Transhumanisme: Denis Duboule n'exclut pas l'homme de 1000 ans

SciencesLe généticien genevois ne croit pas aux promesses des transhumanistes. Mais se dit persuadé que l’on y arrivera un jour.

Denis Duboule ne croit pas que  la technol ogie nous transformera mais fonde beaucoup d’espoir dans la correction génétique de l’embryon.

Denis Duboule ne croit pas que la technol ogie nous transformera mais fonde beaucoup d’espoir dans la correction génétique de l’embryon. Image: Georges Cabrera

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Vaincre la maladie, suspendre le vieillissement et faire reculer la mort: le transhumanisme vise haut (lire sa définition ci-dessous). Certains assurent que l’homme qui vivra mille ans est déjà né. Balivernes pour Denis Duboule, professeur de génétique et de génomique à l’Université de Genève et l’Ecole polytechnique de Lausanne. Ce soir, il animera une conférence intitulée «En route vers le transhumanisme». Alors, où en sommes-nous?

Croyez-vous dans le transhumanisme?

Ce qui me plaît, c’est l’idée d’un posthumanisme, de passer à un homme nouveau. Je suis persuadé que l’on y arrivera un jour. Pourquoi ne pourrions-nous pas vivre mille ans comme un chêne? L’idée n’est pas neuve. Nous célébrons le bicentenaire de l’écriture de Frankenstein (publié en 1818), un des ouvrages fondateurs du transhumanisme. Le fantasme de créer un homme doté de capacités extraordinaires est ancien, la manière d’y parvenir évolue avec les avancées de la science.

La personne qui vivra mille ans est-elle déjà née?*

Non! Je ne vois pas comment cela pourrait se faire, ni sur le plan scientifique ni d’un point de vue légal, à voir les crispations et les débats sans fin autour des applications de la science.

Pourquoi en parle-t-on autant?

Car depuis quinze ans, nous connaissons la séquence du génome humain. Comme on comprend mieux le système, on a l’espoir de pouvoir le modifier. Bientôt, des outils permettront de modifier les caractéristiques génétiques des êtres humains.

C’est-à-dire?

Si on sait qu’un enfant va naître avec une maladie monogénique, on pourra, par fécondation in vitro, corriger le génome de cet embryon. Il s’agit parfois d’une faute de frappe, d’une petite erreur. Mais la corriger équivaut à repérer une faute d’orthographe dans 500 volumes de Proust. Jusqu’alors, on ne savait pas le faire. Aujourd’hui, les outils sont disponibles. Au lieu, par exemple, de remplacer les cellules atteintes par celles de quelqu’un d’autre, on pourrait corriger les cellules déficientes du patient puis les remettre en place. C’est un changement de paradigme.

La société est-elle prête?

Corriger une maladie génétique in vitro devrait en principe satisfaire tout le monde, même ceux qui s’opposent à l’avortement ou qui refusent de jeter des embryons malades. La frontière morale qui empêche les interventions génétiques sur l’embryon humain tombera un jour.

Jusqu’où ira-t-on?

Le diagnostic préimplantatoire (DPI) est autorisé, depuis juin 2015, pour une liste très limitée de maladies. Il est interdit de sélectionner la couleur des yeux ou le sexe. Bientôt, le séquençage du génome sera plus rapide et meilleur marché. Pourquoi refuser aux parents le choix du sexe, étant entendu que le DPI concernera un nombre très réduit de personnes risquant de transmettre une maladie grave et incurable? Est-ce vraiment un problème fondamental? Pensez-vous sincèrement que l’on pourra choisir l’intelligence ou l’empathie? C’est ridicule.

Pourquoi?

Prenez l’exemple de la taille. En 2014, une étude menée sur 250 000 personnes séquencées a révélé pas moins de 697 variations de séquences associées à la taille. Plutôt qu’un seul gène, c’est une multitude de petites variations qui sont responsables de la hauteur.

La santé maîtrisée et le bébé à la carte ne sont pas pour demain.

Non. Ceux qui pensent que l’on va produire un bébé à la carte donnent trop d’importance au déterminisme génétique. L’ADN n’est pas une cause adéquate comme l’entendait Spinoza (ndlr: «J’appelle cause adéquate celle dont l’effet peut être clairement et distinctement expliqué par elle seule.»). Il ne suffit pas d’observer l’ADN pour comprendre tous ses effets. Il existe des propriétés émergentes de l’ADN qui ne sont pas prévisibles. Prenez quatre frères, on ne peut pas, d’après leur génome, dire s’ils se ressembleront ou pas.

Vous dites que personne ne comprend le vieillissement.

