Un promoteur sulfureux dans le viseur de la justice

ImmobilierLe Ministère public genevois a ouvert une procédure pénale contre un professionnel de l’immobilier de luxe. Il aurait floué des investisseurs en leur faisant miroiter des opérations juteuses.

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Escroquerie, faux dans les titres, gestion déloyale, diminution effective de l’actif au préjudice des créanciers, gestion fautive, banqueroute frauduleuse, violation de l’obligation de tenir une comptabilité, violation grave de la loi sur l’impôt à la source… Ce long inventaire donne un aperçu des soupçons dont fait l’objet A.E., un promoteur spécialisé dans l’immobilier haut de gamme. Ce quinquagénaire est aujourd’hui dans le collimateur de la justice genevoise. La procureure Josepha Wohnrau confirme l’ouverture d’une procédure pénale à la suite du dépôt de plusieurs plaintes. Elle n’en dira pas davantage, étant tenue au secret de l’instruction. Notre enquête exclusive permet cependant de cerner le personnage et ses méthodes.

Pendant plus de quinze mois, nous avons recueilli les témoignages de créanciers, plaignants, avocats et anciennes relations d’affaires. Autant de sources dignes de foi mais anonymes: à l’évocation d’A.E, la honte de s’être fait avoir côtoie bien souvent la colère et la peur. On nous décrit un homme prêt à tout, quitte à se montrer menaçant pour parvenir à ses fins. Accusation qu’il conteste énergiquement, tout comme l’ampleur de ses soucis financiers (lire ci-contre).

A.E. et ses diverses sociétés collectionnent depuis des années les poursuites et les actes de défaut de biens. Il y en aurait pour plusieurs dizaines de millions de francs. Acculé à la faillite à maintes reprises, il continuerait néanmoins à rouler en Ferrari, Bentley ou autres voitures de luxe. Celles et ceux qui disent avoir été victimes de ses agissements se désespèrent de le voir mener un train de vie princier. Ce père de famille a été domicilié à Genève et à Porrentruy, avant de s’établir récemment à Londres. Il aurait aussi un pied-à-terre à Dubaï, tandis que son business fastueux l’a amené de la Savoie à Miami, en passant par le Valais, Luxembourg, Malte et la République dominicaine.

«On s’est tous fait berner»

A.E. s’est fait un nom à Megève en bâtissant des chalets de luxe. Des objets à 30, voire 35 millions de francs qu’il aurait, dans certains cas, fort bien vendus. La crise financière de 2008 a cependant freiné la marche de ses affaires, selon plusieurs sources. Par ailleurs, ses relations avec les artisans locaux se seraient détériorées au fil du temps. «Au début, il payait bien, mais après, plus du tout, résume l’un d’eux. On s’est tous fait berner. Le gars a beaucoup de charisme, il parle bien et donne confiance. Un jour, pour célébrer la fin d’un chantier, il a invité dix entrepreneurs à un repas de grande classe. Il nous a promis qu’on aurait du boulot pour deux ans, mais qu’on ne serait pas payés pour l’instant. On a tous accepté… mais on attend toujours.»

«Le gars a beaucoup de charisme, il parle bien et donne confiance. Un jour, pour célébrer la fin d’un chantier, il a invité dix entrepreneurs à un repas de grande classe. Il nous a promis qu’on aurait du boulot pour deux ans, mais qu’on ne serait pas payés pour l’instant. On a tous accepté… mais on attend toujours»

Un ancien promoteur de la célèbre station française complète le tableau: «Il parvient à emprunter 1 ou 2 millions pour monter une opération immobilière, puis annonce que le projet se casse la figure et dit à son investisseur qu’il a juste pu récupérer 100 000 euros. Le reste a disparu.» Charmeur, plein de culot et de bagout, l’homme n’aurait pas son pareil pour «toucher la corde sensible des gens», ajoute une avocate.

