L’ambassade d’Erythrée joue les trouble-fête à Genève

Les GrottesSuite à des pressions, Pré en Bulle a hésité à annuler une fête destinée pourtant à valoriser la culture érythréenne.

La fête érythréenne, organisée par l’association Pré en Bulle, s’est déroulée du 22 au 24 septembre.

La fête érythréenne, organisée par l’association Pré en Bulle, s’est déroulée du 22 au 24 septembre. Image: MARIE DE LUTZ

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Du 22 au 24 septembre s’est déroulée dans le parc des Cropettes, aux Grottes, une fête érythréenne. Organisé par l’association Pré en Bulle – une pointure en matière d’animation de quartier – cet événement festif, convivial et totalement apolitique est pourtant passé à deux doigts de l’annulation. La raison? Des pressions de membres de l’ambassade érythréenne à Genève sur les organisateurs et, vraisemblablement, sur des artistes invités, dont certains se sont désistés.

«Nous organisons ce type d’événement depuis 2002 sous l’appellation Village du monde, explique Sébastien Cramer, animateur à Pré en Bulle. Mais nous n’avions jamais connu cela avant. C’était choquant. Il s’agit clairement d’une ingérence d’une représentation diplomatique d’un Etat dans le travail d’une association locale.»

Le Bureau de l’intégration, rattaché au département de Pierre Maudet, est, lui, pleinement convaincu par le travail de Pré en Bulle. Il a du reste soutenu financièrement la manifestation du 22 au 24 septembre. «Village du monde met en lumière l’intégration de ces communautés et leurs parcours migratoires, écrit Pré en Bulle dans l’un de ses billets. L’idée est d’œuvrer à l’intégration par paliers, le quartier, la ville, le canton…»

Pressions et menaces

Cet objectif on ne peut plus louable n’a pas empêché la vive réaction de l’ambassade érythréenne. Deux animateurs et un membre du comité de l’association se sont même rendus au consulat général, qui fait aussi office d’ambassade, pour s’expliquer. L’entretien – en anglais – a été tendu, l’objectif des représentants du gouvernement érythréen étant visiblement l’annulation pure et simple de l’événement (lire ci-dessous la version de l’ambassade).

Plus grave encore, des artistes déjà programmés pour la fête auraient reçu diverses pressions par téléphone, sans que l’on ne puisse en prouver la source. Certains ont alors préféré renoncer au dernier moment à se produire sur scène.

«Au vu de la tournure des événements, nous avons réellement hésité à abandonner, confie Sébastien Cramer. Mais nous avons maintenu la fête, et nous avons bien fait. Elle a malgré tout été belle et très appréciée des participants, particulièrement des jeunes Erythréens venus des foyers, qui ont peu l’occasion de voir leur culture être mise en valeur ici.»

La mission suisse alertée

Les difficiles conditions dans lesquelles l’événement s’est organisé ont aussi suscité l’émoi de participants suisses. Une femme souhaitant garder l’anonymat a appelé ce journal, estimant qu’il fallait que les Genevois sachent «comment est traitée la communauté érythréenne par son gouvernement».

La Ville de Genève, qui subventionne Pré en Bulle, a également réagi après avoir reçu des représentants de l’association. «Nous regrettons ce qui s’est passé, commente Serge Mimouni, directeur adjoint du département d’Esther Alder. Si menaces il y a eu, ce n’est pas acceptable. Nous avons alerté les autorités compétentes, notamment la mission suisse près des Nations Unies ainsi que la Chancellerie d’Etat. En outre, nous avons demandé à Pré en Bulle de nous informer au cas où des menaces persisteraient.»

Un précédent en Suisse

Ce n’est pas la première fois que la représentation gouvernementale de l’Erythrée en Suisse se retrouve sous le feu des projecteurs. En août 2015, le président du PLR Suisse avait même exigé la fermeture du consulat d’Erythrée à Genève. Son grief portait sur la perception par le consulat d’une taxe de 2% sur les revenus de tous les Erythréens établis en Suisse. Ils sont un peu plus de 20 000 à vivre dans le pays, dont environ 1400 à Genève.

