Un maître a dérapé mais n’a pas harcelé des élèves

Abus à l’écoleL’enquête administrative visant un professeur du Collège de Saussure révèle qu’il a eu un comportement à connotation sexuelle avec des élèves, sans les harceler.

Un professeur, très apprécié, a dépassé les limites avec des élèves dans trois situations ces dernières années, conclut une enquête administrative le visant.

Un professeur, très apprécié, a dépassé les limites avec des élèves dans trois situations ces dernières années, conclut une enquête administrative le visant. Image: Pierre Albouy

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Il a été dénoncé en automne, dans le sillage du mouvement #MeToo et de l’affaire Tariq Ramadan. Un professeur du Collège de Saussure a bel et bien eu un comportement à connotation sexuelle avec deux élèves et une ancienne élève, toutes majeures au moment des faits ces dernières années. C’est la conclusion d’une enquête administrative menée par une juge du Tribunal administratif. Dans son rapport, que la «Tribune de Genève» a pu lire, l’enquêtrice considère qu’il a violé ses devoirs de fonction dans trois situations. Mais elle écarte tout type de harcèlement.

C’est la mère d’une ancienne élève qui a parlé la première, puis des témoignages se sont succédé au Département de l’instruction publique (DIP), lequel a déclenché en décembre une procédure. Le Conseil d’État a ouvert une enquête administrative le 7 février. Depuis, le maître est suspendu de ses fonctions et son traitement a été supprimé. Terminée le 31 mai, cette enquête va permettre au Conseil d’État de statuer prochainement sur une éventuelle sanction administrative. Quels sont les faits?

Une vidéo sous la douche

Une jeune femme a affirmé avoir vu une vidéo montrant son professeur sous la douche en train de se masturber et des messages qu’il avait envoyés à une amie. Celle-ci, entendue le 28 avril, a confirmé à l’enquêtrice avoir reçu une vidéo de son professeur «sous la douche en train de toucher son pénis», pas de se masturber, précise le rapport. Des échanges via la messagerie WhatsApp, pour les besoins scolaires, ont pris une connotation sexuelle. La jeune fille n’a «jamais encouragé ces conversations mais elle ne lui avait pas non plus demandé explicitement d’arrêter de lui écrire, expliquant qu’elle était en quelque sorte flattée qu’il s’adresse à elle».

Le professeur reconnaît lui avoir envoyé cette vidéo. Elle «faisait partie d’un échange consenti de vidéos et de photos de même nature avec cette élève», a-t-il affirmé. Il estime avoir entretenu avec la jeune fille «une relation de nature sentimentale», de «confiance et d’intimité», qui s’est déroulée «dans un cadre privé». Mais elle «débordait du strict cadre de la relation enseignant-élève», a-t-il concédé.

Pour l’enquêtrice, les faits sont avérés et elle retient que l’enseignant a «admis avoir sollicité des photos dénudées de cette élève». Peu importe le type des rapports: «Le fait que ces échanges aient été sans contraintes psychologiques, mutuels et consentis ne saurait atténuer sa responsabilité.» Néanmoins, un point important est écarté: «S’il ne saurait a priori être retenu qu’il y ait eu un quelconque harcèlement du professeur à l’endroit de son élève, cette dernière a toutefois indiqué avoir été gênée et embarrassée par cette situation.» En clair, «une telle relation, qui a perduré tout au long de l’année scolaire, sort du cadre de la relation enseignant-élève mais également de la sphère privée». Il a donc «violé les devoirs liés à sa fonction d’enseignant».

Des messages déviants

D’autres agissements dénoncés dans nos colonnes en décembre par une jeune femme, Magalie*, également entendue par l’enquêtrice, figurent dans le rapport. Le professeur a reconnu avoir dialogué plusieurs semaines par écrit avec elle, juste après l’obtention de sa maturité. Les messages reçus avaient petit à petit dévié sur des sujets à connotation sexuelle, selon l’ancienne élève. Elle avait eu de la difficulté à mettre un terme définitif aux conversations. Ces messages relevaient de la sphère privée, selon l’enseignant, contestant avoir exercé une emprise sur elle.

Ces faits sont avérés, selon l’enquêtrice. «Très vite l’intéressée a été gênée par la tournure que prenait leur conversation et le lui a dit», écrit-elle. Question centrale dans ce cas de figure: un professeur peut-il agir ainsi avec une ancienne élève? «Dans ce contexte très spécifique, il doit être admis que l’autorité rattachée à la fonction, tout comme l’ascendance que le professeur pouvait avoir sur ses élèves, qui le décrivent tous comme un enseignant charismatique et particulièrement apprécié, n’ont pas pris fin avec l’année scolaire et qu’il lui appartenait dès lors de ne pas en abuser.» Il y a donc, là encore, violation des devoirs liés à la fonction d’enseignant. En revanche, les faits de harcèlement ne sont pas établis «dans la mesure où l’intéressé a immédiatement mis fin à leurs échanges lorsque cette dernière le lui a demandé».

