Une jardinière qui a défriché l’accueil de la petite enfance

PortraitL’éducatrice Yolande Hauser raconte dans un livre quarante ans de pratique. De la reconnaissance du métier à la montée de l’hygiénisme.

Yolande Hauser: «À 15 ans, quand j’ai dit à mes parents que je voulais être jardinière d’enfants, c’est mal passé.»

Yolande Hauser: «À 15 ans, quand j’ai dit à mes parents que je voulais être jardinière d’enfants, c’est mal passé.» Image: Steeve Iuncker-Gomez

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Elle porte des lunettes papillon et une jaquette fermée par des boutons multicolores. Elle lance des «pardi!» et des «tonnerre!» quand elle s’emporte un peu, revendicatrice plus que colérique. Elle a l’œil qui pétille quand elle parle des enfants et se conjugue au présent au moment d’évoquer son métier: retraitée, Yolande Hauser, 73 ans, est toujours jardinière d’enfants.

Dans Traceurs de chemin, édité par les Editions IES de la Haute École de travail social de Genève (HETS), elle raconte, avec la collaboration de l’enseignant Stéphane Michaud, quarante ans de pratique. Des débuts de la pédagogie à la professionnalisation du métier et la montée d’un certain hygiénisme «où on n’ose plus aller en forêt par crainte qu’un ne se pique sur un bâton et où il faut des savons pousse-pousse standardisés».

Danser le sirtaki à l’usine

«À 15 ans, quand j’ai dit à mes parents que je voulais être jardinière d’enfants, c’est mal passé. Dans la vallée (ndlr: Vallorbe), personne ne savait ce que c’était! On m’a conseillé d’aller dans l’horlogerie…» Dans les années 60, le métier n’est pas encore connu, les places sont rares et la formation est onéreuse. Pas de quoi décourager la déjà tenace Yolande. «Pour gagner des sous et payer l’école, j’ai enchaîné les petits boulots pendant plusieurs années.» Dans l’hôtellerie, le milieu hospitalier «et à l’usine, où on m’a vite mise à la porte parce que j’étais dissipée. J’apprenais aux Italiennes à danser, c’était la période du sirtaki!»

Un enfant sur 20 à la crèche

Son diplôme enfin en poche, elle travaille en tant que nurse dans une famille aisée en 1966 – elle a alors 22 ans. Le père lui offre son soutien pour réaliser son rêve: ouvrir sa propre crèche. Le Chat Botté naît au Petit-Saconnex, à un moment charnière. «C’est le temps des pionnières, le début d’un mouvement de fond qui va transformer la pédagogie de prise en charge extrafamiliale, raconte, dans la préface du livre, Pierre-Yves Troutot, ancien directeur de l’École supérieure d’éducateurs de l’enfance et de la HETS. Aujourd’hui, plus d’un enfant non encore scolarisé sur trois fréquente régulièrement une crèche ou un jardin d’enfants, contre un sur vingt en 1964.» Yolande accueille d’abord deux enfants, «dont le fils de mon boulanger». Puis dix, vingt et jusqu’à trente. Au départ, elle applique les préceptes inculqués à l’école: «Chaque chose à sa place, dans des petits coins bien délimités, et pas un machin qui traîne. Mais les enfants, ce n’est pas ça!» Petit à petit, elle se laisse guider par leur créativité et se construit une pédagogie basée sur l’empirisme. Les jeux créés par des adultes sont chassés par des cartons à bananes, qui deviennent voiture, radeau. Cailloux et bouts de bois remplacent le plastique. «On repartait de chez moi taché de peinture, de colle et de terre.»

Fantasme du zéro risque

Au bout de treize ans, elle revend sa structure d’accueil, part en Angleterre, revient, commence l’Université tout en travaillant au tri à La Poste. Puis elle intègre le jardin d’enfants La Pomme, à Corsier. Elle y restera vingt-cinq ans, jusqu’à sa retraite. «J’y ai joui d’une formidable liberté.» Durant ces années, le métier se professionnalise et gagne en reconnaissance. «On est passé de «jardinière» à «éducatrice», d’une personne qui s’amuse avec les enfants à un véritable pédagogue.» Mais cette évolution accuse aussi des travers, qui la crispent. «Il y a une certaine standardisation des pratiques. Avant, chaque crèche avait ses méthodes et les parents les choisissaient aussi en fonction de cela. Je crains que ces cadres n’éteignent la créativité.»

Elle dénonce également la montée d’un certain hygiénisme. «On transmet aux stagiaires la peur de tout, des maladies, des chutes… Je reste perplexe face à cet hygiénisme qui, au nom d’une sécurité poussée à l’extrême, empêche l’enfant d’expérimenter son environnement. Il ne faut pas confondre le fantasme de faire disparaître tout risque avec l’apprentissage de vivre avec le risque.»

Et de raconter son «unique gros conflit» avec des parents: «Durant ma dernière année de travail, une équipe de mamans a soudain décidé qu’une barrière, qui arrivait à la hauteur du cou des enfants, représentait un danger. Ils grimpaient dessus, ça développait leur psychomotricité et nous les surveillions.» Yolande leur tient tête. «Alors, pendant une semaine, elles ont placardé sur ma porte des articles qui rapportaient des accidents en crèche. J’ai fini par les convoquer et je leur ai flanqué une de ces bordées!» Mais son insouciance en prend un coup. «Ça a ébranlé ma confiance en moi et celle que je plaçais dans les enfants.» La barrière a été remplacée. Aujourd’hui, cette retraitée active – elle s’occupe de personnes handicapées – se fiche bien de ceux qui considèrent que sa vision du métier est dépassée. «Ça me fait rire. Je continuerai à soutenir qu’il faut faire confiance aux enfants et leur accorder une grande liberté, dans une structure souple mais avec des barrières basiques.» (TDG)

Créé: 16.03.2018, 19h20

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Un ministre de l'Economie doit-il savoir parler anglais?
Plus...