Un petit poucet terrasse deux géants de la sécurité

Site du CERNÉcartés au profit d’une filiale d’un groupe français présente de fraîche date à Genève, les groupes suisses Securitas et Protectas sont en colère. 83 emplois en jeu.

Au CERN, le marché de la sécurité constitue un enjeu important.

Au CERN, le marché de la sécurité constitue un enjeu important. Image: CERN

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La sécurité externe du CERN, assurée par plus de 80 agents, est sous tension. La société qui assurait ses accès, surveillait ses parkings et passait sous scanner ses nombreux visiteurs a été écartée au bénéfice d’un nouveau venu, Goron (Suisse) SA, presque inconnu sur sol genevois. Chez Securitas, l’entreprise qui a perdu son mandat actuel qui s’achève ce 30 juin, on ne décolère pas. «Je peux aisément admettre de perdre un contrat, mais pas dans ces circonstances, détaille Francis Meyer, directeur régional du géant de la sécurité. Les conditions de sélection des entreprises, revues à la baisse alors que le niveau de sûreté est augmenté, et l’attribution du mandat ne sont pas claires. Une succession de faits génère des doutes sur l’impartialité de traitement des candidats qui n’ont, par ailleurs, aucun retour ou explication sur le résultat de l’évaluation.»

«Nous demandons à être informés des raisons pour lesquelles notre société n’a pas été retenue»

«Une société qui débarque à peine»

Son ton est plutôt sec. Mais il n’est pas seul à exprimer tant de courroux. Également écarté alors qu’il rêvait de décrocher un mandat qui, selon nos informations, pèse près de 6 millions de francs par an, le groupe Protectas se joint aux doléances. «Nous demandons à être informés des raisons pour lesquelles notre société n’a pas été retenue, enchaîne Régis Marcilly, directeur régional de Protectas. Nous nous inquiétons que le CERN, qui représente l’un des plus gros mandats de Genève en matière de sécurité, travaille avec une société comme Goron, qui débarque à peine. Cette société est parfaitement inconnue sur la place et son effectif actuel serait inférieur à 40 agents, alors que le mandat de sécurité du CERN nécessite un effectif d’au moins 80 agents. Comment le CERN peut-il confier la sécurité de son site à cette société alors qu’un des critères d’adjudication était la capacité opérationnelle actuelle du postulant?»

«Nous contestons très fermement»

Au CERN, on peine à avaler ces critiques. «Nous avons lancé un appel d’offres et ces sociétés n’ont pas été les meilleures. Nous contestons très fermement tout manque de clarté, réagit Arnaud Marsollier, porte-parole de l’organisation européenne. Le CERN étant financé par 22 États, nous devons justifier l’utilisation de leur argent. Ces appels d’offres sont ouverts à l’ensemble des entreprises de nos États membres. 70% de cet appel d’offres portait sur le prix, et 30% sur des critères de qualité et des critères techniques.» Or, contrairement à Goron, filiale suisse du groupe français éponyme, Securitas et Protectas sont solidement implantées dans le canton, où chacune emploie plus de mille personnes. La sécurité externe du CERN est particulièrement compliquée, ce site hébergeant des activités industrielles ou scientifiques sensibles. «Nous savons que le cahier des charges demandé par cette organisation est complexe et requiert une solide expérience tant sur les aspects opérationnels que juridiques, comme par exemple le respect du concordat romand et de la CCT de la branche des services de sécurité privée», glisse encore Régis Marcilly. Pour surveiller le site, il faut donc du monde. Et du personnel bien formé, expérimenté. Ces derniers mois, 83 salariés du groupe Securitas s’y affairaient, 36 à Genève et 47 en France, employés par une filiale française. Aujourd’hui, ces emplois sont menacés même si Jessica Aschenbrenner, directrice générale et administratrice de Goron Suisse, assure que sa société «s’est engagée à avoir dans son effectif au moins un tiers du personnel issu de la reprise du mandat». Cette responsable tente de désamorcer le litige: «Nous allons étudier avec bienveillance tous les dossiers de candidature.»

Tentative de séduction

Mais cette tentative de séduction n’émeut pas les représentants des groupes écartés. Courant avril, Francis Meyer a eu la pénible tâche de licencier 14 collaborateurs parmi les 36 salariés affectés au CERN côté suisse. La société Goron Suisse a-t-elle les capacités à assurer la sécurité selon les standards élevés fixés par le CERN? Sur la quarantaine de collaborateurs que Jessica Aschenbrenner affirme employer, 22 à peine seraient affectés à la surveillance du site. La représentante de Goron ajoute que 32 collaborateurs du groupe Securitas «sont repris aux mêmes conditions par Goron pour être affectés au CERN». Reste à savoir si cet effectif annoncé, plus de cinquante professionnels, sera suffisant pour assurer les tâches accomplies jusqu’alors par les quelque 80 experts du groupe Securitas. Francis Meyer plante une dernière banderille sur le CERN: «Je ne comprends pas pourquoi le mandant se lave en quelque sorte les mains de la reconnaissance de toutes ces personnes qui ont assuré la sécurité des lieux depuis tant d’années.» «Nous sommes conscients des inquiétudes que peuvent avoir ces personnes, répond Arnaud Marsollier. Nous incitons très fortement la société Goron à reprendre un maximum de collaborateurs du groupe Securitas. Mais nous ne pouvons pas forcer ce nouveau mandataire à reprendre tout le monde.» Ce cas reste délicat. L’enjeu est important. Sur le plan financier, le mandat pourrait avoisiner 40 millions de francs sur sept ans. Sur le plan social, de nombreux spécialistes pourraient rester sur le carreau. Chez Securitas, on n’entend pas en rester là. «Nous allons suivre de près cette affaire, en interpellant notamment l’Ocirt (ndlr: l’Office cantonal d’inspection des relations du travail) et la commission paritaire de la branche», annonce Francis Meyer.

(TDG)

Créé: 05.06.2018, 18h02

Les acteurs concernés

Le groupe Securitas emploie plus de mille personnes à Genève, et 16 000 dans son ensemble. Son siège se situe à Zollikofen (BE). Côté français, les 47 employés assurant la sécurité du CERN sont rattachés à une filiale française, Securitas (Alpes SAS), basée à Annecy.

Son rival Protectas, dont le siège est à Lausanne, appartient au géant suédois Securitas AB (la confusion avec Securitas est fréquente), qui emploie 345 000 personnes dans le monde. À Genève, Protectas emploie aussi plus de mille personnes. Ces deux groupes proposent leurs services à l’ensemble des secteurs économiques.

Créée en novembre 2014 à Pregny-Chambésy, Goron (Suisse) est une filiale du groupe français Goron. Cette société emploie localement une quarantaine de personnes. Malgré son jeune âge, la firme assure notamment disposer de bonnes références dans les secteurs de l’hôtellerie de luxe, du bâtiment et du commerce de détail. Le siège de ce groupe très franco-français salariant 2800 personnes se trouve en région parisienne.

Fondé en 1954, le CERN (Centre européen de recherche nucléaire) est le plus grand centre de physique des particules du monde. C’est aussi un véritable vivier où travaillent 2500 personnes. Environ 12 000 scientifiques du monde entier viennent également y effectuer des recherches. R.R.

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