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Alain Bittar, gardien de secrets et de livres interdits depuis quarante ans

Depuis sa création, la librairie de l’Olivier a été l’antichambre des petites et grandes histoires du monde musulman.

Alain Bittar dans sa librairie de l'Olivier, rue de Fribourg à Genève.
Alain Bittar dans sa librairie de l'Olivier, rue de Fribourg à Genève.
GEORGES CABRERA

Des anecdotes, il en a mille. Mais Alain Bittar assure qu’il ne détient pas de lourds secrets. Ce n’est pas tout à fait vrai. En 40 ans, sa librairie de l’Olivier, rue de Fribourg, en a vu passer du beau monde. Les événements d’Algérie sont venus rappeler dernièrement que l’un des clients les plus fidèles de sa boutique a été, dans les années 1980, un certain Abdelaziz Bouteflika alors en exil à Genève. En se remémorant cette époque Alain Bittar laisse effleurer un sourire. Il n’en dira pas plus.

Avec le recul, il constate que sa librairie a fait de lui un témoin privilégié des bouleversements qui ont frappé le monde arabo-musulman. Tout est dit lorsque l’on apprend que des hommes de l’ombre comme l’ancien chef des services secrets libyens Moussa Koussa aimaient aussi se rendre rue de Fribourg. «Un jour, il m’a demandé, un peu fâché, pourquoi j’avais en rayon un livre publié par le Front de libération de la Libye. Je lui avais répondu que c’était pour montrer que la librairie n’était pas financée par Kadhafi», se souvient Alain Bittar.

Des passerelles et des ponts

Tout un aréopage d’homme d’affaires, de princesses et de princes a ainsi pendant des années jeter leur dévolu sur les ouvrages interdits dans le monde arabe et qu’on ne trouvait qu’à la librairie de l’Olivier à Genève. La liste complète des ouvrages interdits était d’ailleurs, elle-même, un objet de convoitise. «J’ai des gens qui sont carrément venus me dévaliser en achetant tout ce que j’avais en rayon. Je pense qu’il était très chic pour certaines personnes à cette époque de pouvoir exhiber une bibliothèque remplie d’ouvrages proscrits», raconte Alain Bittar. Dans certains pays la censure religieuse pouvait aller très loin. «Un livre de cuisine traduit en arabe s’est retrouvé banni parce qu’il y avait une photo d’illustration montrant le verre de vin utilisé pour faire une sauce», explique le libraire genevois.

La réputation de la librairie de l’Olivier a très vite dépassé les frontières de Genève. Sous l’impulsion d’Alain Bittar c’est devenu aussi un lieu de rencontre, d’échanges et d’expositions ouvert à tous. «Je ne voulais pas que cet endroit devienne un ghetto», explique Alain Bittar. Cela a parfois dérouté ses visiteurs. Alors que certains s’emploient à dresser chiites contre sunnites ou à opposer une rive de la Méditerranée contre l’autre, lui construit des passerelles et des ponts.

Adepte de l'identité heureuse

Cette ouverture aux autres fait de lui un témoin privilégié des changements qui ont transformé le monde arabo-musulman. Et cela passe par le choix des livres. «Au début les ouvrages sur le nationalisme arabe étaient en vogue. Puis il y a eu une rupture. Après le 11 septembre 2001, la diabolisation des musulmans a été telle que beaucoup de jeunes se sont tournés vers des ouvrages sur l’Islam, les textes anciens ou les philosophes musulmans. Ils avaient besoin de savoir qui ils étaient», explique Alain Bittar.

S’il est un adepte de l’identité heureuse, ce «Soudanais blanc et Arabe chrétien, né au Caire et arrivé à Genève à l’âge de six ans», comme il se définit lui-même, sait combien il est difficile de se construire quand on ne parvient pas à concilier origine, culture, religion, histoire et environnement. Pour lui, si des jeunes ont fait le choix du terrorisme islamiste c’est qu’ils ont échoué à se trouver une identité propre. En homme de livres, il est persuadé qu’elle ne peut s’acquérir que par la culture, la connaissance et l’ouverture à l’autre.

«En ce moment, le monde arabe n’échappe pas à la mode des ouvrages consacrés au développement personnel», s’amuse Alain Bittar. La vie de la librairie de l’Olivier n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Aux années fastes ont succédé des années plus difficiles avec l’arrivée d’Internet notamment. La librairie a su s’adapter à ces nouveaux défis. Aujourd’hui, elle héberge l’Institut des cultures arabes et méditerranéennes (ICAM) qui s’emploie à promouvoir «la culture dans une perspective d’éducation permanente».

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