Traversée de la rade: huées et applaudissements à Uni Dufour

Votation du 28 septembreLe grand débat organisé par la Tribune de Genève a tenu toutes ses promesses.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

La tension a lentement monté mardi soir au cœur d'Uni Dufour, au fil des échanges du débat organisé par la Tribune de Genève. L'enjeu d'une nouvelle traversée routière en amont du pont du Mont-Blanc, est certes stratégique autant pour la circulation à Genève, que pour les finances publiques cantonales, mais le débat pour ou contre un tunnel sous la rade, souvent très technique, a laissé le public songeur. Difficile de déterminer, après plus de deux heures de discussion, la position des quelque 600 personnes présentes, sans doute partagée.

Les applaudissements, plus fréquents que les huées, ont ponctué la soirée, soutenant tour à tour chacun des six orateurs, avec un avantage au conseiller d'Etat Luc Barthassat, dont les tirades font mouche et mettent les rieurs de son côté. Les premières huées sont allées à Lisa Mazzone, lorsque la présidente des Verts a déclaré qu'on allait défigurer la rade.

L'absence d'un véritable choix entre la traversée de la rade et la traversée du lac a pu tronquer le débat et placer les orateurs à contre-emploi. Le 28 septembre, les Genevois ne votent en effet que sur le projet d'une moyenne traversée, un tracé étudié par le Conseil d'Etat il y a dix ans et abandonné au profit d'une liaison entre le Vengeron et la Pointe à la bise. L'IN 152 lancée par l'UDC propose de relier par un tunnel de deux fois deux voies l'avenue de France au Port-Noir, puis de relier le quai Gustave-Ador à la route de Malagnou par un tunnel de deux fois une voie. L'ouvrage est devisé à 600 millions de francs par les initiants, le double par le Conseil d'Etat.

Retrouvez ici nos interviews des orateurs

Verra-t-on sa réalisation en 2020, comme le réclame l’initiative, si les Genevois l'adoptent le 28 septembre, ce que semble avérer le sondage de la Tribune de Genève? Sans doute pas, admet François Membrez, président du TCS Genève, il faudra bien compter dix ans à partir de la votation. Franco Tufo en doute. Pour l'ingénieur de Citec, expert du Conseil d'Etat, c'est tout simplement impossible de réaliser un tel projet en une décennie à Genève. Il y a bien des chances, prédit-il, qu’on réalise la traversée de la rade et la grande traversée du lac, laquelle dépend de Berne, en même temps. Lisa Mazzone affirme que la Ville se battra avec vigueur pour défendre ses parcs et que Berne saura rappeler Genève à l'ordre à propos de la nappe phréatique que perce le tunnel entre le Port-Noir et Malagnou.

Grande traversée: Barthassat s'engage pour 2025

François Membrez craint qu’un non des Genevois le 28 septembre soit très mal interprété par Berne. Genève a déjà l’image d’un canton indécis, affirme le président du TCS genevois. Un oui au contraire invitera évidemment la Confédération à participer d’une manière ou d’une autre au financement. L'avocat – sans doute l'orateur le plus serein de la soirée – estime en revanche que la grande traversée du lac ne verra pas le jour avant la fin du XXIe siècle. Berne exige qu’on urbanise la rive gauche avant d’inscrire ce maillon du périphérique genevois dans la liste des routes nationales.

Luc Barthassat rétorque que c’est le TCS qui divise les Genevois, avec l’argent de ses sociétaires de surcroît (applaudissements). Le seul et unique projet digne de Genève, affirme le conseiller d’Etat, c’est la grande traversée du lac. Si Doris Leuthard ne l’a pas retenue, c’est parce que cette autoroute n’appartient pas au réseau d’agglomération de la cité. «Ce mercredi, je présente le projet au Conseil d’Etat, déclare le ministre de la Mobilité en brandissant un cahier jaune. Nous pourrons commencer les travaux en 2025.» Mensonge, rétorque Céline Amaudruz. La présidente de l'UDC se fait un peu chahuter. «Je m’y engage», martèle Luc Barthassat. Une partie de la salle manifeste son incrédulité. D'autres spectateurs applaudissent.

