Un imam de la grande mosquée brise le silence

InterviewC’est le troisième imam, dont on a peu parlé. L’Algérien Ziane Mehadjri, qui a fondé une organisation, révèle avoir été licencié par la direction de la mosquée du Petit-Saconnex.

«Je ne peux plus faire de prêche à la grande mosquée depuis deux ans», révèle l’imam algérien Ziane Mehadjri.

«Je ne peux plus faire de prêche à la grande mosquée depuis deux ans», révèle l’imam algérien Ziane Mehadjri. Image: Georges Cabrera

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Un voile se lève sur la grande mosquée de Genève. Alors que les deux imams français fichés S par les services de renseignements de l’Hexagone sont toujours en poste au sein de la plus grande mosquée de Suisse (lire ci-dessous), la direction de la Fondation culturelle islamique de Genève (FCIG), qui gère l’institution, a licencié en septembre le troisième imam, l’Algérien Ziane Mehadjri, mis à l’écart depuis deux ans. Cheikh Sofiane, appelé ainsi par les fidèles, le révèle dans un entretien qu’il nous a accordé hier. S’il accepte de briser le silence, c’est pour clarifier sa situation dans un contexte de plus en plus tendu.

Pourquoi acceptez-vous de parler maintenant?

Je préside l’Organisation européenne des centres islamiques (OECI), créée en décembre 2015 à Genève, qui a fait l’objet d’attaques. Je pense qu’il est temps que je me présente et que j’explique quelle est cette organisation.

Selon Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, interrogée hier par la RTS, l’OECI vise à construire le maximum de mosquées saoudiennes en Europe. Qu’en est-il?

Ce n’est pas l’objectif de l’OECI, bien au contraire. Je l’ai fondée pour servir les centres islamiques européens indépendants, ayant peu de ressources. Quand une mosquée peine à payer son loyer et son imam, elle est en proie à des mouvements extrémistes qui peuvent nuire à l’islam. Le but est aussi de prendre en charge de la formation des imams. Nous prônons l’islam sunnite, mais clairement pas le wahhabisme salafiste radical.

Qui sont les membres fondateurs?

Nous avons un représentant dans quatorze pays d’Europe. Et nous avons le soutien de deux savants saoudiens, qui ne représentent pas la pensée wahhabite. Cheikh Abdullah El Moslih et Salah El Moghamsi ont une ouverture d’esprit, dénoncent publiquement le terrorisme et sont de renommée mondiale. Nous cherchons des fonds auprès d’Etats européens. J’ai rencontré plusieurs fois le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, qui a donné un accord de principe pour un partenariat.

L’OECI a-t-elle des projets à Genève?

Nous organisons du 16 au 18 décembre un congrès international à La Haye, aux Pays-Bas, sur le thème de la prévention de la radicalisation. Ce projet a trouvé un écho positif auprès d’autorités suisses. En 2017, nous organiserons le même type de congrès à Genève et nous espérons obtenir le soutien des autorités cantonales.

Votre initiative a-t-elle un lien avec la FCIG?

Aucun.

Vous vouliez de cette façon vous distancier de la direction de la mosquée du Petit-Saconnex?

J’ai fondé cette organisation pour développer des activités en parallèle avec celles de la FCIG. Autrement dit ceci n’empêche pas l’autre.

Comment réagissez-vous aux problèmes qui traversent cette institution depuis plus d’un an?

Il faut savoir que je ne peux plus faire de prêche à la grande mosquée depuis deux ans. Mes activités ont été gelées. J’ai participé à plusieurs congrès qui traitent de la lutte contre la radicalisation et le terrorisme. Toutes les propositions que j’ai faites au directeur – de réunions, de séminaires – pour aborder ces problèmes n’ont pas été prises en compte. Le 28 septembre, le directeur m’a signifié mon licenciement par écrit (ndlr: il montre deux lettres de la FCIG qui l’attestent).

Que s’est-il passé?

Il n’a pas donné de motif. Le fait que j’aie créé l’OECI l’a en tout cas mis en colère. Aujourd’hui, je suis en arrêt maladie. Je conteste mon licenciement. J’ai pris un avocat. Une procédure juridique étant en cours, je ne peux pas m’exprimer davantage sur le sujet.

