Un Diogène insolvable sur le banc des accusés

ProcèsL’hôtel dans lequel il logeait n’arrivait pas à se débarrasser de ce client qui obstruait les lieux de bric à brac.

Le 23 avril dernier, les pompiers avaient dû intervenir à l'hôtel du Mont-Blanc à Carouge.

Le 23 avril dernier, les pompiers avaient dû intervenir à l'hôtel du Mont-Blanc à Carouge. Image: Olivier Vogelsang

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Il est loin le temps où l’Hôtel du Mont-Blanc à Carouge était une résidence de charme avec des fleurs dans chaque chambre et du personnel parfaitement stylé qui servait aux clients leur petit-déjeuner au lit. Les aléas de la vie et de l’économie ont conduit son propriétaire à accueillir ces dernières années une population précarisée, placée là par l’Hospice général ou le Service des tutelles.

Peu après Pâques, au soir du 23 avril, l’établissement a pris feu. Le Service d’incendie et de secours (SIS) a dû évacuer tout le monde. Les premiers témoins ont désigné un résident qui aurait mis le feu au sac de sa copine suite à une dispute. Dans la série des clients difficiles, c’est un autre habitant de l’hôtel qui comparaissait, hier, devant le Tribunal de police.

Un géant aujourd’hui SDF (lire ci-dessous) qui habitait l’hôtel depuis 2001. Il a fini par en être expulsé au mois de mars. «Il a fallu huit camions le jour de l’évacuation! souligne Me Jean-Marie Faivre, avocat de l’hôtelier et plaignant. Heureusement que tout ce papier a été évacué avant l’incendie du 23 avril, autrement on aurait pu craindre pour le Vieux-Carouge.» Le prévenu est un Diogène, comme on les appelle. Il souffre de ce syndrome qui pousse à accumuler sans raison des tonnes de bric à brac et de déchets divers.

Plus de preuves écrites

Jusqu’en 2007, il a pourtant su se tenir. Mais la mesure de tutelle ayant été «curieusement» levée, comme le souligne l’avocat de l’hôtelier, l’homme s’est lâché. Peu à peu, il a rempli sa chambre de toute sorte d’objets. Il a fini par dormir dans le couloir de l’établissement avant de commencer à l’obstruer également. Impossible de le mettre à la porte. Selon le plaignant, il «tyrannisait» les autres clients et se montrait parfois menaçant, surtout envers ceux qui lui demandaient de quitter les lieux. En outre, il ne payait pas la totalité de sa note d’hôtel: 80 francs par jour.

Le propriétaire de l’hôtel est invité à la barre par le président. Il n’entend rien. «Mes appareils acoustiques sont tombés en panne hier», explique-t-il. «C’est le sort qui s’acharne…» lui répond le juge qui aimerait disposer de pièces démontrant le prix des chambres et une garantie de l’Hospice général assurant le paiement de la location. «Je n’ai pas conservé cette garantie, elle m’avait été donnée il y a plus de onze ans», déplore le plaignant.

Libre comme l’air

Pas de document, pas de condamnation. Le prévenu Diogène à qui l’on réclamait 72 000 francs d’arriérés est acquitté. Les autres griefs figurant dans l’acte d’accusation ayant été classés, ils ne seront pas abordés. Le président du tribunal, qui a mené cette audience tambour battant, ne semble pas fâché de se débarrasser de cet encombrant accusé.


«J’avais juste un peu de bordel...»

L’acquitté du jour a 57 ans et dort dehors depuis son expulsion. Ce verdict favorable ne lui a pas rendu un toit. Son toit actuel est une marquise de salle communale, non loin d’un théâtre où l’on jouait récemment Le malade imaginaire.

Sa maladie à lui figure dans l’acte d’accusation: le syndrome de Diogène. Il conteste vigoureusement cette réputation d’accumulateur compulsif. «On veut me faire passer pour un Diogène. Je n’en suis pas un, lance-t-il au sortir de la salle d’audience. J’avais un peu de bordel, c’est vrai, dans ma chambre d’hôtel; sur le seuil de la porte comme au pied de la fenêtre, mais la lumière continuait à passer malgré tout. Et puis, j’avais fait le choix de dormir dans la salle de bains, sans déranger personne. Je m’y sentais bien.»

Cet habitué du réduit domestique en avait déjà fait l’expérience dans son précédent logement. «J’habitais à Versoix il y a une quinzaine d’années. Les gendarmes sont arrivés un matin avec un huissier judiciaire, se souvient-il. Ils ont vidé mon appartement et ont changé les serrures. Du jour au lendemain, je n’ai plus pu rentrer chez moi.» Chez lui, c’était déjà à l’époque une existence rythmée par le dedans encombré et le dehors à la belle étoile. «L’été, je profitais de la chaleur pour dormir dans la nature. J’ai la passion de l’ornithologie, j’aime beaucoup observer les oiseaux. Sauf que là, je n’ai même plus mes jumelles, une paire à près de 1000 francs. Elle a disparu lors de l’évacuation.»

Vie compliquée, balançant entre l’accumulation patiente et la soustraction brutale. «J’ai appris le métier de mécano sur moto. Je l’ai exercé pendant un certain temps avant de travailler dans le bâtiment. J’ai fini par en avoir assez du travail, mais j’ai gardé le goût de l’outillage.»De gros outils qui étaient «ma fortune» et qui ont peu à peu transformé l’appartement en atelier de réparation. Problème récurrent de stockage, jusqu’à cette chambre d’hôtel aux dimensions trop petite pour accueillir du matériel de camping, des tentes, des aspirateurs, des téléviseurs. «Toutes mes affaires personnelles sont parties dans cinq jolis camions. Il ne me reste plus rien», commente le sans domicile par manque de place. Plus rien, vraiment? «Si, je continue à louer au mois un container dans la campagne genevoise. J’y ai un bateau et différentes choses…»

Sous la marquise de fortune, le bagage s’est simplifié. Il reste au délogé un corps volumineux («J’ai un peu maigri, cela va mieux, même si je pèse encore 150 kilos») et des habitudes quotidiennes qui le font manger à sa faim: «Je prends un repas chaud par jour, que je complète par un sandwich le soir ou le matin.» Quant à la barbe impressionnante, «elle me protège du froid. J’attendrai l’été pour la tailler.»

Thierry Mertenat

Créé: 02.05.2014, 18h50

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