Versoix-Kosova: suspects et plaignants témoignent

FootballAprès la bagarre du 10 juin qui a fait deux blessés graves, les joueurs des deux équipes ont défilé devant le Ministère public. Les faits reprochés se clarifient.

Gérard*, le joueur en bleu qui reçoit un coup de pied à la tête. Bilan: une fracture au visage, une plaie à l’arcade sourcilière et à la pommette, des contusions aux côtes. DR

Gérard*, le joueur en bleu qui reçoit un coup de pied à la tête. Bilan: une fracture au visage, une plaie à l’arcade sourcilière et à la pommette, des contusions aux côtes. DR Image: DR

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Les images de la rixe survenue le 10 juin dernier lors du match de 4e ligue Versoix-Kosova hantent encore les esprits et le monde du football genevois. Des coups de pied, de poings, de tête et même de béquille ont été distribués à tout-va. Résultat: arrestations et prison pour les uns, hôpital et plaintes pénales pour les autres. Grâce aux récents procès-verbaux d’auditions, que nous avons pu consulter, l’origine de la bagarre sur le terrain et le déroulé des faits se clarifient. Car cet été, plaignants et suspects ont défilé devant le Ministère public. L’occasion pour chacun de revivre une nouvelle fois ce drame – «Je fais des cauchemars», «Je me mets dans un coin et je pleure» – d’accuser les autres – «On m’a traité de sale noir» – de se défendre – «Je ne voulais pas viser la tête» – d’invoquer leurs blessures – «J’ai des douleurs quand je dors» – ou de regretter leurs gestes – «Je n’ai pas pu me contrôler».

La douleur des victimes

Le jour de la rencontre, Gérard*, attaquant de Versoix, entre en jeu. La promotion en 3e ligue des deux équipes est acquise mais le match n’a rien d’amical. Ainsi, en seconde mi-temps, Gérard commet une faute: il écope d’un carton jaune pour jeu dangereux. «Ce fait, qui s’est soldé par une poignée de main, n’a aucun lien avec la suite des événements», relèvent ses avocats Mes Jeremy Carrat et Alain-Edouard Fischer. Après quatre-vingt minutes de jeu, Versoix gagne 2-0. Deux minutes plus tard, Kosova, habituée à remonter le score, marque un but. Le gardien de Versoix garde la balle pour gagner du temps, des joueurs adverses le bousculent. Les esprits s’échauffent, mais la partie reprend.

Quelques minutes avant le coup de sifflet final, un joueur du Kosova tacle un adversaire: carton rouge! Une bagarre éclate alors entre deux footballeurs. Un vrai combat de coq: «Ils étaient tête contre tête», se souvient Gérard. Se forme alors un attroupement. «Un joueur (ndlr. De Kosova) a sauté les deux pieds devant sur ce groupe», relève Gérard qui s’improvise médiateur. Cela lui vaudra une fracture au visage, une plaie à l’arcade sourcilière, une autre à la pommette, des contusions aux côtes et six semaines d’arrêt de travail.

Quant à Jean*, un autre Versoisien, il entre en jeu à la 65e. A la 82e, il porte secours à son gardien rudoyé, c’est là qu’il reçoit un coup sur la nuque. Il chute et reprend peu à peu ses esprits. Quelques minutes tard, lors de la bagarre généralisée, il demande des explications à son agresseur. En vain. Ce dernier l’aurait insulté, lui aurait craché dessus, avant de lui mettre «une droite sur le visage». Puis, dit-il, «j’ai commencé à recevoir des coups par l’arrière, notamment des coups de crampons. (…) J’ai senti qu’on me frappait avec une canne.» Celle d’un spectateur qui est soupçonné de l’avoir frappé avec une béquille. «J’ai eu peur, poursuit Jean. J’ai pensé à ma femme et à ma fille qui va naître. J’ai cru que c’était la mort.»

Blessé aux côtes, le poumon perforé, le Versoisien, qui fêtait ce jour-là son anniversaire, est-il un plaignant exempt de tout reproche? La justice le dira mais il se retrouve également prévenu dans cette affaire. Il conteste pourtant avoir frappé quiconque: «En tant qu’éducateur, joueur et entraîneur de jeunes, je n’ai jamais subi d’incident de ma vie.»

Frappé à deux reprises, un autre plaignant, qui jouait également dans les rangs de Versoix n’a pas vu son coéquipier frapper des adversaires. Mais il décrit en détail les violences subies par lui et ses collègues. Certains coups sont visibles sur les vidéos prises par les spectateurs. Durant l’audience, un de ses agresseurs lui demande pardon pour le coup donné: «Je m’excuse sincèrement et je regrette beaucoup.»

