Une nuit dans les «Noctan»

ReportageCe service de bus nocturnes, créé par des jeunes pour les jeunes, dessert 73 communes.

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Un samedi minuit à Genève. Trois jeunes femmes en tenue de soirée attendent à un arrêt de bus. Taïssa, 19 ans, Juliette et Elise, 18 ans, semblent toutes heureuses de se retrouver. Ce soir, les trois amies vont prendre le bus pour aller danser. A cette heure-ci, la majorité des usagers des transports publics va faire la fête. D’autres rentrent de soirée ou du travail. A Châtelaine, Rive ou Onex, les clients occasionnels et réguliers des Noctambus se croisent. Virée à bord des «Noctan», comme disent les habitués de ce service de transport nocturne proposé le vendredi et le samedi soir depuis vingt ans, dans le canton et au-delà.

Châtelaine, 0 h 35: le 6 arrive. A bord, c’est animé et joyeux. Sept filles et un garçon de 18 ans, hilares, se dirigent vers le Monte Cristo, un club des Acacias.

«Trop stylé»

La bande de copains a l’habitude des bus mais attend souvent les premiers trams du matin pour rentrer. Pourquoi ne pas prendre le bus? «Les sorties de boîte, c’est souvent à 5 h, après le dernier Noctan, et je trouve que leurs horaires manquent de clarté», regrette Marie. Steven, lui, trouve le service bien «pratique: je prends celui qui fait le tour des clubs, le Moa, le Bypass… C’est très gentil de la part des chauffeurs de faire ça en plus, de s’occuper des jeunes.»

Son amie Lorena est enthousiaste. «J’ai vu d’autres villes, en Espagne, en Allemagne. Il n’y a pas d’équivalent. Pas moyen de rentrer le soir. Ici, il y a des bus à 1 h, à 2 h, à 3 h. Il y en a même un qui me ramène à deux pas de chez moi! C’est trop stylé d’avoir des bus pour les jeunes. Sinon on galère trop pour rentrer chez nous quand on a bu.» Utile mais insuffisant: «On aimerait aussi plus de bus la semaine et en vacances. Les boîtes ouvrent le mercredi, le jeudi. Y a plein de soirées, mais pas de Noctambus. Ça nous limite! Marcher 1 h 30 à pied, c’est démotivant.»

Rive, 1 h. Le NJ attend ses passagers, à la rue Pierre-Fatio. Le bus fait partie des lignes régionales du réseau Noctambus, qui sillonnent la campagne jusque dans le canton de Vaud et en France. 1 h 15: départ, direction Chancy-Douane. Le chauffeur, Denis, et le modérateur, Claude Berthoud, employé par l’association Noctambus, se connaissent bien. «Le tandem, ça donne une force», explique le second, qui se décrit «comme un passionné».

Le grand-père

Psychothérapeute le jour, Claude calme les esprits la nuit depuis sept ans dans les Noctambus. Sur le qui-vive, il invite chaque passager à entrer par la porte avant. «L’accueil, c’est très important. J’axe tout mon travail là-dessus. Je dis bonjour à tout le monde, les yeux dans les yeux. Je vois si les yeux sont injectés, si les gens sont excités. Ça paie, les passagers se rendent compte qu’ils reçoivent un accueil personnalisé.»

«Un jour, poursuit-il, un chauffeur a laissé entrer dix personnes alors que je n’étais pas à bord. Je suis arrivé comme un intrus. Alors qu’en les accueillant un à un, je leur fais comprendre qu’ils entrent dans un lieu qui ne leur appartient pas et qu’ils doivent respecter.» Entre 1 h 30 et 5 h 30, le modérateur assure «une présence. Je réveille ceux qui s’endorment. Je veille à ce que personne n’apporte de bouteille en verre, pour éviter les blessures. Les cannettes, je laisse passer.»

