Comment aider les quinquas exclus du marché du travail

Aide socialeBien intégrés dans la société, ils se retrouvent un jour à l’Hospice. On les aide alors à faire le deuil du passé et à rebondir. Interview.

Yves Reymond, cadre à l’Hospice général, sent de la résignation chez les plus de 50 ans qui arrivent à l’aide sociale.

Yves Reymond, cadre à l’Hospice général, sent de la résignation chez les plus de 50 ans qui arrivent à l’aide sociale. Image: Laurent Guiraud

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Nous l’avons raconté dans notre édition du 14 mai, c’est la galère pour les chômeurs de plus de 50 ans. Et leur sort ne s’améliore pas lorsqu’ils arrivent en fin de droits, dépendant alors – pour ceux qui n’ont pas de fortune ou de conjoint actif – de l’aide sociale. Le point avec Yves Reymond, chef de service des prestations spécialisées de l’Action sociale, à l’Hospice général.

Voyez-vous davantage de personnes de 50 ans et plus arriver en fin de droits?

On constate en tout cas une augmentation des plus de 55 ans à l’Hospice. On est passé de 1866 à 2480 personnes entre 2013 et 2017. Une évolution qui suit celle du pays. À Genève comme au niveau suisse, 29% des 50 ans et plus se retrouvent à l’aide sociale. Pour les jeunes, la proportion est restée stable à 14%.

La tendance s’est inversée?

Oui, on peut le dire. En 2010, l’augmentation des jeunes à l’aide sociale était telle qu’on a créé un dispositif spécial. Le phénomène 50 ans et plus n’était pas marqué. Aujourd’hui, oui. En tant que responsable des prestations spécialisée, je gère les deux. Les jeunes jusqu’à 25 ans et les personnes en réinsertion professionnelle, dont les seniors de plus de 50 ans.

À quoi attribuez-vous cette inversion?

La première cause est économique. Le marché de l’emploi voit d’un mauvais œil les plus de 50 ans. Cela peut sembler discriminatoire, mais on peut inverser la tendance, car il y a aussi parfois une inadéquation entre le profil de la personne et l’évolution de son métier. Sans formation continue, les gens se retrouvent perdus. Sans compter les métiers qui disparaissent, tel les imprimeurs. Les quinquagénaires coûtent plus cher en termes de deuxième pilier. Les entreprises veulent aussi des jeunes dynamiques et très flexibles pour se donner une bonne image.

D’un côté on incite à travailler le plus longtemps possible, de l’autre les patrons ne veulent plus d’employés âgés…

Oui, on est dans quelque chose de paradoxal. Des entreprises restructurent pour augmenter leurs bénéfices. Des employés qui ont beaucoup donné se retrouvent au chômage. Nous parlons de double, voire de triple peine. On n’est pas récompensé pour son travail, on se retrouve sans emploi et finalement à l’aide sociale avec une grosse détérioration économique. Après une carrière de vingt ou trente ans, il faut faire le deuil et accepter qu’on ne retrouvera plus rien de pareil. Il faut être prêt à prendre des emplois de courte durée. Trois mois là, deux mois ailleurs…

À quel moment aboutit-on à l’aide sociale?

Quand on a dépensé toute sa fortune et qu’il vous reste en tout et pour tout 4000 francs sur votre compte en banque. À Genève, seules 20% des personnes en fin de droits touchent l’aide sociale. Les autres grignotent d’abord leurs économies. Ou vivent avec un conjoint qui travaille.

Faut-il vendre sa maison?

Je vais casser un mythe, mais non. On peut continuer à l’habiter s’il s’agit de sa résidence principale. Mais celle-ci sera hypothéquée pour rembourser l’Hospice. À votre décès, la maison reviendra à l’État à concurrence de ce qui vous a été versé par l’aide sociale.

Les gens qui arrivent chez vous doivent être mal en point? Combien touchent-ils?

Psychologiquement, c’est très dur. Personne n’est heureux d’arriver à l’aide sociale. Beaucoup y renoncent. Notamment lorsqu’ils ont un permis B. Ils ont peur qu’il ne soit pas renouvelé. Nous avons peu de cas de fraude. Les personnes seules touchent en moyenne entre 2200 et 2500 francs. Dans cette somme, il y a le prix de leur assurance maladie et celui de leur loyer selon certains barèmes. Il leur reste un forfait d’entretien de 977 francs pour la nourriture et les habits. Ce n’est pas du luxe, mais ça reste décent. Vous ne partez pas en vacances, mais vous n’êtes pas à la rue.

Ces personnes sont-elles en colère?

Plus que de la colère, on sent de la résignation. Il y a un sentiment d’injustice assez fort chez les plus de 50 ans. Ils pensent: On me doit ci, on me doit ça… On travaille là-dessus en entendant leur souffrance, on les aide à poser leur sac et à partir sur de nouvelles bases. Ce n’est clairement pas leur faute, mais ils doivent accepter d’aller de l’avant, de se mettre à la page sur les nouvelles techniques et modes de postulation. Entreprendre un stage, par exemple…

Mais c’est dur d’arriver en fin de carrière pour faire un stage… Est-il rémunéré?

