Abandonner l’image de soi-même

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Quitter son travail et sa routine, partir voyager seul pour se (re)trouver? C’est la décision que prennent de nombreux jeunes adultes de par le monde, notamment des femmes. Charlotte Frossard en fait l’expérience et nous livre sa réflexion sur cet «ailleurs» auquel aspire la génération des Millennials. Lauréate de plusieurs prix d’écriture, Charlotte Frossard est membre du comité de Jet d’Encre, un site genevois où elle a raconté son voyage en sept épisodes. Voici son quatrième texte.


Ceux qui ont pleuré devant la fin d’«Into the Wild», qui trépignent devant les likes attribués par les réseaux sociaux et qui paniquent à l’idée de rester en plan le samedi soir connaissent mieux que quiconque cette peur insidieuse de la solitude.

La peur de manger seul au restaurant. La peur de sortir seul. La peur de ne pas être dans une relation amoureuse. La peur de dormir seul. La peur d’être oublié. La peur de ne pas avoir la reconnaissance par autrui de la valeur de ton existence ou de ton travail. La peur d’être en dehors, dans une société qui valorise l’image de tes liens sociaux supposément pléthoriques et la visibilisation de ce que tu es, fais, manges, portes, penses. La crainte, enfin, d’être confronté à toi-même quand tout ce que tu arbores face aux autres s’estompe et que ta vie se révèle, ma foi, bien ordinaire.

Le voyage solitaire combine un peu tout cela.

Il n’y a personne à qui confier ta fatigue, tes courbatures, tes cloques. Il n’y a personne aux côtés de qui t’émerveiller ou te questionner face à ce que tu découvres chaque jour. Il n’y a personne pour t’accompagner à la recherche d’un médecin quand tu as une infection ou pour t’aider à débloquer ta carte avalée par un distributeur de billets rouillé. Bien sûr, tu croiseras le chemin d’autres voyageurs et tu partageras des moments avec eux – mais ceux-ci seront délimités dans le temps et ne remplaceront pas les compagnies continues auxquelles tu es habitué. Tu es désormais le seul témoin de toi-même et, dans cette mesure, tout ce que tu accomplis te semble d’abord vide de sens.

L’intérêt et la difficulté de ce type de voyage, c’est que tu te rends rapidement compte que tu es aussi la seule personne qui puisse t’approuver, te rassurer et prendre soin de toi. Alors tu te parles à toi-même: «Qu’as-tu vraiment envie de faire? Que veux-tu construire dans cette journée? Que veux-tu voir? Plutôt le train ou le bus? Je te sens fatiguée depuis ce matin, on se repose? Tu veux de l’air frais, on va voir la mer? Allez, viens. Je t’emmène.»

Loin du rythme effréné des obligations, du diktat de l’efficacité et de l’apparence, de la nécessité de se conformer à l’autre ou à cet autre que tu imagines et auquel on t’a conditionnée, tu te retrouves dans une gare déserte en campagne, la peau endurcie par le soleil, tu as soif et tu sens la transpiration perler dans ton dos sous un t-shirt vieux de trois jours. Le vernis sur tes ongles s’écaille en plaques, tes pantalons retroussés par la chaleur révèlent tes jambes non épilées, tu as abandonné depuis longtemps tous les ustensiles destinés à farder le naturel de ton visage.

Et, contre toute attente, dans cet état que tu qualifierais habituellement d’imperfection totale, tu te découvres soudainement bien plus pertinente que tu ne l’as jamais été.

Tu as soif, tu cherches de l’eau.

Tu as faim, tu t’arrêtes pour manger ce qu’on te propose.

Tu existes, tu marches et tu penses. Non, tu n’es pas si effrayante comme compagnie. Et tu te rends compte que les conversations et les relations que tu entretiens d’ordinaire sont nombreuses mais pas toujours pleines; que tu agis chaque jour chez toi par automatisme ou par convenance, sans savoir si cela t’enrichit vraiment; que tous ces kilomètres avalés quotidiennement t’ont libérée de ces pensées dont tu pensais ne jamais pouvoir te défaire; que le musée d’arts décoratifs, ça t’a redonné envie de dessiner le monde dans ton carnet à la force du frottement du crayon contre le papier; et, qu’en fait, tu ne supportes plus de voir les filles qui posent avec un sourire calculé devant l’objectif pour retrouver leur triste moue dès que la photo est postée.

Tu vois ton reflet dans une vitre et tu es fière, car ce n’est plus d’une construction qu’il s’agit: tu as trouvé le couvent perché sur la montagne à la force de tes pieds écorchés et de ta lecture de ta carte mille fois pliée, tu es fière car tu es seule et tu n’as plus peur de l’être car, en fait, tu te débrouilles très bien.

Tu ne veux plus vivre dans une image de toi, mais dans ce que tu es réellement. Et tu te dis que si un jour tu as une fille, c’est exactement ce qu’il faudra lui transmettre.

Tu ne veux plus vivre dans une image de toi, mais dans ce que tu es réellement

Créé: 10.08.2018, 10h45

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