A 63 ans, Claude a les cheveux blancs. Il n’est ni très grand ni très costaud. A-t-il peur parfois? «Non, dit-il après un bref silence. Si on a peur, c’est fichu. J’essaie de discuter, de détendre l’atmosphère par l’humour. Dès qu’on parle, les choses deviennent moins émotionnelles. Je joue sur le grand-père, la bonhomie, la bienveillance.»

En plus des modérateurs, certaines lignes font appel à des Securitas. «Eux imposent le respect par la force. Nous, on le suggère. On croit à l’humain. On essaie d’anticiper, d’éduquer. Je n’y aurais jamais cru, mais on a réussi à transformer une ligne comme ça. En quelques années, elle est devenue très tranquille.»

«Parfois, on s’embrouille»

«En général, il n’y a pas de souci, confirme Théo, collégien de 18 ans, longues tresses rastas dans le dos. Je trouve incroyable la chance que nous offre le Noctan. Ça nous permet d’organiser nos soirées. Parfois, on met de la musique, on commence à chanter. C’est assez sympa. Mais parfois, des gens assez imbibés cherchent des problèmes. C’est arrivé deux fois en trois ans. Il y a davantage de tensions dans le second Noctambus. Parfois, il y a des mots. On s’embrouille.»

En sept ans, Claude Berthoud a appelé la police à deux reprises. Matthieu, Olivia et Pierre, étudiants de 24 ans, se souviennent d’un de ces incidents. «C’était en 2008, un mec d’Onex a sorti un déo et allumé un briquet. Les gens criaient, on a vu passer de grosses flammes.» Quand Claude a appelé la police, «les jeunes ont détalé comme des lapins». Pour le modérateur, pas question de la jouer copain-copain. Il raconte qu’un ancien collègue fumait avec les jeunes, à l’arrière du bus. «Il ne faut pas être démago. Je suis sympa, mais je ne laisse pas tout faire. C’est important d’être pris au sérieux.» Pris au sérieux et apprécié: «Une fois, les gars de Chancy ont fait une ola en vous voyant, lui dit Matthieu. Vous êtes un peu le papa. Le jour où vous quittez, c’est la fin du monde!» Eclats de rire.

Chancy-Douane, 2 h 15: terminus. Le chauffeur fait le tour du véhicule, ramasse une bouteille par terre qu’il n’avait pas vue. Une petite pause puis retour vers Rive, où la deuxième vague de noctambules attend le NJ de 3 h 15. «On croit en notre travail», résume Claude.

(TDG)

Créé: 05.03.2015, 22h18

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Conçu et créé par des jeunes

Les Noctambus sont nés de l’imagination et de la volonté d’une poignée de jeunes, emmenés par un certain Antonio Hodgers. «Tout était à créer, se rappelle l’actuel conseiller d’Etat, mais cela s’est fait dans une bonne dynamique. On nous a toujours laissé les portes ouvertes.» «On est allés voir les TPG avec notre naïveté. On a eu la chance d’être écoutés avec bienveillance», relate Giorgio Giovannini, ancien acolyte d’Antonio Hodgers au Parlement des jeunes, désormais directeur de l’association Noctambus. «Nous disposions d’une concession mais la subvention ne permettait pas d’aller au-delà de minuit, poursuit Christoph Stucki, ancien directeur général des TPG. Il fallait un financement. Les jeunes sont allés le chercher dans les communes (ndlr: qui versent 1,2 million par an, en plus des TPG et de la Ville).» Et de souligner que «le Noctambus est le seul bus de nuit de Suisse où l’on ne paie pas de supplément». Qu’est-ce qui a convaincu? «Nous mettions en avant la possibilité de sorties pour les jeunes. Mais l’argument de la sécurité routière l’a emporté, répond Antonio Hodgers. On rentrait entassés dans une voiture, avec un conducteur pas toujours sobre. A pied, ce n’était pas très sûr non plus. Le taxi était cher et à plusieurs, c’était compliqué.» Et aujourd’hui, quels sont les défis? «Intégrer d’autres communes, comme Saint-Julien. Et profiter du rail avec l’arrivée du CEVA», répond Giorgio Giovannini.
S.D.

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