Non, pas forcément durant deux ou trois mois. C’est dur mais c’est notre mission de leur permettre de redémarrer. Il y a un travail de deuil à faire. Celui qui était chef comptable doit accepter de devenir comptable ou aide comptable. Il faut souvent tolérer quelque chose de moins qualifié et moins bien payé. Mais il reste un espoir, heureusement. Certains retrouvent du travail, même à cet âge-là. C’est une minorité, mais on ne va pas dire que c’est impossible. Parfois, on peut proposer les emplois temporaires fédéraux individuels (ETFI) qui durent six mois. L’entreprise a une obligation de formation, pas d’engagement. Mais si le candidat fait l’affaire et qu’un poste est disponible, elle va en principe le garder. La dynamique est donc positive. Certains seniors nous disent: je me lève de nouveau le matin. Ils retrouvent des collègues, un réseau et une estime de soi.

Vers quels métiers orientez-vous ces personnes?

On privilégie les formations d’aide à la personne, comme celle d’auxiliaire de santé, pour laquelle il faut passer une attestation fédérale professionnelle. Dans le nettoyage aussi il existe des formations accélérées. Ça marche très bien. Nous avons nous-mêmes créé il y a neuf ans une agence de placement pour les bénéficiaires de l’aide sociale. Les quinquagénaires aussi retrouvent un job par ce biais car ce sont souvent des gens très bien formés. Tout ce qui est en lien avec la digitalisation par exemple est un créneau porteur. Je pense à un informaticien de 54 ans à qui on a financé une formation de «ethical hacker». Dans les banques et les grandes entreprises, ces métiers sont très demandés pour sécuriser les données. Pour le moment, il a trouvé des stages, je pense qu’il retrouvera un job.

Que pensez-vous de la solution qui vient d’être proposée pour éviter l’aide sociale (lire ci-dessous)?

Ce dispositif a du sens. Le chômage des seniors doit être considéré comme une question prioritaire. Les plus de 50 ans sont extrêmement stigmatisés aujourd’hui. Rester un chômeur dynamique demeure un statut plus facile à accepter que celui d’assisté. Dans ce dispositif, il n’y aurait plus de fin de droits dès 55 ans et les seniors continueraient à bénéficier d’un accompagnement et de mesures pour rebondir. Soulignons aussi qu’au niveau financier, les allocations-chômage restent généralement supérieures à l’aide sociale.


«Ces gens n’ont rien à faire à l’aide sociale! C’est indigne»

Lors d’une récente réunion sur les seniors en fin de droits, la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) a proposé que les plus de 55 ans au chômage reçoivent des allocations jusqu’à leur retraite, tout en continuant à rechercher un emploi, pour autant qu’ils aient cotisé au moins durant vingt ans. «Ces gens n’ont rien à faire à l’aide sociale et nous voulons empêcher qu’ils n’y tombent», motive Thérèse Frösch, vice-présidente de la CSIAS et ex-grande argentière de l’exécutif bernois.

«L’aide sociale est faite pour des situations d’urgence. Pas pour octroyer des rentes à des personnes qui étaient bien intégrées dans la société et le monde du travail, comme vous et moi, et sont aujourd’hui rejetées au seul motif de leur âge. Cela est indigne d’un pays aussi riche que la Suisse!» Les chiffres parlent d’eux-mêmes: «Entre 2010 et 2016, on est passé de 20 000 à 30 000 bénéficiaires de l’aide sociale, soit une hausse de 50%.» Une évolution «alarmante» pour Thérèse Frösch. Elle s’explique par la digitalisation et la modernisation des entreprises (à l’image des caisses automatiques des grandes surfaces), mais pas seulement: «Des sociétés laissent tomber leurs employés âgés sans honte au profit de jeunes, moins chers. Elles pensent qu’il ne faut pas investir sur les plus de 45 ans, pas toujours à l’aise avec les nouvelles technologies. On doit donc développer la formation continue.»

Thérèse Frösch relève aussi l’évolution sociale dans le monde du travail: «Autrefois, le patronat, plus ancré au niveau local, se sentait plus responsable de ses employés. Aujourd’hui, dans les entreprises internationales, on ne sait plus qui est qui. En outre, les petits boulots d’antan (les gens qui apportaient le courrier d’un endroit à l’autre, par exemple) étaient des solutions transitoires pour atteindre l’âge de la retraite, mais ils disparaissent. Tout devient anonyme et chacun est en danger. Il faut prendre les devants, éviter que des gens ayant travaillé toute leur vie se cachent par honte de devoir frapper à la porte de l’aide sociale.» La vice-présidente de la CSIAS est d’autant plus déterminée que l’économie suisse connaît une embellie conjoncturelle: «Bientôt les baby-boomers laisseront un trou sur le marché du travail. Comment la Suisse, qui se plaint du manque de personnel qualifié, peut-elle se permettre de laisser de côté les travailleurs plus âgés? Nous devons développer des idées qui incitent les entreprises à les garder. Je sens une vraie sympathie autour de notre initiative car chaque famille se sent concernée.» L.B./C.F.

Créé: 21.05.2018, 16h13

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