Un EMS accueille des malades psychiques. Première à Genève

ConchesA la Méridienne, les personnes fragiles se sentent en sécurité. Ce projet pilote a déjà séduit Mauro Poggia

Image: Pierre Abensur

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La gestion du handicap psychique est contestée à Genève. On n’a pas assez construit de structures adéquates. Les conséquences de ce manque d’anticipation, selon les propres termes du conseiller d’Etat Mauro Poggia (nos éditions du 24 novembre) sont lourdes: faute de places, certains sont hospitalisés à Belle-Idée, alors qu’ils n’ont rien à y faire. Au détriment de ceux qui devraient y être. Et ce n’est pas tout! Les carences sont telles qu’une centaine de personnes atteintes de troubles psychiques se retrouvent à l’hôtel. Néfaste. A l’image du cas de ce jeune schizophrène qui a tenté de se suicider, alors qu’il séjournait dans un hôtel de Plainpalais («La Tribune de Genève» du 24 novembre).

Lueur d’espoir. A Conches, à proximité du pont de Sierne, l’EMS La Méridienne accueille 18 personnes ayant des problèmes psychiques. Un EMS qui sort du cadre traditionnel puisque ses résidants ont entre 31 et 73 ans (55 ans de moyenne d’âge). «Créée en 1978, cette maison a été dédiée jusqu’en 2013 aux personnes âgées, public traditionnel des EMS, explique son directeur et infirmier psychiatrique, Jean-Philippe Lecour. Puis, nous avons lancé un projet pilote avec cette patientèle particulière.»

«Patients enchaînés»

Objectif: favoriser la réhabilitation psychocomportementale et sociale d’individus en perte d’autonomie importante. «Après une longue hospitalisation, ces patients qui ont des troubles majeurs de la personnalité, de type borderline, ne présentent pas les compétences pour vivre en logement indépendant, précise le directeur. La Méridienne se veut ainsi une structure intermédiaire entre l’hôpital et les foyers.»

Jean-Philippe Lecour avait déjà proposé un tel concept «nettement moins coûteux qu’une hospitalisation» au conseiller d’Etat Guy-Olivier Segond, il y a vingt ans. «Mais l’Etat avait alors une autre vision de la chose (lire ci-contre), note le directeur. Il faut avoir beaucoup d’humilité en psychiatrie. Le système est toujours évolutif. En 1950, avant l’arrivée des neuroleptiques, des patients étaient encore enchaînés!» Puis, avec les mouvements antipsychiatriques des années 1970, «les portes se sont ouvertes… et voilà qu’à présent des personnes instables sont placées à l’hôtel sans assistance.»

Déjà fragilisées, elles se retrouvent livrées à elles-mêmes dans un cadre de vie peu stable, avec les dangers qui peuvent en découler. «Cette prise en charge ambulatoire semble ne pas convenir, du moins ne pas suffire, à certains profils», constate Nicolas Chabrillat, infirmier psychiatrique, responsable du service d’accompagnement de La Méridienne.

Entourés d’une équipe d’une quinzaine d’employés motivés, dont 6 infirmiers et 3 assistants socio-éducatifs, les résidants se sentent en sécurité dans cet EMS. Nous l’avons constaté sur place.

Cohabitation pas facile

«Quand on passe de lieux de crise en lieux de crise, on ne peut que dégringoler», analyse Encarné (34 ans), qui ne s’est, dit-elle, jamais remise du décès de sa mère, alors qu’elle avait 15 ans: «Ici je suis en confiance, même si je souffre d’isolement. Nous sommes fort différents et n’avons pas grand-chose à nous dire. Je prends aussi de nombreux médicaments et dors énormément.»

Dans cet EMS, la cohabitation n’est pas toujours facile, estime Jeannine, la cinquantaine, «mais on est en sécurité. Et puis l’encadrement est super.» Des rapports agités entre résidants? «Au début, c’était le pugilat, admet Nicolas Chabrillat. Je passais mon temps à éteindre les feux. Aujourd’hui, l’ambiance est nettement plus sereine.» Certains s’affrontent dorénavant dans de joyeuses parties de scrabble. Jeannine est fan de ces joutes collectives: «Après avoir fait plusieurs séjours à Belle-Idée pour des dépressions, suite à une succession d’épisodes douloureux, je ne peux pas vivre seule.» André a, lui aussi, passé du temps à l’Hôpital. «Je suis un routinier de la psychiatrie», lâche ce sexagénaire et boute-en-train des lieux. Qui aspire toutefois à regagner un jour son logement…

«Ici, on ne répare pas!»

Prévenir les nombreuses ré-hospitalisations fait partie des défis de La Méridienne. «Certains ont leur psychiatre privé, d’autres se rendent au centre de thérapie des Eaux-Vives, rapporte

Jean-Philippe Lecour. Mais il arrive que des résidants décompensent et retournent à Belle-Idée. Au début, je prenais ça comme un échec. Maintenant, je l’accepte. Cela fait partie de leurs parcours de vie.» La lourdeur de leur histoire n’empêche pas Nicolas Chabrillat de vouloir leur donner de l’espoir: «Ici, on ne répare pas! On leur apprend à vivre avec leur pathologie, en leur offrant un lieu qui les aide à se stabiliser et à exister le plus harmonieusement possible.»

Créé: 06.12.2015, 17h38

"Un modèle à suivre"

«C’est extraordinaire ce qu’ils font dans cet EMS!» Le conseiller d’Etat Mauro Poggia est pour le moins élogieux sur le projet pilote de La Méridienne. «Un modèle à suivre, renchérit le patron du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé (DEAS). Nous devons donc réfléchir à créer d’autres structures de ce type à l’avenir, avec un personnel spécialisé. Les besoins de la population changent et l’Etat doit répondre à cette évolution.»

Pour l’heure, de tels EMS – qui n’accueillent pas uniquement des personnes en âge AVS – doivent obtenir une dérogation, explique Anne-Laure Repond, secrétaire générale par intérim de la Fegems (Fédération genevoise des EMS): «Le public traditionnel des établissements médico-sociaux est âgé, mais certains d’entre eux hébergent aussi des personnes plus jeunes qui souffrent de maladies dégénératives précoces ou de problèmes psychiques.»

C’est le cas notamment des Charmettes, des Tilleuls et de la Résidence de la Rive, destinée quant à elle spécifiquement à des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’une affection similaire, informe Anne-Laure Repond.

«Jusqu’à présent, la philosophie voulait que l’on mélange les genres dans les EMS. Mais on en revient. Ce n’est pas idéal. Certaines pathologies peuvent perturber ces lieux; et puis le personnel n’est pas toujours formé pour accompagner de tels patients», ajoute la secrétaire générale de la Fegems.

La Méridienne a, ainsi, été entièrement reconvertie en EMS psychiatrique. «Il fait figure d’exception à Genève, souligne son directeur, Jean-Philippe Lecour. Il en existe en revanche déjà dans le canton de Vaud.»

Relevons que cet EMS fait partie de l’Agems, association dissidente créée en 2014; la Fegems (45 EMS) regroupe, elle, les 86,5% des lits du canton.
L.B.

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