Vous êtes en guerre contre la direction de la mosquée?

Je ne suis pas en guerre! Je suis un homme de paix avec tout le monde, même avec mes ennemis.

La grande mosquée ne remplit pas son rôle dans la lutte contre la radicalisation?

Je ne peux pas m’exprimer sur la mosquée du Petit-Saconnex, mais sur une mosquée en général. Elle doit jouer un rôle fort, surtout en ce moment, pour dénoncer les extrémismes violents. Un imam doit orienter, conseiller et condamner toute agression contre un musulman et non musulman. Il faut répéter que les gens qui commettent des crimes, les terroristes, n’ont aucune relation avec l’islam. L’OECI l’a d’ailleurs clairement communiqué auprès des centres islamiques et des imams. Vous savez, j’ai fait mes études de théologie en Algérie entre 1991 et 1994 pendant les années noires du terrorisme. J’ai connu des gens qui ont été tués, y compris des imams. Une simple accusation et on pouvait mourir. Je suis devenu très sensible au problème de l’extrémisme.

Un groupe de jeunes radicalisés a longtemps fréquenté la mosquée. Deux d’entre eux ont rejoint Daech en 2015. Qu’avez-vous fait pour empêcher cela?

C’est un sujet très sensible. Pour ma part, je porte une responsabilité devant les autorités et devant Dieu, car j’étais au courant de la radicalisation de ce groupe. De mon côté, j’ai fait ce qu’il fallait faire.

C’est-à-dire?

Je ne peux pas en dire plus.

Vous trouvez normal que vos deux collègues, soupçonnés par la France de radicalisation, continuent à prêcher?

J’ai appris l’affaire des fiches S dans la presse et je ne peux pas les juger. Je respecte les imams qui travaillent avec moi et c’est réciproque. Chacun a sa façon de travailler. Ils sont convertis. Je suis musulman d’origine. Il n’empêche, nous nous entendons bien. Depuis mon engagement en 2012 par la FCIG et durant la période passée ensemble, je n’ai pas entendu d’eux un prêche incitant à la violence.

A vos yeux, qu’est-ce qui est le plus important: la sécurité ou la religion?

En qualité d’imam, la sécurité est parmi les grands objectifs de la religion. Tout ce qui appelle à tuer l’âme humaine s’oppose au précepte de la religion.


La situation est de plus en plus confuse

La situation est de plus en plus confuse au sein de la mosquée du Petit-Saconnex, gérée par la Fondation culturelle islamique de Genève (FCIG), sous la tutelle de la Ligue islamique mondiale. La direction de la FCIG vient de licencier son imam algérien (lire ci-dessus). Les deux autres imams français, toujours en poste, sont fichés S pour radicalisation par les services de renseignement de l’Hexagone, a-t-on appris en août 2015. Une perquisition avait eu lieu à leur domicile en France voisine en novembre 2015. Ils gardent la confiance du directeur de la FCIG, tout comme le responsable de la sécurité, lui aussi fiché S, a découvert Le Temps la semaine passée. Une pétition lancée il y a un mois par des musulmans genevois a recueilli pour le moment 200 signatures. Ils demandent le départ de la direction, accusée de mauvaise gestion et de laxisme face à la radicalisation de certains fidèles, dont deux sont partis en Syrie l’an passé. Ils réclament la nomination de «dirigeants suisses, partageant les valeurs suisses». Le consulat d’Arabie saoudite a pris ses distances avec la direction de la FCIG. Les autorités genevoises, elles, maintiennent une entente cordiale. S.R.

(TDG)

Créé: 03.11.2016, 23h38

L’essentiel

Exclusif
L’un des trois imams de la grande mosquée de Genève souhaite éviter toute confusion sur ses activités. Il explique pourquoi il a fondé l’Organisation européenne des centres islamiques.

Licenciement
Ziane Mehadjri révèle avoir été licencié le 28 septembre par la direction de la mosquée. Il est en arrêt maladie.

Malaise
La situation devient de plus en plus confuse au sein de l’institution.

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