A Genève, A.E. exploite le même créneau, celui des propriétés d’exception. Il se lie d’amitié avec Thierry Dubuisson, un homme d’affaires au parcours chaotique, connu pour ses démêlés avec le fisc. S’il n’apparaît pas dans la procédure pénale en question, le nom de ce ressortissant belge restera lié à plusieurs scandales en Suisse romande. Parmi les plus retentissants: la construction avortée d’un hôtel 4 étoiles, d’un lotissement de résidences secondaires et de bains thermaux à Grimentz, dans le val d’Anniviers. L’affaire a fait les gros titres, entachant plus encore la réputation de Dubuisson. Contacté, ce dernier assure que ce dossier était le dernier sur lequel il a collaboré avec A.E., qui s’est retiré en 2015. Il s’avère donc qu’A.E. a pris une part active dans ce désastre alpin. En toute discrétion jusqu’ici.

Fonds d’investissement coulé

De fait, l’homme paraît être soigneusement resté sous les radars médiatiques durant toutes ces années. Unique exception: un article de l’Agefi daté du 20 juin 2012, où il annonce la création d’un fonds d’investissement dans l’immobilier chic. Très sûr de lui, il dit vouloir lever 70 millions de francs et promet des rendements «de 10 à 15%». Une brochure clinquante est éditée pour vanter les biens existants – chalets à Megève, villas à Genève, bureaux à Nice – et ceux en projet – villas dans les Antilles françaises, logements de vacances à Grimentz, etc. «L’idée était d’appâter des gens fortunés avec des biens surévalués et surendettés, qu’il n’arrivait plus à vendre, en leur faisant miroiter des opérations juteuses», décode l’avocat d’un créancier. Mais ce fonds, basé au Luxembourg, sera déclaré en faillite en novembre 2014, sans avoir pu décoller.

La principale société d’A.E. en Suisse a connu le même sort durant l’été 2014. La procédure de liquidation a été clôturée en octobre 2016, par défaut d’actifs. Elle fut douloureuse. Montant des créances admises: près de 30 millions de francs, dont 16 millions dus à des tiers et non payés au final! Chaque créancier a reçu 0,0384% de sa prétention. L’une des plaintes pénales en mains de la procureure Wohnrau émanerait d’ailleurs directement de l’Office des poursuites et faillites de Genève. Une information que le gestionnaire de la faillite ne peut confirmer ni infirmer, en raison du secret de fonction.

Un riche résident de La Côte, que nous avons rencontré, fait partie des lésés. «A la base, A.E. est un type talentueux et intelligent, confie-t-il. Malheureusement, je crois qu’il a été rattrapé par sa folie des grandeurs et son ego.» Cet ancien patron d’entreprise a confié à A.E. la construction de sa résidence secondaire à Megève. Heureux du résultat et ayant noué avec lui une relation amicale durant les travaux, il a ensuite accepté de lui prêter des sommes importantes – ainsi qu’à ses sociétés, en tant que débiteurs solidaires – pour lui permettre de développer ses affaires. La somme aujourd’hui admise par les autorités judiciaires s’élève à 3 millions de francs, montant que l’intéressé refusait de reconnaître avant la procédure en paiement.

«A.E. a littéralement pris dans ses mailles de nombreuses personnes en se basant sur l’amitié qu’il avait avec elles. Au lieu de rembourser ses créanciers, il a préféré financer, avec les fonds mis à sa disposition, son train de vie sans limites. Je n’ai jamais revu mon argent», raconte-t-il. Le promoteur aurait tout transféré à l’une de ses sociétés, puis proposé, en guise de remboursement, de céder au prêteur des parts du fonds d’investissement luxembourgeois. «Nous avons rapidement constaté que ce n’était que du vent.» Avec l’aide de son avocate, il a alors tiré la sonnette d’alarme «auprès de toutes les instances possibles» et précipité la fin de l’aventure. Écœuré, notre interlocuteur a fini par saisir la justice pénale.

