L'affaire Tariq Ramadan et ses confiscations

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L'affaire autour des actes, vrais ou faux, reprochés à Tariq Ramadan à l'égard de plusieurs femmes est révélatrice d'une multiple confiscation, dans le monde musulman en Suisse et à Genève.

Confiscation de la parole d'abord. On observe que les soi-disant organisations musulmanes qui s'expriment dans ce dossier n’ont, de loin, pas la représentativité qu’elles revendiquent et la parole y est souvent monopolisée par une poignée de militants principalement issus des Frères musulmans. Ces « unions » ou « associations » aux sources de financement opaques, sont destinées à légitimer le discours public de leurs créateurs, qui en sont souvent les seuls membres. C'est tellement vrai que, en mai dernier, le registre du commerce de Neuchâtel a radié l'une d'entre elles, fondée par Nadia Karmous, parce qu'elle n'a pas su trouver assez de membres. Nadia Karmous appelait cela "l'Union islamique des enseignants ». Lorsque j'ai voulu, il y a des années déjà, intervenir dans la presse qui reprochait aux musulmans modérés de Suisse leur silence, on m'a d'abord demandé: "Mais qui êtes-vous?" J'ai répondu, le plus naïvement du monde: "Je suis suisse et musulman". On m'a alors dit que je n'étais personne, tant que je ne fondais pas moi aussi mon association… Confiscation du silence. Quand un élu socialiste est licencié du collège parce qu’il a entretenu des relations inappropriées avec ses élèves, c’est à lui, à ses avocats et à l’école qu’on demande de commenter.. On fiche la paix aux militants socialistes, et c’est bien normal. Mais quand Tariq Ramadan est accusé, on voudrait que chaque musulman ait son avis sur le sujet. Quand nous nous taisons, notre silence est « gêné », «étrange», voire «complice ». Et si nous voulions simplement, comme tout le monde (sauf ces porte-parole autoproclamés dont nous parlions ci-dessus), attendre d’en savoir plus avant de dire des bêtises? Ou si, tout simplement, nous ne nous sentions pas concernés, car Tariq Ramadan n’est ni l’Islam, ni son prophète?

Confiscation du bon sens. L'affaire qui agite les médias aujourd'hui n'est pas un problème de l'islam.. C'est d'abord le problème de Tariq Ramadan, moraliste, dont la crédibilité pourrait se trouver écornée si les accusations sont exactes. Il se défendra, car heureusement la loi - civile - suisse ou française donne à Tariq Ramadan des droits dont il ne manquera pas de faire usage.

Confiscation des priorités. Cette affaire, plus encore qu'un problème Tariq Ramadan, est à Genève au moins une affaire concernant l'école publique. La question que l'on doit se poser est de savoir si l'école publique protège efficacement les élèves, mineurs ou pas, qui lui sont confiés, à l'encontre de prédateurs sexuels. L'école est-elle suffisamment armée? Est-elle suffisamment lucide? Est-elle suffisamment courageuse? Ou était-elle complice? Voilà la question qui m'intéresse, comme citoyen suisse, musulman ou pas. Les liens d'amitiés entre professeurs, doyens, et la hiérarchie du DIP ont-ils pu influencer leur action, ou motiver leur inaction?

Confiscation de la raison. On sait que pour de nombreux islamistes, y compris genevois, les attentats qui ensanglantent le monde ne seraient pas en réalité islamistes, mais sont la pointe émergente d'un vaste complot pour discréditer l'Islam. L’affaire Tarik ramadan serait elle même le fruit d’un complot américano-sioniste. A suivre ce raisonnement, les affaires Weinstein ou Strauss-Kahn seraient, parce que leurs auteurs sont de confession juive, le fruit d'un complot musulman ? Quelles que soient les exactions commises par Israël en Palestine, il faut savoir garder raison. Car la question palestinienne, quelle que soit sa complexité, est avant tout une affaire de décolonisation, qui interpelle la conscience universelle. L’appréhender sous un prisme religieux ou ethnique ne contribue qu’à perpétuer les malentendus et exacerber les haines. Confiscation de la vérité. Depuis plus de cent ans, le monde arabe (à l'exception du Liban) ne connaît pas la démocratie. Les populations ont appris à se méfier de la parole officielle et de la parole médiatique, instruments successifs des pouvoirs hégémoniques qui les oppressent: le pouvoir colonial d'abord, puis les monarchies, ou encore les pseudo-démocraties socialistes ou nationalistes autoritaires que le "printemps arabe" a ébranlées. Ne pouvant se fier ni à leurs autorités, ni à leurs médias, les Arabes se fient donc à leur imagination et à leurs fantasmes. Ils savent bien que n'importe quelle théorie de complot sera probablement plus proche de la vérité que le discours de leurs autorités. Beaucoup ont hélas importé cette maladie en Occident. Ils restent donc ici les otages de cette défiance, et ainsi les cibles privilégiées des complotistes les plus divers. Je ne suis pas Tariq Ramadan. Je suis suisse, algérien et musulman. Je ne me sens pas représenté par lui, ni par le couple Karmous. Savoir s'il est innocent ou coupable de ce qu'on lui reproche m'intéresse comme citoyen suisse soucieux de garantir à nos enfants, à l'école, un cadre où leur intégrité morale, physique et sexuelle est respectée. Pour le reste, je m'en fiche. Et même si ces accusations devaient s'avérer exactes, cela ne changerait rien pour moi dans mon rapport à sa pensée.. Tariq Ramadan, l'auteur, a beaucoup écrit. Il a constitué une œuvre critiquée, mais influente. Nous devons continuer de nous confronter à cette œuvre, pas à l'homme. Comme les Occidentaux savent apprécier les oeuvres de Céline ou du Corbusier malgré leurs sympathies fascistes.

Créé: 20.11.2017, 19h24


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