À l’ombre de la tour RTS, l’épouvantail «No Billag»

Votation du 4 marsLa suppression de la redevance ébranlerait les commerçants du quartier de la TV.

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Les économistes appellent cela des effets induits. Dans la réalité du quartier de Plainpalais, ils sont restaurateurs, buralistes, coiffeur ou couturière. Tous installés au pied de la «tour de la télé», ils tirent une partie importante de leurs revenus de cette fourmilière surmontée de l’enseigne de la RTS. L’immeuble le plus élevé de la ville – 62 mètres de haut, 17 étages, 1020 employés – tremble sous la menace de l’initiative «No Billag» proposant de supprimer la redevance radio-TV. La votation aura lieu le 4 mars, mais déjà l’onde sismique d’un oui se propage dans les échoppes du quartier.

Dans son arcade de quelques mètres carrés, la couturière Makbule Ismaili ne voit qu’une issue: «S’ils ne sont plus là, je ferme», dit-elle, évaluant à 60% la part de ses clients employés de la RTS. Tout au long du boulevard Carl-Vogt, les commerçants décrivent une clientèle qui a ses habitudes. Alors que les bars de l’École-de-Médecine profitent de l’agitation nocturne, eux dépendent de l’activité diurne. Combien de repas Jesus Giz a-t-il servi aux journalistes, techniciens et autres employés de la tour? «Beaucoup, souffle le restaurateur galicien, patron du Café de la Radio depuis trente-deux ans. Et en ce moment, j’entends l’inquiétude de toutes ces personnes.»

En face, Nabila Mezzanotte réalise la moitié du chiffre d’affaires de son salon de coiffure grâce aux employés de la télévision. Quant au buraliste de la rue de l’École-de-Médecine, il a réussi à décrocher un contrat avec «la tour». Le week-end et les jours fériés, c’est lui qui livre les journaux.

Quand la radio s’en allait

Entre la télévision et le commerce de proximité, certains ont même vécu une double carrière. Journaliste et producteur aujourd’hui à la retraite, Pierre-Alain Bovet a ouvert le Café Sud en 1997, avant de revendre en 2010. «Bien sûr, on tournait en grande partie grâce aux gens de la télévision», se souvient-il.

Dans ce réseau interdépendant, le plan d’économie de 2016 au sein de la RTS – une septantaine de licenciements et des restrictions imposées sur les dépenses professionnelles – a affaibli le commerce de proximité. Avant cela, c’est le départ de la radio à Lausanne au début des années 2000 qui a détérioré le climat. «Nous étions au cœur d’un village des médias», se souvient Nabila Mezzanotte. Jesus Giz, lui, s’interroge: «Il y a tellement de corps de métiers qui tournent autour de la télévision. Si on coupe ça, il restera quoi?»

Argent réinjecté

Dans les joutes opposant pro et anti-«No Billag», les retombées du service public sur l’économie sont encore peu thématisées. Des éléments figurent pourtant dans un rapport commandé par l’Office fédéral de la communication (Ofcom) à un institut bâlois en 2016. À l’échelle nationale, les auteurs de l’étude parviennent à la conclusion «que pour chaque franc de valeur ajoutée qui est généré directement par l’activité de production des médias de service public, ce sont 90 centimes supplémentaires de valeur ajoutée qui sont dégagés dans d’autres entreprises». En d’autres termes, la somme des recettes commerciales, des redevances et des subventions des médias de service public produit «des effets multiplicateurs». Au rayon de l’emploi, l’analyse avance un multiplicateur de deux. Aussi, les 6756 postes de travail à plein temps dans les médias financés par la redevance en Suisse donnent vie à un tissu de 13 448 emplois. Cela se mesure notamment chez les nombreux prestataires qui vendent leurs services (lire ci-dessous).

Les flux sont également considérables dans le champ de la demande des employés. «Une partie des revenus des employés est réinjectée dans le circuit économique régional sous la forme de dépenses de consommation sur place», résume l’institut bâlois. Il évalue ces effets induits à 723 millions au niveau national.