Le nabab et son yacht

D’autres lésés ont choisi une voie qui donne à cette affaire tentaculaire des airs de polar: ils l’ont fait suivre pendant des mois par des détectives privés. Sur les clichés pris lors de ces filatures, on voit cet homme au physique de sportif passer de palace en palace, quitter son bureau genevois à bord d’une limousine pour rejoindre un chantier dans l’Oberland bernois, manger dans de beaux restaurants… Au bout du compte, ces personnes se posent bien des questions, désormais soumises au Ministère public genevois. Comment un individu qui se dit ruiné peut-il vivre comme un nabab sans être inquiété? Pourquoi la masse en faillite n’a-t-elle jamais vu la couleur des loyers mirobolants qu’il semble avoir perçus grâce à ses diverses propriétés?

Et comment diable plusieurs banques réputées ont-elles pu prêter des millions de francs à A.E.? Les établissements cités dans les documents que nous avons pu consulter ont bien enclenché des poursuites à son encontre. Mais ils se retranchent tous derrière un «No comment». Aux Etats-Unis, A.E. semble avoir fait l’objet d’une plainte civile de la part d’une grande banque en 2011, à la suite du non-remboursement d’un prêt de 6,5 millions d’euros: l’une de ses sociétés aurait utilisé cet argent pour acquérir un luxueux yacht battant pavillon maltais, si l’on en croit une expertise financière réalisée sur mandat d’un de ses créanciers.

Autre faillite en cours

Ce dernier document établit par ailleurs, sur plus de 150 pages, la liste impressionnante des sociétés dont A.E. est ou a été administrateur, directeur ou simple actionnaire. Cette nébuleuse révélerait «un montage financier digne des plus grands escrocs», selon une de nos sources. «Rien ne lui appartient, puisque tous les actifs sont inscrits au nom de ces entités, qui se détiennent entre elles et sont représentées par des hommes de paille», explique un avocat, fin connaisseur du dossier. Le promoteur aurait ainsi tout loisir de «se servir sur la bête», sans se préoccuper le moins du monde d’une éventuelle mise en liquidation. «Et surtout sans jamais payer ses dettes, ce qui est malheureusement l’un des plus sûrs moyens de s’enrichir.»

Au moins une de ces sociétés fait encore l’objet d’une procédure de faillite, portant sur quelque 2 millions de francs de créances. De petits indépendants tentent de récupérer leurs billes. A l’image d’un ingénieur-conseil genevois qui réclame à A.E. le paiement de 30 000 francs. «Pour moi, c’est une somme qui compte, se désole-t-il. Je vous jure, ce type, vous lui auriez donné le bon Dieu sans confession. Aujourd’hui, je n’ai plus que les yeux pour pleurer.» L’intéressé a déserté les locaux qu’il occupait à Genève. Mais il continue, sur Internet, à exhiber de somptueuses résidences dans le monde entier.


Une enquête parallèle pour instigation à agression

Si peu en parlent à visage découvert, c’est qu’A.E. inspire la crainte. «C’est un homme dangereux», lâche un créancier. Parallèlement aux accusations de nature financière, une instruction serait ouverte contre lui pour tentative de contrainte, dénonciation calomnieuse et instigation à agression. Selon nos informations, un procureur vaudois est en charge de cette procédure depuis plusieurs mois. Ce magistrat refuse toutefois de confirmer son existence.

Ce volet repose sur l’audition d’un ancien collaborateur personnel du promoteur. Il affirme qu’A.E. lui a demandé de trouver le moyen d’intimider, d’effrayer, de menacer, voire d’agresser plusieurs personnes. Mise sur écoute, cambriolage, saccage de locaux, passage à tabac: cet homme devait, selon ses dires, trouver un tiers qui soit disposé à passer à l’action. Mais la nature des missions envisagées l’aurait dissuadé de s’exécuter et l’aurait convaincu d’en faire état à la justice.