La version des prévenus

Entendu dans la foulée, le prévenu de Kosova, qui a réduit le score, regrette avant tout son but: «J’aurais préféré ne pas avoir marqué ce jour-là.» Pour le reste, il avoue avoir donné des coups durant la bagarre «en voyant un coéquipier au sol». Ce dernier fait de même et concède avoir frappé un plaignant versoisien: «J’étais très énervé. Mon geste n’est pas bon. (…) J’ai été frappé derrière la tête. Mais je n’ai pas donné de coup de pied au numéro 19 comme l’écrit l’arbitre dans son rapport.»

Un autre prévenu de Kosova, qui est sorti à la 70e, estime que c’est un joueur adverse qui a ouvert les hostilités. Au bord du terrain, il pense carrément que Versoix devait alors perdre par forfait: «Il y a deux ans, les joueurs et les supporters d’une équipe adverse ont été menaçants envers notre buteur et l’arbitre. Ce dernier a interrompu le match et une semaine plus tard, nous avons été déclarés gagnants.»

Le suspect donne ensuite sa version de la bagarre: «Des spectateurs ont passé la barrière de sécurité et ont rejoint la mêlée. En à peine vingt secondes, ils étaient sur Jean, en train de le massacrer. C’est inhumain. Notre capitaine a tenté de le protéger.» Suspendu par l’association de football, l’homme qui concède avoir frappé un adversaire, est amer: «Je n’ai plus envie de jouer. Nous avions fait une superbe saison. C’est dégueulasse et triste que ça finisse ainsi.» Il précise avoir lui même reçu un coup dans la mêlée, mêlée qu’il dit avoir rejointe pour tenter de stopper la bagarre.

Un des prévenus kosovars, celui qui est entré sur le terrain avec une béquille à la main, conteste fermement en avoir fait un usage inapproprié: «Il ne s’est rien passé avec cette canne.» Contestant toute insulte raciste envers Jean, un autre prévenu admet notamment l’avoir frappé. Mais en réaction: «Il m’a asséné un coup de tête. Il m’a frappé ainsi au niveau du nez. J’ai un certificat médical.»

C’est notamment en raison de ces accusations, que Jean, plaignant, s’est retrouvé aussi prévenu lors d’une audience qui a duré onze heures. À ce stade, parmi la dizaine de personnes convoquées, un seul prévenu, un joueur de Kosova, défendu par Me Jacques Barillon, a été mis hors de cause par les autres protagonistes présents.

* Prénoms d’emprunt (TDG)

Créé: 23.08.2018, 19h40

«Fable des méchants contre les gentils»

Défenseurs de Jean, Mes Rayan Houdrouge et Arnaud Nussbaumer reviennent sur la mise en cause de leur client: «S’il a été mis en prévention, c’est uniquement parce qu’un joueur du FC Kosova, auteur de nombreux coups, se défend en prétendant que notre client lui aurait mis un coup de tête. Or les 300 photos (ndlr. prises par un témoin) récemment installées à la procédure montrent que tel n’a pas été le cas. Notre client est l’une des principales victimes des événements du 10 juin dernier».

Avocat d’un des prévenus kosovars, Me Bernard Nuzzo s’indigne: «Accuser l’ensemble de l’équipe d’avoir commis des violences est un raccourci inadmissible. La justice devra déterminer le rôle de chacun et refuser tout amalgame. La fable des méchants contre les gentils n’a pas lieu d’être ici.»
A la fin du mois de juillet, six joueurs de Kosova ont été entendus comme prévenus. L’un a été mis hors de cause par les protagonistes. Deux joueurs de Versoix ont été convoqués comme plaignants et deux coéquipiers comme plaignant et prévenu. Enfin, deux autres personnes ont été entendues comme prévenus dans un deuxième temps.

La procureure enquête aussi bien sur des tentatives de lésions corporelles graves, que sur les lésions corporelles simples et sur rixe, voies de fait, discrimination raciale et diverses infractions à la loi sur les étrangers. Rappelons que les prévenus kosovars conduits en prison en juin ont tous été provisoirement libérés. Le dernier à la fin du mois de juillet. Enfin sur le plan sportif, l’association genevoise de football a exclu quatre joueurs de Kosova, prévenus sur le plan pénal, pour une durée indéterminée. Quant à leur équipe de Kosova, elle est exclue du championnat pour deux saisons. F.M.

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