Un débat technique

Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la Tribune, a entamé le débat en rappelant les votes, le oui au principe de la traversée en 1988, le double non au pont et au tunnel quelques années plus tard, marquant un long coup d’arrêt, lequel pourrait prendre fin le 28 septembre prochain. Le journaliste rappelle aussi les résultats du sondage publié ce mardi, qui voit 53% des lecteurs approuver le tunnel entre l'avenue de France et le Port-Noir et 34% le refuser.

Consultez notre dossier sur la saga de la traversée de la rade

Céline Amaudruz pose ce constat en guise d'introduction: «Le pont du Mont-Blanc devra être rénové. Où voulez-vous faire passer les 70'000 voitures quotidiennes durant les travaux, demande la présidente de l’UDC ? C’est un des buts de notre initiative que de réduire le trafic automobile sur ce pont au profit des transports publics. Oui, le tunnel sous la rade doit aspirer le trafic sous terre, c’est son objectif et les Genevois s’en féliciteront. Voyez la tranchée couverte de Vésenaz, ça fonctionne très bien.»

Luc Barthassat rappelle qu'il était pour la traversée de la rade. «Mais c’était en 1993», indique celui qui alors n'imaginait sans doute pas devenir, vingt ans plus tard, le magistrat en charge de la Mobilité. «La ville a changé. Les études faites en 2004 montrent que l’afflux des véhicules a déjà atteint aujourd’hui ce que les experts prévoyaient pour 2020.» Le conseiller d'Etat dénonce les évaluations du TCS, s’inquiète des travaux, se demande où l’on va déposer les gravats, alors qu’on ne sait pas où mettre ceux du CEVA. Dans le même souffle, il évoque la nappe phréatique, l’embranchement sur Malagnou, puis mitraille le public de chiffres. Et se fait applaudir.

François Membrez dénonce le tir de barrage du chef du Département qui «aligne les prétextes pour refuser un projet qui s’impose». Le président du TCS Genève annonce que 50% du trafic du pont du Mont Blanc passera dans le tunnel. La différence des chiffres qui opposent les ingénieurs vient du fait que M. Tufo, l'expert du Conseil d'Etat, estime qu’une partie des usagers des TPG vont reprendre leurs voitures. Ce que conteste vigoureusement François Membrez. «Nous croyons au contraire que l’offre accrue des transports publics sur le pont du Mont-Blanc et le CEVA réduiront au contraire l’usage de la voiture au centre ville.» Des applaudissement vigoureux accueillent ses propos.

Lisa Mazzone considère que l’IN 152 est chaotique et non viable. La présidente des Verts constate que le quai Gustave-Ador et l’avenue de France sont déjà bloqués, un carrefour supplémentaire ne va pas améliorer la situation. Elle tient pour certain le fait que le nouvel ouvrage va évidemment inciter davantage d’automobilistes à descendre sur les quais pour emprunter le tunnel. Il y aura donc bien davantage de voitures au bord du lac. Le résultat, c‘est plus de bouchons et moins de disponibilité en transports publics.

François Membrez et son expert César Conforti manifestent leur désaccord. Ils répètent que la diminution de moitié de la circulation sur le pont du Mont-Blanc permettra d’y installer deux voies de bus ou de tram complètes et de vraies pistes cyclables.

Céline Amaudruz s’en prend à la politique des dernières années qui n’a cessé d’entraver la circulation.« Il est temps d'être audacieux, la prospérité du canton en dépend.»

François Membrez rappelle que le projet présenté aux Genevois a été élaboré sous l’ère de Robert Cramer et que même les Verts étaient alors d’accord, ce que conteste Lisa Mazzone. La députée dévie le débat sur l’explosion des coûts coutumière dans ce genre d'ouvrage, ce qu’a démontré le tunnel de Vésenaz.

