L'ancien élève dissipé a pris la tête de la rébellion

Les hommes de pouvoir 7/10Marc Simeth, le président du Cartel, la puissante structure syndicale de la fonction publique, a vécu bien d’autres expériences avant d’enseigner au Cycle.

Marc Simeth enseigne au Cycle d’orientation. Il préside le Cartel intersyndical de la fonction publique depuis 2015.
Vidéo: Lucien Fortunati

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Il y a quelque chose de déconcertant chez Marc Simeth. Autant le président du Cartel intersyndical de la fonction publique se montre rigide et intransigeant lorsqu’il défend les conditions de travail des fonctionnaires et les prestations publiques, autant il est aimable et chaleureux sur tous les autres sujets. Il y a l’homme, il y a sa fonction, deux des facettes d’un personnage qui n’en manque pas. Il faut avoir vu cet homme plutôt tranquille prendre «son pied» à conduire une manifestation de 10 000 fonctionnaires pour s’en convaincre.

Enseignant au Cycle d’orientation des Voirets, le quadragénaire, père de trois garçons, a vécu plusieurs vies avant de se transformer en fonctionnaire et de devenir la voix et le visage du combat de la fonction publique contre le pouvoir politique. Il y a eu le jeune homme fantasque et indiscipliné. Celui qui a fini par se faire éjecter du Collège en troisième année. Il y a ensuite eu le baroudeur qui a parcouru le monde deux ans durant après avoir décroché une licence.

Ce périple le conduira à tenir un rôle en contradiction complète avec ses engagements d’aujourd’hui. Engagé en Colombie par une entreprise suisse, il sera amené à jouer pour elle les coupeurs de têtes aux États-Unis. «On avait été envoyé de Colombie pour faire les nettoyeurs car l’entreprise était en difficulté, précise Marc Simeth. C’est quelque chose qui m’a marqué. C’était rude.» Puis viendront le retour à Genève, les études pour devenir enseignant et, dès 2003, son poste au Cycle d’orientation. Un destin en zigzag qui éclaire un peu mieux de quoi est fait le bonhomme.

Le patron d’un collectif

C’est en 2015 qu’il endosse le rôle de président du Cartel après avoir fait ses armes à la Fédération des associations des maîtres du Cycle d’orientation (Famco). Une première année de folie ponctuée de très fortes mobilisations et de grèves. De là à prétendre qu’il a lui même du pouvoir, il y a un fossé qu’il peine à franchir. «De par ma fonction, je peux mettre en marche certaines personnes et ainsi parvenir à nous faire entendre. Mais c’est l’équipe et le Cartel qui font que nous avons une certaine influence. Il faut rester humble.»

Davide De Filippo confirme. «Un président du Cartel n’a pas de pouvoir en soi, explique le secrétaire syndical du SIT et membre du comité du Cartel. C’est en tant que porte-parole d’une structure syndicale qu’il en a. Il a aussi un rôle important de coordinateur à l’interne, et cela, il le fait très bien.»

«Alors combien de divisions, Marc Simeth?» questionnerait Staline, comme il l’a fait à l’époque pour le pape. Ben, ça dépend fortement des moments. En décembre 2015, une fonction publique proche de l’insurrection envahissait les rues de Genève et faisait trembler le Grand Conseil. Mais depuis, le soufflé est largement retombé – en dépit de nombreux différends avec le Conseil d’État – et le Cartel peine à remobiliser les troupes.

Pour Marc Simeth, le fait que ce journal ait choisi de le placer dans la liste des hommes de pouvoir montre que quelque chose cloche: «Moi, je devrais être la figure du partenariat social, l’interlocuteur privilégié du Conseil d’État, notre employeur, explique-t-il. Or il n’y a plus de dialogue, on ne nous écoute plus. Même lorsque nous écrivons, nous n’avons pas droit à un simple accusé de réception. Notre seul moyen de nous faire entendre, c’est d’être visibles en descendant dans la rue. C’est pour cela que vous m’attribuez du pouvoir.»

L’optimisme de la volonté

En résumé, le Cartel, ce n’est pas rien en termes de pouvoir, mais ce n’est pas tout non plus. Son influence est variable, dépendant grandement de sa capacité à matérialiser dans la rue la colère des employés de l’État et à trouver des relais politiques. Reste à déterminer comment Marc Simeth parvient à incarner ce pouvoir qui lui a été confié en 2015 l’espace de trois ans.

Député de SolidaritéS, Jean Batou pose un regard très amical sur l’enseignant: «Marc Simeth n’a pas de formation syndicale, comme certains de ses prédécesseurs, tels que Michel Ducommun ou Éric Decarro. Mais il compense en écoutant bien et bénéficie d’un instinct sûr pour mener des mobilisations. Pour reprendre la formule d’Antonio Gramsci qui oppose le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté, le président actuel du Cartel n’est pas un diplomate hésitant mais un combattant animé par l’optimisme de la volonté. Et il n’est jamais aussi heureux qu’à la tête d’une manifestation.»

François Longchamp, le président du Conseil d’État, a un avis un peu différent. «Chez lui, l’idéologie supplante tout. Je comprends que dans une négociation, il y ait une part de théâtre. Ce qu’il fait très bien. Mais il faut être sérieux et honnête quand on aborde le fond. Des dossiers comme la Caisse de pension de l’État de Genève, qui touche très directement 65 000 salariés et rentiers, sont trop cruciaux pour en rester aux postures.» Autre adversaire politique, le député PLR Alexandre de Senarclens est encore plus sévère. «Marc Simeth est totalement hors réalité, démarre le président du PLR. Selon lui, François Longchamp serait à la droite de Donald Trump. Il nous dépeint une Genève et un état de la fonction publique dignes des meilleures pages de Zola. En exagérant sans cesse, il perd en crédibilité, et par conséquent en pouvoir. Je suis assez sévère sur la personne car je crois que ce n’est pas un bon atout pour la fonction publique.»

