Thierry Apothéloz: «Je veux être un incubateur de solutions»

PrécaritéUne étude montre que les difficultés se concentrent dans certains quartiers et communes. Thierry Apothéloz veut en faire un outil pour agir.

La réhabilitation des Libellules est présentée comme exemplaire.

La réhabilitation des Libellules est présentée comme exemplaire. Image: Laurent Guiraud

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À Genève, les populations de neuf communes cumulent plus particulièrement les difficultés sociales. Il s’agit celles de Vernier, Meyrin, Lancy, Chêne-Bourg, Onex, Versoix, Thônex et de la ville de Genève. Avec des différences parfois importantes entre quartiers sur le même territoire communal. Cette mise en évidence, qui se base sur six indicateurs, est le fait du Centre d’analyse territoriale des inégalités (CATI-GE), qui publie mercredi son troisième rapport sur la localisation des poches de précarité dans le canton.


Lire aussi l'éditorial: La précarité, carte sur table


Relancé après des années de mise en veille en mars 2019 par le conseiller d’État Thierry Apothéloz, ce centre universitaire avait réalisé des études similaires en 2009 et 2014. Le responsable du Département de la cohésion sociale s’appuiera sur ces données pour piloter sa politique de cohésion de sociale en milieu urbain (lire ci-dessous).

«La politique de cohésion sociale, ce ne sont pas des aides individuelles, ce sont des actions ciblées sur un territoire et des groupes de population»

Giovanni Ferro-Luzzi, Institut de recherche appliquée en économie de gestion

Voici les principaux résultats du nouveau rapport, commentés par Giovanni Ferro-Luzzi, le directeur de l’Institut de recherche appliquée en économie de gestion (IREG), qui a supervisé l’étude, et par Caroline Schaerer, de la Haute École de gestion de Genève (HES-SO), qui en a assuré la rédaction.

De grandes disparités

«Nous avons en quelque sorte effectué un diagnostic social sous forme cartographique, explique le professeur Ferro-Luzzi. Cela permet d’obtenir une vision assez détaillée sur une carte des difficultés des habitants sur le territoire. Genève est globalement un canton riche, mais il croît très vite et montre des faiblesses en matière de logement, de mobilité ou encore de chômage.»

Pour définir où se situent les poches de précarité, six indicateurs sont analysés: revenu annuel brut médian, proportion de bas revenus, part des élèves d’origine modeste, taux de chômage local, part de bénéficiaires de subsides sociaux ainsi que de bénéficiaires d’allocations de logement. Parmi les neuf communes prioritairement concernées, Chêne-Bourg, Lancy, Meyrin, Onex et Vernier cumulent les six indicateurs. Les quatre autres en ont cinq.

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«Il existe de fortes disparités entre les communes genevoises, puisque, à l’opposé, 27 d’entre elles ne sont concernées par aucun indicateur et sept autres n’en ont qu’un ou deux», note Caroline Schaerer. Ce clivage n’est évidemment pas récent et ne constitue donc pas une surprise.

55 quartiers à la peine

L’un des atouts des rapports du CATI-GE est de donner un coup de zoom au niveau des quartiers, appelés ici sous-secteurs. À ce niveau sont répertoriés 55 quartiers en difficulté (29 sont en Ville de Genève): onze avec six indicateurs, 23 avec cinq et 21 avec quatre. Il y a un véritable intérêt à se pencher sur ces périmètres car, comme le relève le rapport, «il existe une grande disparité entre les sous-secteurs d’une même commune».

Comme en 2011 et 2014, Cité-Nouvelle, à Onex, est le sous-secteur représentant la population résidente la plus élevée (7587 habitants) et cumule six indicateurs. Il est suivi, avec le même score, de Prulay (Meyrin), Chêne-Bourg-centre (Chêne-Bourg), Fontenette-Gevril (Carouge), Pâquis-temple (Genève), Crève-Cœur (Versoix), quai du Rhône (Genève), Petit-Bel-Air (Chêne-Bourg), Sainte-Clotilde (Genève), Champs-Prévost (Vernier) et Les Vernets (Genève).

Si, d’une manière générale, a été constatée une grande stabilité des inégalités d’un rapport à l’autre, trois nouveaux sous-secteurs sont apparus (avec quatre indicateurs) dans l’édition 2020. Il s’agit des Palettes, de Liotard et de Poussy-Champ-Claude. Le directeur de l’IREG note toutefois qu’il n'y a pas de créations de ghettos de précarité à Genève, sans doute en raison notamment de la taille modeste du canton.