César Conforti, l’expert du TCS, note que se sont les services de M. Barthassat qui placent l’avenue de France à la périphérie du centre-ville et non le club automobiliste. Le tunnel permettra d’évacuer rapidement les voitures de l’autre côté de la rade sans qu'elles s’encolonnent sur les quais Wilson, du Mont-Blanc et Gustave Ador. C’est en vidant les quais des voitures qu’on permettra une amélioration sensible des transports publics.

Querelle d'experts

Franco Tufo, l’expert du Conseil d’Etat, explique que les évaluations officielles de trafic sortent d’un nouveau modèle de calcul des flux et se fondent sur des données de bien meilleure qualité que celles qui ont servi aux évaluations publiées en 2004. Les chiffres volent de part et d’autres. César Conforti conteste son collègue. «Nos chiffres sont les mêmes que ceux de l’Etat. Nous avons simplement estimé que le tunnel n’allait pas augmenter le nombre d’automobilistes mais bien au contraire rendre les TPG plus attractifs ce qui aura un effet de réduire le nombre de voitures en circulation au centre-ville.»

Le débat s’égare. Franco Tufo accuse le TCS de n’avoir pas soutenu la construction des trams, ce qui lui vaut un sec démenti de François Membrez: «Nous avons défendu le tram de la rue de Lausanne en site propre. On ne nous a pas entendu. On voit le résultat.»

Combien ça va coûter ?

Le projet initial était devisé à 560 millions en 2004. Céline Amaudruz rappelle que le Grand Conseil a voté 800 millions pour renflouer la caisse des fonctionnaires à quoi s'ajoutent près de 200 millions par an jusqu’en 2052. Le renflouement de la BCGe a coûté plus de 2 milliards à Genève. Pour la présidente de l'UDC genevoise, nous pouvons évidemment financer cette traversée de la rade. D’autant que nous aurons un actif utile à tout le canton. On ne peut pas en dire autant du sauvetage de la caisse de pension des fonctionnaires. Céline Amaudruz utilise le mot de Cambronne pour désigner un canton si peureux.

Luc Barthassat rappelle que Genève a une dette de 12,8 milliards de francs et agite le spectre du frein à l'endettement, un processus qui oblige tout investissement à être validé par le Grand Conseil. «La faute à qui? Au Conseil d'Etat», l’interrompt la présidente de l’UDC.

François Membrez rappelle que le Parti socialiste s’était opposé à l’autoroute de contournement. Trop chère à ses yeux. Aujourd’hui on constate que cet ouvrage est sous-dimensionné. La question du financement est sérieuse, admet le président du TCS Genève, mais des pistes existent, y compris en sollicitant le fonds fédéral en faveur des transports d’agglomération.

Lisa Mazzone évoque également la dette cantonale, les écoles qui tombent en ruine, l’aide sociale dont on rogne les moyens. Elle rappelle que l’initiative pour la mobilité douce a de la peine à se réaliser – elle coûte 20 millions – sous prétexte qu’on en a pas les moyens. Comment va-t-on sortir un milliard pour la traversée? «On est en pleine irrationalité», assène la députée Verte.

Luc Barthassat glisse que Berne financera à trois quarts la grande traversée du lac.

Céline Amaudruz fait résonner la corde économique. «Nous devons investir dans les infrastructures pour conserver les entreprises et en faire venir d’autres. Ces entreprises et les travailleurs paieront des impôts qui faciliteront le financement de la traversée.»

Franco Tufo ne se laisse pas embarquer dans un débat de chiffres. «Tous les grands projets ont dépassé leur budget initial. Il faut réfléchir en termes de coûts-bénéfices.» Or, affirme l'ingénieur conseil de l'Etat, le tunnel sous la rade présente un avantage somme toute minimal. On va enlever 2000 voitures par heure sur le pont du Mont-Blanc. En revanche, la grande traversée offre des perspectives bien plus avantageuses pour le canton et la région.

