres helvétiques. En Suisse, il est en effet possible de poursuivre un criminel de guerre selon les principes de la compétence universelle (lire ci-dessous).

Vers un procès phare

«Par la suite, des témoins m’ont dit qu’A.K. n’était pas tout blanc», poursuit le directeur du GJRP. A contrecœur, il lance une enquête à l’encontre de son héros avec l’aide de Civitas Maxima. Les indices s’accumulent, neuf témoins acceptent de porter plainte en Suisse contre l’ex-commandant. Mais la défense en a convaincu d’autres de venir témoigner à Berne.

Y aura-t-il un jour un procès en Suisse? Ce serait une première, le Tribunal pénal fédéral ne s’est encore jamais prononcé sur une affaire de crime de guerre. Le MPC doit trancher sur la base d’auditions qui ont lieu en ce moment. «A ce jour, aucun citoyen libérien n’a été jugé à l’étranger pour des crimes commis au Liberia (ndlr: Charles Taylor a été sanctionné par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone)», souligne Hassan Bility.

L’écrasante majorité des personnes suspectées de crimes de guerre au Liberia courent toujours, selon lui. Un rapport publié suite aux conflits dresse une longue liste de criminels ou de suspects. A.K. figure parmi ses derniers. Il a fui son pays après l’élection de Charles Taylor. Celui qui a fait partie de la police secrète du précédent gouvernement sentait souffler le vent d’une vindicte injuste à l’égard des Mandingos – les crimes du président lui donneront raison.

L’importance de la justice au Liberia

«La justice est un pilier fondamental de la démocratie; pour avancer, notre travail est essentiel, estime Hassan Bility. Et il porte ses fruits: les criminels réfléchiraient aujourd’hui à deux fois avant de commettre leur forfait au Liberia, un pays où La Haye est vue comme un tribunal plutôt que comme une ville.» L’ONU et le gouvernement n’ont pourtant guère œuvré en faveur de la justice, selon Civitas Maxima.

Dans les discours de campagne de l’élection présidentielle au Liberia qui se tient le 10 octobre, le mot «justice» est omniprésent. Ce qui n’empêche pas des politiciens au passé criminel d’être sénateurs ou candidats à la présidence.

Civitas Maxima et GJRP traquent d’autres suspects réfugiés à l’étranger, des procédures qui ont engendré plusieurs arrestations spectaculaires, dont celle d’Agnes Taylor, la femme de Charles, à Londres au début de l’été, pour crimes de torture.


Le principe de la compétence universelle

La justice suisse a procédé à l’arrestation d’A.K. selon le principe de la compétence universelle. Ce dispositif stipule que les Etats peuvent poursuivre les auteurs de crimes à l’étranger s’ils se trouvent sur leur sol. Peu importe leur nationalité, celle des victimes et l’endroit où le crime a été commis. La lutte contre l’impunité doit transcender les frontières.

La compétence universelle a été reconnue en 1949 dans les Conventions de Genève. Elle s’est ensuite consolidée au sein d’autres traités clés, comme par exemple la Convention contre la torture en 1984. Cet outil ne fonctionne que si les Etats adoptent un arsenal législatif adapté et se dotent des moyens nécessaires de mise en œuvre. En 2016, treize pays ont ouvert 47 enquêtes basées sur ce principe, selon Trial International, une organisation genevoise. C’est sept de plus qu’en 2015.

Le premier procès issu de la compétence universelle en Afrique s’est tenu cet hiver à Dakar. L’ex-président tchadien y a été jugé au Sénégal pour torture et condamné à la prison à perpétuité.

On reproche souvent aux justiciers de ne viser que les petits poissons. «C’est faux», selon Alain Werner, directeur de Civitas Maxima. «Il y a des actions contre tout le monde, mais dans certains pays, le poids du politique prend le dessus. J’espère vivre assez longtemps afin de laisser derrière moi une organisation suffisamment puissante pour pouvoir s’en prendre sérieusement aux gros poissons également», précise-t-il. R.ET.

(TDG)

Créé: 07.09.2017, 17h47

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