Comprendre le vieillissement est extraordinairement compliqué car c’est un phénomène global. Nul ne sait pourquoi on meurt à 85 ans. Pour vivre 1000 ans, il faudrait pouvoir bloquer le compteur. Peut-être la compréhension de notre génome nous fera-t-elle gagner quelques années.

Chacun de nous aura-t-il son génome séquencé?

Certainement, cela se fera comme la recherche du groupe sanguin. Les gens publieront leur génome sur Internet. Le narcissisme online. Une suite logique de ce que l’on publie déjà sur les réseaux sociaux. Autre conséquence: les gens lutteront contre des maladies fantômes. On vous dira: «Vous avez 32% de chances de développer telle maladie à 62 ans, mais avec tel médicament, vous le réduisez de 8%; en revanche, vous augmentez de 2% le risque de contracter telle autre maladie.» Des actuaires de la santé nous conseilleront, avec des discours de gestionnaires de fortune.

Alors le transhumanisme, c’est du vent?

Si l’on entend par transhumanisme le fait d’augmenter l’homme en l’équipant de capteurs, de caméras, de censeurs lui disant comment manger ou mieux s’adapter à son environnement, c’est possible. Cela se fait déjà. Mais c’est du bricolage, du transhumanisme de cuisine. Cela ne changera pas l’humanité. En revanche, si on parle de transhumanisme génétique, de passer à l’homme nouveau, nous n’y sommes pas encore. Mais si l’on pouvait trouver le moyen de produire une espèce humaine avec des aspects différents, mieux adaptée aux conditions changeantes, ce serait extraordinaire!

En quoi produire une espèce humaine performante serait-il souhaitable? On peut craindre une forme d’eugénisme, qui éliminerait les faibles.

A l’heure actuelle, il ne s’agit pas d’éliminer les faibles, mais d’éliminer de la souffrance. C’est notre société qui élimine les faibles, pas la science. Créer un nouvel équilibre génétique nous ferait passer dans une nouvelle dimension. Y réfléchir est fascinant. Mais cela semble impossible, car le temps de l’évolution a fait son travail et l’équilibre atteint est extraordinaire, malgré des performances séparément assez moyennes.

Selon vous, notre machine n’est pas au point…

Notre vue, notre odorat, notre audition sont déplorables comparativement aux sens de certains animaux. Mais l’équilibre total est imbattable. Il sera difficile de faire mieux que des centaines de millions d’années d’évolution. Nos chromosomes sont la solution d’une équation énorme. Existe-t-il une autre solution? Si oui, elle est forcément complètement différente. On pense à tort que l’on peut changer une ou plusieurs parties indépendamment du tout. Non: un plus gros cerveau serait trop lourd, l’enfant devrait adapter sa locomotion, peut-être marcher à quatre pattes… Je ne suis pas très optimiste sur l’Homo novus.

Arrivera-t-on à prolonger la vie?

Je ne crois pas. Nous vivrons en meilleure santé peut-être jusqu’à 120 ans, un âge aujourd’hui très rarement dépassé. Je trouve un peu vain de passer du désir d’une vie bonne à celui d’une vie saine. Sur notre lit de mort, nous demanderons-nous si nous avons eu une vie saine? Voulons-nous éprouver et donner du plaisir dans des relations humaines intéressantes ou disposer d’une assurance survie pour ennuyer notre entourage jusqu’à 120 ans?

Les robots nous dépasseront-ils?

Pour l’instant, on leur donne une mission précise – par exemple battre un joueur de go. Je ne les vois pas rapidement remplacer les hommes et s’en affranchir, bien que l’intelligence artificielle puisse un jour leur valoir une indépendance problématique.

Le devenir de l’humanité vous inquiète cependant.

Notre espèce était parfaitement adaptée à son environnement. Mais elle peut disparaître si elle ne s’adapte pas aux changements rapides que sont la hausse des températures, du rayonnement solaire, la pollution, la montée des eaux… Or, l’espèce n’évolue plus car il n’y a plus de sélection naturelle. Le transhumanisme pourrait être une façon de résister en créant un corps qui s’adapterait mieux à la chaleur ou que l’on pourrait envoyer sur Mars…

Google investit dans le transhumanisme. Inquiétant?

Le transhumanisme a ses racines dans un humanisme profane qui veut faire le bien des hommes en allant au-delà de la culture et de l’éducation, en ajoutant un turbo au moteur. Google et Facebook investissent de l’argent, mais ils n’ont pas les mêmes références. Il ne faut pas confondre humanisme et philanthropie tape-à-l’œil.

Dans dix ans, serons-nous tous transhumains?

