Toujours plus de Tanguy dans les familles genevoises

StatistiquesLes enfants majeurs ont augmenté de 7% dans les ménages depuis 2011. La faute au manque de logements, mais pas seulement.

Pour Éric Widmer, «la cohabitation génère des tensions qui se renforcent avec l’étroitesse des logements».

Pour Éric Widmer, «la cohabitation génère des tensions qui se renforcent avec l’étroitesse des logements». Image: Enrico Gastaldello

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Il a bien fait rire le public, Tanguy, étudiant éternel rechignant à quitter le cocon familial et héros d’une comédie sortie sur écran en 2001. Le film a surtout consacré un phénomène social qui semble se consolider. Et Genève ne fait pas exception puisque les chiffres tout juste présentés par l’Office cantonal de la statistique (Ocstat) révèlent une hausse significative des ménages avec au moins un enfant majeur. Entre 2011 et la période 2012-2016 (une moyenne a été calculée pour ces cinq années), l’augmentation atteint 20%. Ceci alors que le nombre moyen d’enfants par ménage (1,8 enfant) n’a que très légèrement crû durant le même intervalle.

Les statisticiens cantonaux avancent deux hypothèses pour expliquer ce phénomène: la difficulté de trouver un logement et l’allongement des études.

La paix entre générations

Sociologue, spécialiste de la famille à l’Université de Genève, Éric Widmer prolonge l’analyse. Bien entendu, la pénurie persistante de logements à Genève joue un rôle déterminant. En parallèle, le chercheur fait remarquer combien les trajectoires au sortir des études sont moins linéaires que par le passé. «Beaucoup de jeunes partent du domicile familial puis reviennent, ils multiplient les formations, se réorientent, explique-t-il. En revanche, le phénomène est davantage lié à l’incertitude de la transition qu’à des difficultés économiques comme c’est le cas dans les pays du Sud. La période examinée correspond à une période de croissance en Suisse.»

Pour le sociologue, un autre élément qui ne peut apparaître dans les chiffres est à relever: les rapports devenus moins conflictuels entre les générations. «Dans les années 60 ou 70, les jeunes adultes ne voulaient qu’une chose: quitter le domicile parental. Aujourd’hui, le fossé en termes de valeurs, de styles de vie ou de sexualité s’est amoindri. Les enfants peuvent mener une vie autonome tout en restant au sein du foyer parental», souligne Éric Widmer. Le sociologue perçoit néanmoins une ambivalence: «Les recherches montrent que la cohabitation génère des tensions qui se renforcent avec l’étroitesse des logements.»

Davantage de pères seuls

Au-delà de la présence accrue d’enfants majeurs dans les foyers, ces statistiques sur les ménages genevois offrent un aperçu global des changements qui affectent la vie de famille. Alors que Genève compte désormais 22% de familles monoparentales, la part des pères seuls avec enfant a augmenté de 7% entre 2011 et la période 2012-2016. Ils représentent 15% des familles monoparentales.

Enfin, la statistique cantonale met en évidence la présence d’une autre forme de cohabitation. Celle des ménages multifamiliaux, c’est-à-dire des «ménages composés d’au moins deux noyaux familiaux indépendants». Actuellement, près de 3% des foyers genevois entrent dans cette catégorie. «Il peut s’agir d’un couple qui accueille un parent vieillissant, illustre Éric Widmer, mais aussi de familles qui se partagent leur villa sur plusieurs générations.» Pour le sociologue, la pénurie de logements mais également la cherté de la vie en EMS expliquent vraisemblablement ce type de cohabitation.


«Parfois, j’ai l’impression de déranger mes parents»

Il le promet, Frédéric: son business plan tient la route, et dans six mois, il sera parti de la maison. À 28 ans, ce diplômé en économie prévoit de monter son école de langues. En attendant, il n’a jamais vécu ailleurs que dans le logement familial. «Jusqu’à présent, les revenus de mes petits boulots et du chômage n’étaient pas suffisants», dit-il. Et l’ambiance à la maison? «Mes parents me font de plus en plus sentir que je dois partir. Parfois, j’ai l’impression de déranger», sourit Frédéric.

Tous les parents ne poussent pas pour autant leurs enfants vers la sortie. Christian, père de deux garçons de 25 et 23 ans, avoue que le départ de son aîné, la semaine dernière, a été un crève-cœur. «Bien sûr, il est plus sain de se débrouiller par soi-même à cet âge-là. Mais moi, quand j’avais 20 ans, mes petits boulots me rapportaient 20 francs de l’heure, mon logement d’étudiant me coûtait 400 francs et l’assurance-maladie ne dépassait pas 200 francs. Lui gagne la même chose mais a besoin d’au moins 2000 francs par mois pour vivre.»

Dans le contexte actuel, Christian n’a jamais envisagé de fermer la porte du domicile familial à son fils. «Après son bachelor, il est parti à l’étranger et a fait son service civil.» Désormais, l’étudiant entame une nouvelle formation qui durera au moins deux ans. Perplexe face à la durée des études qui s’allonge – «Le système de bachelor et master sert surtout à refourguer des clients aux universités», dit-il – Christian retient surtout les bons moments partagés à la maison avec ses deux fils. «Ils sont matures, il n’y a plus besoin de faire leur éducation. Nous avons des relations d’adultes. En fait, il ne reste que les bons côtés.»

(TDG)

Créé: 12.06.2018, 18h44

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.