Un chasseur de tortionnaires primé

Portrait Me Alain Werner gagne le Prix Michel Halpérin. Portrait d’un faux timide à la révolte chevillée au corps.

L’avocat de 46 ans a remporté le prix d’excellence le mois dernier.

L’avocat de 46 ans a remporté le prix d’excellence le mois dernier. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Alain Werner aurait pu arriver torse bombé et poings levés sur l’estrade de Palexpo pour recevoir le Prix Michel Halpérin lors du dîner de l’Ordre des avocats, le mois dernier. Mais le directeur de Civitas Maxima, traquant les crimes de guerre à travers le monde, donne l’impression de passer un mauvais quart d’heure. Noyé par un flot de louanges déclamées par le président du jury, Marc Joory, il baisse la tête, se tortille, s’entortille, serre ses longs bras minces contre lui, passe sa main sur ses tempes grisonnantes. «Cela me gêne un peu, c’est mon côté protestant, dit-il aujourd’hui en ajustant ses lunettes. Je ne savais pas que j’allais être appelé à rester si longtemps sur scène, mais Marc Joory est un grand avocat qui a brillamment plaidé pour moi.»

S’agirait-il, fait rare, d’un avocat timide? En aucun cas. Rencontré au lendemain des festivités, le lauréat s’avère être un homme à la fois pressé, confiant, révolté, exalté et tactile. Regard perçant mais chaleureux, Alain Werner réfléchit rapidement. Il parle vite. Trop vite. Il fait de grands gestes comme un pêcheur qui lance sa ligne vers l’horizon: «En 2063, on fêtera les 200 ans de la création de la Croix-Rouge. Un an plus tôt, Civitas Maxima aura 50 ans et moi 90, et là je raccrocherai. Mais pas avant. Il y a tant à faire contre ces crimes imprescriptibles. Un combat à long terme. Le Tribunal pénal international n’a obtenu que trois condamnations, dont deux seconds couteaux, c’est scandaleux.»

Des vocations familiales nées en prison

D’où ce Genevois bien né, dans un milieu conservateur, tient-il une telle capacité d’indignation? Pour répondre à notre question, il décrit, comme dans un film en noir et blanc, le jeune visage de sa mère qui passait sous les fenêtres de la prison de Saint-Antoine dans les années 50. Elle a entendu les cris déchirants d’un détenu. Est alors née la fibre sociale de la famille: «Elle est devenue aumônière à Champ-Dollon.» Le goût du droit prend aussi racine en prison. Dans les années 80, le beau-père d’Alain Werner a dû affronter un long séjour derrière les barreaux après la faillite de sa banque. Ses avocats l’ont alors défendu bec et ongles. L’un d’eux, Michel Nançoz, «venait souvent manger chez nous le soir. Je me souviens de sa personnalité exceptionnelle.» Alain Werner découvre ainsi sa vocation, qu’il suivra malgré un parcours scolaire peu glorieux.

Autre homme clé, son père. L’avocat, qui travaille encore aujourd’hui, à 75 ans, dans l’arbitrage international, a toujours soutenu les idéaux de son fils. «Après ma licence en droit en 1993 et mon brevet à Genève, j’ai fait un master à Columbia. Une expérience qui coûte une fortune.» Mais un passage décisif pour le jeune Werner, qui étoffe son réseau dans le monde anglo-saxon. «Être un avocat suisse n’ouvrait pas de portes en matière de justice internationale.» Après ses études, la Confédération lui propose d’aller travailler en Sierra Leone dans le cadre d’un procès après la guerre qui a frappé le pays. C’est ainsi, en 2003, que débute son combat contre l’impunité.

Chaque procédure lui ouvre les yeux sur les horreurs des luttes armées, notamment en Afrique: la guerre, la guérilla, des exécutions et des viols dans les villages, les déportations et autres exactions. Après avoir été procureur en 2008 au procès de l’ex-dictateur libérien Charles Taylor, il représente en 2009 les victimes des Khmers rouges à Phnom Penh. «Comme bon nombre de personnes de ma génération, j’ai été vacciné contre les dérives des grandes idéologies.» Est-il de gauche ou de droite? «Je ne sais jamais quoi voter. Je me sens indépendant. Comme mon ONG.»

Un procès historique en Suisse

Insatisfait par l’inefficacité des juridictions internationales, il fonde en 2012 son ONG, qui fonctionne avec un budget de 1 million de francs et une quinzaine d’employés en Europe. En Suisse, les enquêtes menées par les équipes de l’avocat ont permis l’arrestation à Lausanne, en 2014, d’un ancien rebelle libérien qui devrait être renvoyé en jugement devant le Tribunal pénal fédéral cette année: «Cela constituera le premier procès pour crimes de guerre devant les instances pénales ordinaires suisses.» Il regarde sa montre. Le temps presse pour ce père de famille de 46 ans, qui repart au combat. Au volant d’une belle voiture? «Pensez-vous, sur ma bicyclette, je suis avocat des droits de l’homme», sourit-il en enfourchant son vélo, casque bouclé et écharpe en bandoulière.

(TDG)

Créé: 09.05.2019, 07h19

Le prix de l'excellence

Institué en 2017, le Prix Bâtonnier Michel Halpérin a pour vocation de reconnaître et récompenser l’excellence, en mémoire du Bâtonnier Michel Halpérin : «Un modèle pour tous les avocats », relève Alain Werner. La première édition de ce prix a été remportée par l’avocat Jean-Marie Crettaz.
F.M.

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