Les gens publieront leur génome sur Internet. Une source d’informations incroyables envahira la société. Les assurances en feront leur miel et on peut imaginer les dérives. D’un autre côté, l’avancée technologique permettant de modifier le génome aura fait ses preuves. La question de modifier l’embryon ne sera plus taboue et ça, c’est une bonne nouvelle. Les gens sont traumatisés par la peur historique de l’eugénisme, ce qui empêche toute discussion dans ce domaine. Mais le seul but commun des Hommes sur cette terre est de pérenniser l’espèce et l’aventure humaine. Nous lutterons bientôt pour notre survie!

Ce mercredi soir à 20 h Aula du Collège de Saussure, entrée libre. * Dr Laurent Alexandre, Le Matin, 13.01.2017.


Pour l’éthicien Alex Mauron, pas d’inquiétude à avoir

Arrêter de vieillir, doper nos cerveaux et devenir surhumains. Ces propositions sont-elles bien sérieuses? Pas aux yeux d’Alexandre Mauron. Le professeur honoraire de bioéthique de l’Université de Genève estime que le transhumanisme, loin d’être inquiétant ou dangereux, véhicule de fausses promesses. Pourtant, rien de mal dans l’objectif annoncé: «Combattre le vieillissement est intéressant. C’est plutôt l’inverse qui me choque: le dolorisme qui prétend que la souffrance et la vieillesse nous donnent des leçons de vie. Malgré le discours bien-pensant, personne n’a vraiment envie d’aller en EMS, de passer toujours plus d’années dans la dépendance.»

Longévité n’est pas éternité

Le débat autour du transhumanisme souffrirait de plusieurs confusions. On suppose que les progrès médicaux nous feront vivre très vieux mais «échapper à un grand nombre de maladies ne change pas le fait qu’il existe une limite à la longévité humaine.» Quand bien l’homme vivrait 500 ans, sa longévité ne signifierait pas l’éternité. «A une naissance correspondra toujours une mort.»

Le transhumanisme reposerait sur un postulat douteux. «On veut nous faire croire qu’il existe une limite entre les progrès qui nous ont fait surmonter les maladies jusqu’ici et un progrès radical qui nous améliorerait d’un coup.» Le bioéthicien, lui, ne voit guère de différence entre la médecine classique – qui soigne et guérit – et la proposition transhumaniste, qui vise à améliorer la nature humaine.

Depuis toujours

Comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, nous serions transhumanistes depuis la nuit des temps, améliorant constamment notre condition «qui n’est pas définie une fois pour toutes». Alexandre Mauron ne croit pas que les possibilités techniques actuelles ou à venir nous feront changer de dimension. Il se réfère aux énormes progrès déjà réalisés: «Prenez l’invention de l’avion. L’homme ne s’est pas greffé des ailes mais il a inventé une machine qui lui permet de voler. Cela a changé la nature humaine!»

Le génome n’est pas tout

Autre exemple: «Quelle différence entre le fait de manipuler le cerveau pour le doter d’une mémoire surhumaine et la capacité de créer Internet et Google qui possèdent cette mémoire-là pour nous? C’est une révolution tout aussi radicale», estime notre interlocuteur, qui ne voit «rien de spécial dans le fait d’intervenir dans notre organisation biologique. L’humanité a toujours transformé ses modes de vie, c’est consubstantiel à son histoire.»

Certes, mais en touchant au génome – au disque dur – un pas est-il franchi? L’expert rejette cette «révérence craintive» devant le génome, vu comme un temple intouchable. «On s’y réfère comme on parlait jadis de l’âme humaine, comme s’il s’agissait du noyau dur de l’identité personnelle. C’est arbitraire. Ce qui fait notre identité se trouve dans la somme des expériences vécues. Le disque dur, c’est notre mémoire, plus que le génome, qui se situe beaucoup plus bas dans la salle des machines.»

Si l’homme nouveau n’est pas pour demain, quid du défi que posent les robots et l’intelligence artificielle? Alexandre Mauron ne voit en eux que des leviers pour prolonger et démultiplier l’intelligence humaine et pas des rivaux. «Gagner à un jeu ne veut rien dire. Le jeu est une activité hautement formalisée qui obéit à des règles de base immuables et simples. Le jour où l’intelligence artificielle sera capable d’une découverte scientifique majeure, ce sera différent. Mais on est loin de voir un méga-ordinateur signer un article dans Nature qui bouleverserait notre connaissance de la physique quantique.»

Scénarios irréalistes

Devons-nous craindre l’usage d’une intelligence artificielle décuplée par des mouvements ou des pays malintentionnés? «S’il faut avoir peur de la Corée du Nord, il serait plus prudent de craindre son arme atomique. Les menaces réelles ont peu à voir avec ces scénarios futuristes: ce sont le réchauffement climatique, les inégalités à l’intérieur ou entre les pays qui sont des sources de violence majeure. Pas la capacité supposée d’Etats voyous à cloner de petits soldats.» S.D.

Créé: 31.01.2017, 19h46

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