César Conforti conteste son collègue Tufo et affirme une nouvelle fois que le tunnel ne va pas augmenter le nombre de voitures en ville mais le diminuer.

Les obstacles environnementaux

La nappe phréatique risque d’être atteinte. François Membrez en convient et dénonce encore une fois le discours désinvolte du conseiller d’Etat Barthassat. En 2004, la problématique de la nappe était déjà connue, affirme le président du TCS. Or, à cette époque, poursuit l’avocat, le Conseil d’Etat avait conclu que les travaux étaient possibles. Luc Barthassat conteste, il indique que les normes ont changé. Contrairement à ce qu’affirment les opposants, le CEVA, lui, ne traverse pas la nappe phréatique. Personne n’est en mesure de trancher.

François Membrez botte en touche en renvoyant l’étude d’impact sur l’environnement à une étape ultérieure. Cette étude nous dira où passera le tunnel. L’expérience d’autres tunnels dans le monde doit nous éclairer, affirme le président du TCS, on peut construire en préservant ce capital environnemental. Luc Barthassat affirme lui que le tunnel va réduire l’écoulement de la nappe de 70%. Céline Amaudruz rappelle une nouvelle fois que le projet exhumé par l’UDC a été étudié par le conseiller d’Etat Vert Robert Cramer. «Il savait bien ce qu’il faisait, lui!» Réponse de Luc Barthassat, souriant: «C'était pour mieux le couler!» Rires dans la salle.

Traversée de la rade: Franco Tufo, directeur du bureau d'ingénieurs Citec

Traversée de la rade: François Membrez, président du TCS Genève

Traversée de la rade: César Conforti, directeur du bureau d'ingénieurs Team+

Accéder à notre dossier multimédia:

(TDG)

Créé: 16.09.2014, 20h54

Les réactions du public


Articles en relation

Revivez le direct du débat sur la traversée de la rade

Votation du 28 septembre L’initiative de l’UDC sur la traversée de la rade va-t-elle convaincre les électeurs? Initiants et opposants argumentent à Uni Dufour lors du débat organisé par la Tribune de Genève. Plus...

L’initiative sur la traversée de la rade roule en tête

Sondage lecteurs Si la votation avait eu lieu la semaine passée, l’initiative UDC en faveur de la traversée de la rade aurait été soutenue par 53% de nos lecteurs. 34% auraient voté non et 13% auraient été indécis. Plus...

Doris Leuthard ne s'engage pas pour la traversée du lac

Genève La ministre des transports n'a pas voulu assurer aux députés genevois que la traversée du lac à Genève figurait parmi les routes nationales financées par la Confédération. Plus...

Traversée de la rade: un remède contre les bouchons?

Grand débat public Mardi, la Tribune de Genève organise à Uni Dufour un grand débat public autour de la votation du 28 septembre. Plus...

La Ville et l’Etat torpillent la  traversée de la rade

Votation du 28 septembre Les Exécutifs communal et cantonal font front commun contre l’initiative de l’UDC. Plus...

Le projet soumis au vote


L’initiative populaire 152 «Pour une traversée de la rade» propose d’inscrire dans la constitution de la République et canton de Genève la réalisation, à l’horizon 2020 :
– d’une traversée sous-lacustre de 2 x 2 voies, de l’avenue de France au Port-Noir, affectée au seul transport motorisé privé;
– d’un tunnel de liaison à 2 x 1 voie entre le Port-Noir et la route de Malagnou;
– de mesures d’accompagnement, dont la nature n’est pas connue à ce stade, sur les quais, le pont du Mont-Blanc et le centre-ville.
La mise en service de cette nouvelle liaison doit intervenir dans les six ans suivant son acceptation.

Le fil twitter


Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Mort de Niki Lauda
Plus...