Pour l’heure, les modifications de revenus d’un rapport à l’autre ne révèlent pas non plus de phénomène de gentrification d’un quartier, c’est-à-dire d’embourgeoisement d’un lieu ayant pour effet de chasser les classes moins aisées. Cela se lirait dans une hausse du revenu médian, mais avec un effet retardé.

Et la suite?

Les indicateurs utilisés ne disent évidemment rien de la perception positive ou négative que les gens ont de leur environnement et de la cohésion sociale existant dans leurs quartiers. «C’est exact, reconnaît Giovanni Ferro-Luzzi, nous n’avons que des mesures indirectes. Pour aller plus loin, il faudrait mener des études qualitatives.» Pour l’heure, le professeur espère surtout qu’il sera possible de se baser sur d’autres indicateurs en évaluant la qualité des logements, l’état de santé des résidents, la performance scolaire ou le niveau de sécurité.

Le diagnostic posé, quels remèdes choisir? «Il serait absurde de dire aux communes ce qu’il faut faire, répond le directeur. On doit avancer avec les habitants, les associations et les autorités municipales. Ils doivent dire quel vivre-ensemble ils désirent. Mais il faut bien faire la part des choses. La politique de cohésion sociale, ce ne sont pas des aides individuelles, ce sont des actions ciblées sur un territoire et des groupes de population.»


«Mon ambition est d’être un incubateur de solutions»

En mars 2019, le conseiller d’État Thierry Apothéloz a ressuscité le Centre d’analyse territoriale des inégalités (CATI-GE) et a décidé de réactiver la loi sur la politique de cohésion sociale en milieu urbain. Le patron de la Cohésion sociale explique comment il souhaite apporter une aide aux poches de précarité dans le canton.

Thierry Apothéloz, que voulez-vous faire de la loi sur la cohésion sociale en milieu urbain (LCSMU), portée à l’époque par l’un de vos prédécesseurs, le socialiste Charles Beer?

Cette loi, qui a été adoptée en 2012, n’a en réalité jamais été mise en œuvre. Elle vise à travailler avec les communes sur des projets ciblés permettant d’améliorer la situation dans les quartiers les plus vulnérables. En ce sens, elle est susceptible de concerner la plupart des politiques publiques de l’État: santé, social, logement, culture ou aménagement. À mon arrivée au Conseil d’État, j’ai donc décidé de la réactiver. Cette loi mérite sans doute quelques corrections, mais je veux auparavant mener des projets pilotes afin que sa réforme s’ancre dans la réalité.

Quel est le lien avec les rapports du CATI-GE?

Le CATI-GE a produit deux rapports, en 2011 et 2014, qui sont en fait à l’origine de la LCSMU. Mais pendant toute la législature précédente, il a été mis en veille, faute de ressources financières. Le centre a été relancé grâce à un financement à hauteur de 30 000 francs. Les rapports qu’il réalise ont deux objectifs. Le premier est de permettre une prise de conscience de la réalité du terrain, le second est d’être une aide à la décision politique. Le centre offre une photographie détaillée de la précarité dans le canton à une période donnée. Les communes ont une connaissance intuitive de la précarité sur leur territoire, mais n’ont pas les moyens de se doter d’un observatoire pour objectiver ces intuitions. Ces rapports me permettent de parler le même langage qu’elles.

Que souhaitez-vous réaliser concrètement?

Mon ambition est d’être un incubateur de solutions et de mettre en place des collaborations, des partenariats, structurés avec les communes. Le nouveau rapport du CATI-GE permet d’identifier les territoires concernés, il faut maintenant discuter avec les communes sur ce que l’on peut faire ensemble. Que les choses soient claires! Je ne vais pas imposer des solutions depuis le haut, ce serait la garantie d’échecs. Chaque commune sera le maître d’œuvre. II faudra définir des projets très concrets qui seront toujours fonction du territoire. L’objectif général est d’améliorer la qualité de vie.

De quel financement disposez-vous pour lancer des projets cette année?

Il n’y a pas de ligne budgétaire spécifique pour la LCSMU, et c’est ce que prévoit cette loi depuis sa création. Nous ferons par conséquent avec les budgets actuels des départements en fonction du type de projet à financer. Il s’agit d’orienter les moyens vers les territoires qui en ont le plus besoin. On peut le faire en matière sportive, culturelle, en termes de requalification des infrastructures - comme cela a été fait aux Libellules avec les habitants - ou d’intégration.