Des questions intimes

Quatre autres situations, concernant des échanges électroniques, ont été portées à la connaissance de l’enquêtrice. Une seule a été retenue. Le professeur a adressé à une élève du Collège, qui n’était pas dans sa classe, «des messages sortant du cadre de la relation enseignant-élève». L’enquêtrice recadre: «Un enseignant n’a pas à interroger une élève sur ses relations amoureuses ni à lui envoyer des messages la complimentant sur son physique. Il importe peu à cet égard que ces messages n’aient eu aucune finalité de séduction ou qu’ils n’aient pas dérangé l’intéressée.» Des agissements là encore interdits.

Quant aux éventuelles relations sexuelles qu’il aurait eues avec une élève, le professeur les a «systématiquement et fermement contestées». Des faits non avérés, selon le rapport.

Un «excellent professeur»

Malgré les dénonciations des anciennes élèves, celles-ci ont reconnu avoir eu «un excellent professeur, très apprécié, toujours disponible, à l’écoute et proche des élèves». Six collègues et anciens collègues ont aussi attesté qu’il était «exigeant et particulièrement investi dans la formation et le suivi de ses élèves. Son investissement était supérieur à la moyenne. Les enseignants comme les élèves l’appréciaient et le regrettaient.»

* Prénom fictif. Identité connue de la rédaction (TDG)

Créé: 06.07.2018, 22h07

«Le professeur ne représente aucun danger pour ses élèves»

«Notre client ne s’est pas défilé. Il a reconnu avoir commis des erreurs, mais elles doivent être replacées correctement dans l’échelle de gravité. Il s’agit exclusivement d’échanges WhatsApp. On est hors du domaine pénal. Il ne représente aucun danger pour ses élèves.» C’est l’avis des deux avocats du professeur, Mes Serge Fasel et Alexis Dubois-Ferrière, s’exprimant pour la première fois sur le dossier. «Notre client a été qualifié par certains de harceleur et de prédateur sexuel, ce qui ne correspond pas du tout à la réalité des faits et l’a gravement affecté», affirme Me Dubois-Ferrière. Il n’hésitera pas «à prendre toutes les mesures qui s’imposent au plan pénal et civil contre les personnes qui continueront à le salir».

Le rapport d’enquête étant terminé, les défenseurs vont formuler leurs remarques. «Nous allons rectifier certains points et certaines appréciations de l’enquêtrice que nous contestons.» En revanche, les avocats soulignent leur respect pour cette dernière: «Dans un contexte de frénésie, elle a gardé son indépendance et a nié tout harcèlement par notre client.»

Frénésie? D’anciennes élèves ont témoigné ces derniers mois dans les médias, soutenues par des féministes qui ont craint pour le bon déroulement de la procédure. Cette médiatisation n’a pas eu d’impact sur le déroulement de l’enquête et la motivation des anciennes élèves n’a pas été remise en cause, a souligné l’enquêtrice dans son rapport.

«Cette affaire n’aurait jamais dû être médiatisée de cette façon. Sa vie a volé en éclats. Il a été gravement atteint dans sa santé et son honneur. Et à cet égard, la responsabilité du Département de l’instruction (DIP) publique est grande, notamment en raison des fuites d’information», estime Me Dubois-Ferrière, rappelant que le DIP a porté plainte en mars contre X pour violation du secret de fonction. En parallèle, les deux avocats reprochent au Conseil d’État sa décision de suspendre leur client et de supprimer son traitement, décision contre laquelle ils ont recouru.

De son côté, Me Laura Santonino, conseil de deux anciennes élèves entendues comme témoins, dont Magalie*, réagit de façon mitigée aux conclusions de l’enquête. Elle les découvre par notre intermédiaire, n’étant pas partie à la procédure. «Je déplore que l’enquêtrice n’ait pas investigué plus largement. Des témoins n’ont pas été entendus, à ma connaissance. Cela aurait permis de connaître l’ampleur des agissements du professeur et d’attester d’un éventuel harcèlement sexuel.» Elle se montre satisfaite sur un point: «La violation du devoir de fonction a été retenue dans trois situations, ce qui démontre une systématique et écarte l’idée d’un accident de parcours.»

Les faits avérés sont suffisamment graves: «Je ne vois pas comment des parents pourraient tolérer qu’un professeur agisse de la sorte avec leur fille. C’est un danger pour des élèves.» Voilà pourquoi Me Santonino estime que «l’État se doit d’appliquer la tolérance zéro en révoquant l’enseignant». S.R.

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