Un préau réinventé pour mélanger filles et garçons

Instruction publiqueUne école primaire des Eaux-Vives réaménage sa cour de récréation pour apaiser les conflits liés au football et favoriser les jeux entre élèves quel que soit leur sexe.

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On dirait un couple de chatons perchés en haut d’un arbre à chat. Une petite fille et un petit garçon se sont allongés sur les filets tout en haut de la structure de grimpe et observent leurs congénères depuis leur promontoire improvisé. Sous leurs yeux, en ce lundi matin ensoleillé de rentrée, un groupe de 1P suit la visite guidée de la maîtresse afin de découvrir pour la première fois leur terrain de jeu pour ces prochaines années. «Sur ces balançoires, on peut aller à deux, indique-t-elle, mais c’est quand même chacun son tour.» Ce que ces tout nouveaux élèves ne savent pas, c’est que ces balançoires biplaces ont été installées depuis la fin du printemps seulement et qu’il ne s’agit pas du fruit du hasard.


Lire aussi l'éditorial: Le football, bête noire de la récré


Ils ne se doutent pas non plus que des buts de football, présents il y a quelques mois encore, viennent d’être supprimés, créant un miniscandale dans le quartier (des plaintes seraient remontées aux autorités). «On n’était pas tellement d’accord, on n’est pas très contents», confirme Elliott, 9 ans. Avant d’être interrompu par son ami Vladimir, manifestement beaucoup moins porté sur le ballon rond: «Moi j’aime bien le nouveau terrain multisports, car on peut faire plus de jeux, et pas seulement du football.»

«J’aime bien le nouveau terrain multisports, car on peut faire plus de jeux, pas seulement du football» Vladimir 9 ans

Si les buts ont disparu, le sport en lui-même n’est pas mort pour autant, comme en atteste la partie endiablée qui s’engage sous le préau. «On a remarqué qu’ils ont continué à faire comme si des buts existaient en posant des sacs ou des pulls par terre, note Julie Gardello, coprésidente de l’association de parents de l’établissement et maman d’un jeune garçon. Ils étaient un peu déçus au début mais je suis évidemment pour qu’on arrête de tout ramener au genre.» Selon Tristan, 10 ans, le football sans buts complique les arbitrages: «Ça continue à créer des disputes car on ne sait pas si le but était trop haut ou trop bas.» Eva, enseignante, relève que les enfants «tirent moins haut depuis, donc c’est moins dangereux».

Les filles de la même classe sont plus prolixes sur les nouvelles balançoires en duo: «J’aime bien car on peut s’y installer à deux et se parler», relate Nora. «Avant, on devait attendre, maintenant c’est moins long et on peut se faire plus d’amis», note pour sa part Gioia.

Entre deux terrains de jeu, un groupe assis à la table de pique-nique joue aux cartes. Au fond de la cour, des jeux de cirque ont été mis à disposition: cônes, balles, diabolos. Ces derniers, difficiles à manipuler, n’ont pas un succès fou en ce jour de rentrée. Mais les jeux coopératifs, eux, marchent bien. Plusieurs petits duos, mixtes ou non, se forment autour de ces jeux pendant la pause.

Les tables de ping-pong ne semblent pas prises d’assaut. «La mayonnaise avait bien pris entre filles et garçons, mais depuis que des coachs masculins sont venus et qu’il y a eu un tournoi, il n’y a plus de filles qui jouent, ou très peu», regrette Claire Ragno Paquier, enseignante porteuse du projet.

La géographie révisée des espaces communs n’en est qu’à ses prémices. «On veut les voir expérimenter la nouvelle configuration pendant quelques mois. On souhaite aussi créer un point de rencontre et peut-être une ligne de course pour permettre à certains élèves de lâcher la vapeur.» Et aussi un «lieu calme, réclamé par certains», ajoute la directrice de l’établissement. «Ça ne nous serait pas venu à l’idée mais c’est ça qui est formidable: quand on écoute parler les délégués de classe, on est comme dans un parlement!»

Reste à voir si des ajustements seront nécessaires pour ce projet qui, ironie du sort, se tient dans un bâtiment dont les entrées indiquent encore une «école des filles» et une «école des garçons».

Créé: 26.08.2019, 17h46

La cour de récréation, espace de construction de l'égalité fille-garçon

L’initiative de réorganisation de la cour de récréation de l’école du XXXI-Décembre est née de la mise en place de conseils de classe et d’école, avec comme fil conducteur «Mieux vivre ensemble à la lumière du genre». Une petite révolution opérée en partenariat avec le Deuxième Observatoire, institut de recherche sur les rapports de genre.

«On s’est rendu compte que dans notre préau, le foot prenait une place énorme, indique Christine Jaquemet Drezen, directrice de l’école. Les filles les plus fragiles restaient en périphérie. On a bousculé ça en supprimant les buts de football.» Une décision prise démocratiquement, en conseil d’école.

Mais un peu extrême en comparaison avec la solution adoptée par l’école de Chandieu par exemple, qui a imposé des tournus horaires entre les filles et les garçons. «Le foot était devenu trop central, justifie Christine Jaquemet Drezen. Il y a non seulement l’endroit où les enfants jouent mais aussi les endroits où ils récupèrent la balle en sortant du terrain et en allant bousculer les autres enfants. Le périmètre autour du terrain de foot était en train de s’élargir et d’autres enfants n’osaient plus courir autour par peur de se faire heurter. On rentrait avec des histoires de coups dans les tibias après chaque récré. Le football devenait réservé aux bons joueurs, qui excluaient les autres. Donc au niveau du vivre ensemble, c’était tout sauf intéressant.»

«Dans toutes les écoles, il y a des jeux de ballon. Comme le football prédomine, on peut se demander si tout le monde en profite, appuie Bulle Nanjoud, cheffe de projet au Deuxième Observatoire et coauteure du guide «Le ballon de Manon et la corde à sauter de Noé». Plusieurs solutions sont envisageables, il faut tâtonner.»

«Ce qui nous a frappées, reprend Christine Jaquemet Drezen, c’est le retour des activités genrées, cloisonnées, dans le préau, par rapport à il y a quelques années. C’est ce qui nous a alertées. On a assisté à des remarques sexistes dans les classes. On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. On ne voulait pas se retrouver avec des petits mouflets qui, demain, adultes, seront pires que nos grands-pères!»

L’école a sollicité un petit budget auprès de la Ville de Genève (6500 francs), afin de se donner les «moyens pour que les enfants puissent jouer à autre chose, car le but n’était pas de les brimer. Il fallait expérimenter autre chose avec des jeux non genrés.»

Des jeux de cirque ont été introduits pour favoriser les jeux en duo, que ce soit entre filles et garçons ou entre petits et grands. Des intervenants sont venus expliquer comment manipuler diabolos et cerceaux.

Un tournoi de rugby a été envisagé, car «les filles et les garçons sont à égalité dans ce sport-là, du moins à cet âge-là», mais a été annulé pour cause de mauvaise météo.

Des transformations physiques ont été nécessaires pour améliorer la circulation dans l’espace, explique Claire Ragno Paquier, enseignante à l’origine du projet. «On a déplacé une table de ping-pong, un panier de basket et les tables de pique-nique. On a acheté des balançoires biplaces, comme nous l’a suggéré la Ville, ce qui diminue les bagarres.»

En parallèle, l’équipe a cherché à bousculer les idées reçues sur les activités perçues comme typiquement féminines ou masculines: atelier maquette et couture pour tout le monde.

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