Avez-vous des exemples de projets potentiels qui s’inscriraient dans cette politique?

Je vous en fournis deux. Le Département de l’instruction publique travaille sur un projet de remédiation scolaire. Un peu comme les réseaux d’enseignement prioritaires (REP), il s’agit de donner un peu plus de moyens aux élèves issus de milieux modestes. Mais cette fois pour ce qui est de soutiens scolaires durant les périodes de vacances. Car on s’est aperçu que ces enfants voyaient davantage leurs acquis scolaires diminuer durant ces périodes que les autres. Je peux aussi citer la Maison de l’alimentation du territoire, à la Ferme de Budé, qui pourrait développer des projets de sensibilisation à une alimentation saine pour les plus vulnérables aussi. Franchement, ce ne sont pas les projets à mener qui manquent. Leurs points communs, c’est qu’ils doivent être concrets et avoir un sens pour les habitants ainsi que les communes.

E.BY

Créé: 15.01.2020, 06h51

De gros écarts de revenus

Dans le canton, la distribution du revenu est plus inégalitaire que dans le reste de la Suisse, démontre l’Office cantonal de la statistique (Ocstat) dans une publication de décembre2019. Ce n’est toutefois pas parce que les bas revenus sont très inférieurs à ceux du reste du pays, mais parce que les hauts revenus y sont plus élevés qu’ailleurs.

Ce constat a été établi et confirmé de différentes manières par l’Ocstat. Ont notamment été utilisées les deux mesures d’inégalité les plus couramment usitées au sein des pays de l’Union européenne: l’indice de Gini et le rapport S80/S20. Selon ce dernier indicateur, le revenu total des 20% des Genevois vivant dans les ménages aux revenus les plus élevés est 6,4fois plus grand que celui détenu ensemble par les 20% des ménages genevois vivant avec les revenus les plus bas. En Suisse, ce rapport est de 4,3.

À Genève, les 5% des résidents avec les plus hauts revenus concentrent 22% du revenu total, soit autant que les 45% de la population vivant dans les ménages aux revenus les moins élevés.

À relever que l’Ocstat s’est servi pour ses calculs du «revenu brut d’équivalence». Il a l’avantage de prendre en compte l’ensemble des revenus d’un ménage mais également la taille et la structure de celui-ci, et donc ses dépenses. Pour une personne seule, un revenu au maximum de 48'353 francs vous classe parmi les 25% de la population ayant les revenus les plus faibles. Mais pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans, le revenu doit être inférieur à 101541francs.

À l’inverse, pour faire partie des plus hauts revenus, il faut gagner, lorsqu’on vit seul, au minimum 106'323 francs. Pour le couple avec deux enfants, on passe à 223'278 francs.

L’Ocstat a également calculé le niveau d’inégalité des revenus au sein des communes genevoises. Le niveau le plus faible se trouve à Bernex et à Vernier, et le plus fort à Chêne-Bougeries, «une commune à la distribution des revenus très hétérogène», souligne l’Ocstat.

Il ressort de ce coup de zoom un fait a priori assez surprenant, relevé par la publication: «D’une manière générale, les communes dont le revenu médian est bas ont un niveau d’inégalité inférieur ou égal à celui observé dans le canton. À l’inverse, les communes dont les résidents affichent les plus hauts revenus ont des niveaux d’inégalité supérieurs à la moyenne cantonale.» C’en est fini du mythe de la population homogène à Cologny, Collonge-Bellerive ou Veyrier.

E.BY

Méthodologie: Les six indicateurs utilisés

Les indicateurs de base pour déterminer où se concentrent les fortes inégalités socio-économiques sont les mêmes depuis le premier rapport, paru en 2011.

1. Le revenu annuel brut médian. Il affiche une grande stabilité entre 2011 et 2019.

2. La part des contribuables à bas revenu. Là non plus, pas de grands changements.

3. Part d’élèves d’origine modeste. On note globalement une légère baisse.

4. Part des chômeurs inscrits. À relever une grande variabilité au niveau des sous-secteurs.

5. Part des bénéficiaires de subsides sociaux. Les onze communes les plus concernées restent les mêmes. À l’exception de Dardagny, mais cela provient vraisemblablement de l’ouverture d’un EMS.

6. Part des bénéficiaires d’allocations de logement. La seule nouveauté est l’apparition d’Avully et de Chancy parmi les communes les plus concernées.

E.BY.

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