Un Genevois a suivi Al-Qaida en Syrie : «Le territoire s'est transformé en boucherie»

Sur le terrainLe photographe genevois Guillaume Briquet a suivi Jabhat Al-Nosra en Syrie, un groupe de rebelles ayant fait allégeance à Al-Qaida.

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Guillaume Briquet parcourt le globe à la recherche de l'image, celle qui n'est pas accessible à tout le monde. Il traverse les guerres et les catastrophes pour dévoiler des réalités souvent méconnues ou ignorées, sans rien abandonner à la dimension esthétique que recèlent même les pires tragédies. Ce photographe, maître de kung-ku, dont il enseigne l'art à Genève, a sillonné les quatre coins du monde l'appareil à la main dans des contextes politiques, sociaux et environnementaux souvent instables et très délicats.

Après une série d'expositions sur Tchernobyl et Fukushima, Guillaume Briquet est parti pour la Syrie du 27 mars au 7 avril 2013 et a suivi le Front Al-Nosra, un groupe islamiste radical qui a émergé dans le contexte du conflit syrien, déterminé à renverser le régime de Bachar el-Assad et à instaurer un califat imposant la charia. Guillaume Briquet nous livre ses impressions et des images exclusives.

Pourquoi avez-vous choisi d'aller en Syrie?

J'ai décidé de m'y rendre car ce qui s'y passe m'intéresse et me touche. J'ai quitté Genève avec de forts a priori négatifs sur le régime de Bachar el-Assad mais une fois sur place, je me suis vite rendu compte de la complexité de ce conflit et de la difficulté de se positionner face à une situation aussi difficile à appréhender.

A-t-il été compliqué de vous rendre sur le territoire syrien?

Cela est assez difficile, la ligne de front en Syrie est assez anarchique, je suis passé par la Turquie et j'ai été infiltré par l'Armée syrienne libre (ASL). Mais sachez que ce type de mission se prépare pendant des mois. Il est extrêmement important de prendre les bons contacts et de se constituer des réseaux, d'analyser la cartographie et les lieux dans lesquels je vais évoluer. D'autant plus qu'en tant que photographe «freelance», les possibilités de sauvetage sont inexistantes. Sans parler du fait que je me suis fait tirer dessus chaque jour. Il faut être très prudent.

Qui est le Front Al-Nosra?

Il s'agit d'un des groupes djihadistes les plus puissants et les plus actifs en Syrie actuellement. Il est sur toutes les opérations commandos importantes. Le Front Al-Nosra a pour objectif de renverser le régime de Bachar el-Assad aux côtés de l'Armée syrienne libre et il se retournera probablement contre cette dernière lorsque son objectif sera atteint.

Jabhat Al-Nosra n'est pas un groupe que l'on pourrait qualifier d'«indulgent» face au monde occidental, vous avez pourtant passé dix jours avec lui, comment êtes-vous entré en contact et comment cela s'est-il déroulé?

En ce qui concerne la prise de contact, cela nécessite une réponse complexe. Pour faire simple, c'est un mélange de chance et de capacité d'adaptation face aux situations rencontrées. Il faut savoir quoi faire et quoi dire au bon moment.

Les dix jours passés avec eux furent éprouvants. Le bruit des bombes et des balles rythme les nuits, on dort très peu. On vit au jour le jour, on ne se projette pas dans le futur. J'ai été, à plusieurs reprises, pris à partie par des membres du Front Al-Nosra. Il faut savoir garder son calme, bien appréhender la situation et agir convenablement pour que les choses ne s’enveniment pas. Heureusement que leur religion leur interdit de boire de l'alcool. Mais dans l'ensemble, nous communiquions très peu, ils me demandaient ce que j'allais dire et je leur répondais que je n'étais pas là pour prendre parti, mais des images.

Cette expérience a-t-elle changé le regard que vous portez sur le conflit syrien?

Totalement. Je me suis rendu compte que Bachar el-Assad et ses conseillers ont été de fins stratèges pour gérer cette guerre. Il a bombardé les écoles et les hôpitaux, les intellectuels et les gens qui en avaient les moyens ont quitté le pays. Il a laissé sciemment s'instaurer un terrorisme latent en suscitant la haine, ce qui a stoppé la volonté de la communauté internationale d'apporter une aide matérielle d'importance à l'Armée syrienne libre. De plus, en cristallisant le clivage chiites/sunnites, le Hezbollah, allié au régime d'el-Assad, est entré en Syrie il y a deux semaines. Cela a radicalement modifié les rapports de force.

Mais ce voyage m'a surtout dégoûté de la nature humaine. Ici, nous sommes surprotégés, si une info ou une photo est jugée trop sensible, elle sera épargnée au public. Ce conflit est une hécatombe. Le monde occidental a tendance à idéaliser les rebelles. L'imaginaire collectif les assimile au Che, ou à je ne sais quel modèle défendant la liberté, la démocratie, la veuve et l'orphelin. Mais la réalité est tout autre.

Quel message aimeriez-vous faire passer?

Il faut que cela s'arrête. Le territoire syrien s'est transformé en boucherie. L'Armée syrienne libre utilise des enfants, c'est un crime de guerre. Que le régime de Bachar el-Assad utilise des armes chimiques ou pas, c'est tout aussi grave. Lorsque je vois que Paris Match écrit un article intitulé «La guerre des gavroches» sur ces gamins syriens utilisés par les rebelles, tenant un discours qui participe à la normalisation et à l'idéalisation de l'enfant-soldat, je trouve cela scandaleux. D'une manière ou d'une autre, il faut que ce conflit cesse. Il y a trop de souffrances, de morts et d'horreurs.

(TDG)

Créé: 07.06.2013, 12h29

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