Un engagement sincère

En revanche, pas plus ses détracteurs que ses partisans ne mettent en cause sa bonne foi. «C’est quelqu’un de totalement sincère et loyal, poursuit Davide De Filippo. Il n’est pas machiavélique et il sait écouter. En résumé, il est très agréable de travailler avec lui.» Une autre source le décrit comme «une personne chaleureuse, humaine et sensible, quelqu’un que peuvent réellement émouvoir des personnes en difficulté».

Marc Simeth ne cache pas son goût pour les périodes où le mouvement s’emballe: «C’est effectivement quelque chose de grisant. Mais ce sont également des moments de grande tension. Je trouve la mission noble et c’est également une certaine vision de la société qui s’exprime.» Le président se dit fier d’être Genevois car c’est une ville fantastique dans laquelle l’égalité des chances existe. «Mais je crains que nous perdions tout cela, notamment que la répartition des richesses s’affaiblisse.»

Un discours évidemment de gauche, une attache qu’admet du reste facilement le président. À tel point qu’on lui demande pourquoi il ne fait pas de la politique. «Parce qu’au moment où je me posais la question, cette présidence est venue, répond-il. Je verrai par la suite si l’envie perdure.»

Le jeune homme en quête de sensations et d’ailleurs lointains se serait-il assagi? Pas sûr. «Franchement, je ne sais pas ce que je ferai dans quelques années, conclut Marc Simeth. Peut-être ne serai-je alors plus enseignant. Je commence à avoir fait le tour de ce métier en quatorze ans. Pour moi, c’est déjà une belle durée. Jusque-là, je n’étais pas resté plus de deux à trois ans dans la même profession.»


«Je ne suis ni un roi ni un dictateur»

En apparence détendu, toujours souriant, Marc Simeth répond aux trois questions sur le pouvoir.

Marc Simeth, estimez-vous avoir du pouvoir?
Il est bien trop ambitieux de penser que j’en ai. De par ma fonction, je peux certes mettre en marche certaines personnes. Et, de ce fait, parvenir parfois à nous faire entendre. Mais il faut rester humble. Le président du Cartel, c’est une sorte de secrétaire. Il propose un ordre du jour et cherche à fédérer. Je suis bien sûr la figure visible du Cartel, mais c’est grâce aux associations qui le composent que cela marche. Je ne suis ni un roi ni un dictateur.

De quoi êtes-vous le plus fier?
Ma réponse va ressembler à la première. J’ai réussi à fédérer des personnes qui avaient un message à faire passer. Et qui l’ont fait en n’ayant pas peur de perdre de l’argent en faisant grève et de descendre dans la rue manifester alors que ce n’est pas très bien vu par une partie de la population. Celle qui ne comprend pas qu’un fonctionnaire puisse oser faire grève. En fait, je suis assez fier d’être à la tête de ce genre de mobilisation. Parce que les besoins sont parfois importants et parce que c’est le seul moyen de nous faire entendre.

De quoi Genève aurait-elle le plus besoin pour avancer?
Genève a besoin qu’on se mette tous autour d’une table, qu’on aborde tous les sujets un par un. En commençant par celui de l’imposition. Parce que je crois que le problème numéro 1 pour l’État à Genève, c’est celui du manque de recettes fiscales, qu’elles viennent des personnes physiques ou des entreprises. La baisse actuelle des ressources financières intervient à un moment où on est arrivé au bout du système, après des baisses successives d’impôt. (TDG)

Créé: 06.02.2018, 19h36

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Perdre, mais savoir rebondir

Inutile d’aller chercher bien loin la réussite qui a marqué Marc Simeth. L’enseignant désigne immédiatement la mobilisation de la fonction publique de décembre 2015.

Quelques mois seulement après avoir pris la présidence du Cartel, l’homme doit gérer un affrontement majeur avec le Conseil d’État et les partis de droite. Le projet de budget 2016 et les mesures d’économies avancées mettent 10 000 fonctionnaires dans la rue. Ponctué de plusieurs journées de grève, le mouvement constitue objectivement une réussite et met à mal les nerfs de la classe politique.

Côté revers, c’est un souvenir plus personnel qu’il met en avant. «Le fait d’avoir raté mon Collège à 17 ans est nettement mon plus grand échec, admet-il. J’avais promis à ma mère d’avoir ma matu si elle me laissait tranquille. J’ai échoué. Cela m’a laissé un drôle de goût même si je me suis ensuite rattrapé.» Si cet épisode l’a marqué, Marc Simeth s’en sert également auprès de ses élèves du Cycle. Histoire de prouver par l’exemple qu’on peut se relever après un échec. E.BY

Bio express

1969 Naissance, à Genève, de Marc Simeth.
1987 Il est éjecté du Collège.
1996 Obtient une licence universitaire et part pour un voyage autour du monde.
2001 Décroche un MBA et rencontre sa future épouse.
2003 Mariage et début de sa carrière d’enseignant.
2004, 2006 et 2011
Naissances des trois garçons du couple.
Juin 2015 Il devient président du Cartel intersyndical.
Décembre 2015 Il mène une série de grèves et est à la tête d’une manifestation forte de 10 000 fonctionnaires.
E.BY

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