La police fédérale avait même déposé une plainte pénale en septembre, estimant cet «impôt» illégal sans l’obtention d’une autorisation de la Confédération. Le Ministère public de la Confédération classait toutefois l’affaire deux mois plus tard. Seule la manière de percevoir la taxe pourrait poser problème, mais il n’y aurait pas eu assez d’indices à charge pour poursuivre l’instruction.


«Pré en Bulle s’est montrée inflexible»

Interpellée, l’ambassade d’Erythrée a répondu par un courrier dont nous reproduisons ici des extraits. Elle refuse de parler de pression et s’explique.

– Que s’est-il passé selon vous lors de l’organisation de cette fête érythréenne au Grottes?

– En raison de la confusion créée par le nom même de l’événement, nous avons commencé à être interpellés par les communautés érythréennes de toute la Suisse, qui nous demandaient si l’ambassade organisait un festival érythréen. La légitime communauté érythréenne de Genève a également tenté d’alerter l’association Pré en Bulle sur le message qu’elle envoyait en utilisant l’intitulé «Festival des Erythréens» – également en tigrignia – sans aucune mention de la localité. C’était une erreur car cette appellation laissait entendre que toute l’Erythrée était impliquée. Cela allait évidemment bien au-delà du mandat et de la capacité de cette association.

– Qu’avez-vous fait?

– L’ambassade a proposé aux organisateurs soit de limiter l’appellation de l’événement au seul nom de la localité, soit de travailler avec la légitime communauté érythréenne de Genève en vue du succès de l’événement. Malheureusement, les représentants de l’association se sont montrés inflexibles et ont refusé nos deux propositions. Le fond du problème, c’est qu’aucune entité ne saurait mieux représenter l’Erythrée que l’ambassade, légalement établie, et que les communautés érythréennes, dûment enregistrées.

– Avez-vous exercé des pressions?

– Cette affirmation que des membres de l’ambassade ont exercé des pressions est totalement fausse. Les choses se sont passées telles que nous venons de les décrire. L’ambassade est et restera attentive aux outrages que pourraient subir les institutions érythréennes. En fait, ce qui est navrant, c’est que l’événement dont nous parlons s’est déroulé jusqu’à la dernière minute sans le drapeau de l’Erythrée.
E.BY

(TDG)

Créé: 13.10.2017, 09h49

De l’indépendance aux violations des droits de l’homme

L’Erythrée est un pays de la Corne de l’Afrique. Colonisé par les Italiens puis les Britanniques, le territoire est extrêmement disputé en raison de sa situation stratégique sur la mer Rouge. Dès 1944, la Société des Nations et les Etats-Unis proposent de rattacher l’Erythrée à l’Ethiopie, pays dépourvu d’accès à la mer.

En 1962, le pays est annexé par l’Ethiopie avec la bénédiction de l’ONU. C’est le début de la guerre d’indépendance. Il faudra plus de trente ans de maquis pour que l’indépendance soit proclamée.

Le leader du Front populaire de libération de l’Erythrée, Issayas Afewerki, prend la tête du pays en 1993. La paix est de courte durée. Entre 1998 et 2000, l’Ethiopie et l’Erythrée se livrent une guerre terrible, tuant près de 100 000 jeunes des deux pays pour des bouts de territoire caillouteux.

Dévasté par la guerre, le pays peine à se relever et le caractère autoritaire du président devient contesté au sein du parti unique.

Tout bascule à l’été 2001. L’université d’Asmara, foyer de contestation, est fermée en août. Les étudiants sont envoyés en camp militaire. Le pouvoir, qui craint un coup d’Etat, entame une purge massive. Les réformistes sont raflés, la presse privée est interdite, les journalistes incarcérés. Depuis, l’Erythrée s’est enfoncée dans le totalitarisme. Le service militaire, que la loi érythréenne limite à 18 mois obligatoires, peut être prolongé pendant des années. En 2015, la Commission d’enquête des Nations Unies sur l’Erythrée dénonce un régime de la peur: des violations des droits humains systématiques, généralisées et flagrantes sont commises sous l’autorité du gouvernement. Environ 5000 Erythréens quittent le pays chaque mois, selon la Commission.
J.D.W.









































































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