L’affaire implique différentes parties adverses. Des personnes qui auraient été directement visées par ces manœuvres d’intimidation. «J’ai dû prendre des mesures pour me protéger», déclare un industriel, très déterminé. Il déplore avec vigueur, tout comme un important créancier d’A.E. que nous avons rencontré, «l’inaction de la justice face à un tel prédateur».

L’intéressé nie en bloc ces accusations. Il parle d’une affaire privée dans laquelle il serait lui-même le dénonciateur. «C’est une cabale contre moi, affirme-t-il, en faisant valoir son casier judiciaire vierge. Mais j’ai foi en la justice. Manipuler des procureurs, ça ne marche pas longtemps.»

(TDG)

Créé: 23.02.2017, 22h28

L’intéressé s’exprime

«Je suis on ne peut plus serein»

Contacté à Londres, A.E. a profité d’un déplacement en Suisse romande, cette semaine, pour nous donner sa version des faits. D’emblée, il annonce sa volonté d’intenter une action en dommages et intérêts à l’encontre des auteurs de propos «diffamatoires» publiés récemment sur divers blogs. «Je vais réclamer 50 millions de livres», lâche-t-il.

Flanqué d’une jeune avocate, le quinquagénaire se présente comme l’un des ex-plus gros contribuables de Genève. «Jusqu’en 2012, j’ai très bien vécu, concède le promoteur. En vingt ans, j’ai construit pour 3 milliards d’euros de biens immobiliers.» Les choses se seraient gâtées par la suite, avec la liquidation de sa principale société en 2014. A.E. affirme avoir perdu 55 millions de francs dans le naufrage du fonds d’investissement luxembourgeois. «Vingt ans de travail» partis en fumée, selon lui.

L’homme estime ne pas être responsable de ces échecs: «Je n’étais plus administrateur, je n’avais aucune fonction exécutive. Une société financière était mandatée pour la levée de fonds.» Et d’évoquer une grande banque suisse qui aurait proposé d’assurer un important financement, avant de se rétracter. La mise en faillite de la société genevoise aurait entraîné la diminution de la valeur des actifs. Et comme il s’était porté caution personnelle de plusieurs biens, il s’est alors trouvé, explique-t-il, en très mauvaise posture.

Cette faillite, A.E. en relativise l’ampleur. Contestant le trou de 16 millions, il produit un document qui tend à montrer, selon lui, qu’une seule créance subsiste. Quelque 8 millions de francs au nom d’une banque. Du coup, il se dit «on ne peut plus serein» à l’idée d’affronter la justice genevoise, saisie de plusieurs plaintes. A ce sujet, il suspecte «une vengeance personnelle» de la part d’anciennes relations d’affaires.

Les poursuites, les actes de défaut de biens pour plusieurs dizaines de millions? «Quand les actifs bloqués par la faillite auront enfin été vendus, j’ose espérer que cela permettra de couvrir ces montants», répond-il sans hésiter. Quant aux impôts dus à Genève et dans le Jura, ils font en partie l’objet «de négociations».

Et la balafre de Grimentz? «J’en suis le premier désolé, j’ai investi et perdu 6 millions de francs là-haut!» jure-t-il. «On ne pouvait pas prévoir que la vente de résidences secondaires aux étrangers allait devenir si difficile (ndlr: allusion à la Lex Weber, pourtant postérieure au démarrage du projet). Quand il a fallu remettre de l’argent, tout le monde m’a conseillé de laisser tomber.»

Interrogé sur le train de vie fastueux que ses créanciers lui reprochent de mener, A.E. nie avec vigueur. «Je ne possède plus rien, je ne fréquente pas les restaurants chics. La dernière fois que j’ai conduit une Ferrari, c’était en 2013. Et elle n’était pas à moi.» Il roule aujourd’hui en Range Rover. Et dit ne plus avoir les moyens de faire de la promotion immobilière: «Je ne fais plus que du design. Et je suis bien plus heureux qu’à l’époque où je prenais des risques insensés.»

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