«Se réinventer»

Les initiants ont-ils pris en compte ces aspects économiques quand ils ont imaginé la fin de la redevance? «Pas vraiment», concède Louise Morand, 20 ans, vice-présidente des jeunes PLR genevois et responsable cantonale du comité de campagne pour le oui. «Avec la fin de la redevance, l’argent permettra de créer ces emplois autrement, prédit-elle. Aujourd’hui, le système est injuste et maintenu artificiellement, il n’a aucune raison de perdurer.» Pour ceux qui tirent leurs revenus du service public, «il y a toujours la possibilité de se réinventer, plaide-t-elle. Pour nous, il s’agit surtout d’une question de génération. Les jeunes ne veulent pas payer pour quelque chose qu’ils ne consomment pas.»

À Genève, les milieux économiques sont loin de partager cette argumentation. Le 5 décembre, le comité de direction de la Fédération des entreprises romandes (FER) a voté à l’unanimité la prise de position: elle s’oppose à «No Billag».


Le marché de l’audiovisuel craint l’assèchement

Il filme aussi bien les Coups de cœur d’Alain Morisod qu’un reportage de Mise au point. Didier Petitpierre fait partie des centaines d’indépendants que l’on trouve à la fabrication des programmes de la RTS, sans être un salarié de la maison. «Aujourd’hui, c’est environ 80% de mon chiffre d’affaires, relève le cameraman indépendant. Autrefois, nous avions davantage de mandats pour des films d’entreprises, mais ce marché s’est réduit drastiquement ces dernières années.»

Combien sont-ils à travailler pour la télévision et radio publiques? «Notre base de données compte 2900 fournisseurs et sous-traitants. Parmi ceux-ci, 660 se trouvent à Genève», informe Valère Borruat, directeur des opérations.

Si ces entreprises opèrent dans tous les secteurs confondus, elles sont forcément majoritaires dans l’audiovisuel. Une branche fortement dépendante du service public, sur un marché romand de taille restreinte. «La RTS réinvestit dans le marché local en achetant des produits finis, dans le cadre de coproductions ou en sous-traitant des prestations», explique Valère Borruat.

À cet égard, Quartier des Banques , la série en six épisodes qui a rencontré un certain succès en fin d’année 2017, est un exemple significatif. Réalisée par la société genevoise Point Prod, elle a bénéficié du pacte de l’audiovisuel (400 millions investis par la SSR dans la création de longs et courts métrages depuis 1996). Enfin, la RTS a utilisé ses canaux pour diffuser et faire la promotion de la série qui sera désormais traduite dans plusieurs langues.

Dans cette mécanique complexe de la production TV et radio, le recours à des PME et techniciens indépendants est également un rouage essentiel au quotidien.

Basée aux Acacias, la société de production Framevox bénéficie d’un contrat-cadre avec la RTS. Elle compte huit employés fixes. «Nous mettons à disposition de la RTS jusqu’à trois équipes de tournage par jour», explique sa directrice, Agnès Boutruche, qui peut également s’appuyer sur un réseau d’une centaine d’indépendants. Elle estime que 30% de son chiffre d’affaires est directement lié à la télévision publique.

Le cameraman indépendant Marc Zumbach, lui, peine à évaluer ce chiffre. Simplement parce que «directement ou non, c’est toute l’industrie qui est liée à la redevance», constate celui qui représente les cameramans au sein du Syndicat suisse film et vidéo.

Qu’ils soient entre les murs de la RTS ou à l’extérieur, tous partagent une conviction: un oui aurait pour effet d’assécher le marché de l’audiovisuel. «Le privé ne nous permettra pas de produire les mêmes contenus, assure Agnès Boutruche. Tout un tissu d’entreprises actives dépend de la redevance. Sans cela, nos films restent dans les tiroirs.» L.D.S.

(TDG)

Créé: 16.01.2018, 23h11

L’essentiel

Commerces
Dans le quartier de Plainpalais, la clientèle de la tour pèse lourd.

Production
Les indépendants et les sous-traitants de la RTS sont eux aussi aux abois.

Emplois induits
L’impact économique d’un oui à «No Billag» n’a pas encore été évoqué dans le débat sur la votation.

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