Skyguide veut cadrer les vols de drones

EnquêteLe contrôleur aérien prépare une application pour mieux gérer les vols. Ce projet unique en son genre intéresse la Confédération et l’Union européenne.

Les 10 commandements du pilote de drone.
Vidéo: Paul Ronga

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C’est ce qu’on appelle l’effet papillon, en version drone, lorsqu’un battement d’hélices dans le ciel peut créer une tempête au sol. L’Aéroport de Genève vient d’en faire l’expérience: un droniste a failli conduire à la fermeture de la piste. L’incident rappelle combien il est urgent d’encadrer plus efficacement ces nouveaux types de vols, dont les autorisations délivrées par Skyguide ont triplé en trois ans à Genève! Le contrôleur aérien suisse prépare un système unique en son genre de planification et de gestion de la circulation en temps réel de ces appareils.

«C’est une boulette. Il n’en dort plus!» Gérard Koymans, président de l’association romande Airshoot, forte d’une soixantaine de membres, évoque la mésaventure de l’un d’entre eux survenue le 23 mai. «C’est un informaticien qui avait reçu le mandat de sa direction de survoler le site de son entreprise, proche de l’aéroport, pour réaliser des photos et vidéos. Il avait préparé son vol avec minutie depuis un an et obtenu toutes les autorisations! Le matin, il a fait ses images, a posé son drone, puis est parti déjeuner sans son téléphone. A ce moment-là, l’orientation du vent a changé. Skyguide a retourné la piste, pour que les avions de ligne l’utilisent dans l’autre sens, ce qui a impliqué une limitation d’altitude pour le droniste, qui n’a pas pu être joint…» Un drone n’étant pas repérable au moyen de radars usuels, l’inquiétude est montée en flèche dans la tour de contrôle, qui a alerté la police, intervenue rapidement.

«Cela peut arriver aux meilleurs!» insiste Gérard Koymans. Il relève un paradoxe: les vols ne sont de loin pas tous légaux. «Quand on voit un touriste faire voler sans autorisation son petit joujou au-dessus du Jet d’eau et poster les images sur YouTube, ça nous fait hurler!» Voilà pourquoi le professionnel, qui proposera dès cet été des cours tout public, n’hésite pas à prôner un encadrement plus strict de la pratique.

Skyguide a autorisé 314 vols l'an passé

«Nous sommes tous conscients des limites du système en place», affirme Florent Béron, responsable de la stratégie chez Skyguide. Que l’on joue avec son drone dans son jardin ou qu’on l’utilise à des fins professionnelles, les règles de base sont complexes et laissent peu de place à l’improvisation. Exemple: un vol en ville nécessite une autorisation de la police genevoise, facturée à partir de 150 francs. Et si l’on veut entrer dans le périmètre de 5 km autour de l’aéroport de Genève, cela nécessite en plus une autorisation de Skyguide, sans frais pour le moment. Son bureau des vols spéciaux doit impérativement recevoir la demande au moins dix jours avant le vol. Sur la base d’un avis favorable, le droniste doit prendre contact avec la tour de contrôle le jour même. Si le feu reste au vert, le pilote doit rester atteignable directement durant la durée du vol et des pauses, mais aussi prévenir de la fin de l’exercice.

Bref, «organiser une sortie est contraignant pour les opérateurs et représente une surcharge de travail pour nous», constate Florent Béron. D’autant plus que les demandes explosent. «L’entreprise a délivré, à Genève, 99 autorisations en 2014 contre 314 en 2016 et 222 rien que pour les cinq premiers mois de cette année», détaille Guillaume Boppe, chargé chez Skyguide de la conformité avec les lois européennes. Cela représente la moitié des vols en Suisse!

Une fois les autorisations en mains, encore faut-il maîtriser le vol en respectant les zones, sur la base d’une carte mise à disposition par l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC). Les contrôleurs, eux, n’ont pas la possibilité de visualiser les moustiques électroniques sur leurs écrans. «Les contrôleurs ont en tête les vols prévus de chaque drone, précise Florent Béron. On part du principe que les pilotes collaborent et respectent les règles.» Et si ce n’est pas le cas? «Le danger vient surtout du père de famille qui n’a aucune idée des règles.» Impossible de savoir aujourd’hui combien décollent dans l’illégalité. Quant à l’utilisation de l’aéronef miniature à des fins criminelles, la menace est prise au sérieux et relève de la police genevoise (lire ci-contre).

Drones bientôt immatriculés

Pour mieux gérer les drones, «Skyguide développe depuis plusieurs mois un démonstrateur technologique qui, pour l’opérateur, prendra la forme d’une application sur smartphone», dévoile Florent Béron, chargé du projet. Le système permettra à chaque pilote de visualiser son bourdon dans l’espace aérien et de savoir instantanément dans quelle zone il évolue. Le droniste pourra dessiner sa trajectoire, ou réserver une portion d’espace directement depuis l’application et recevoir en quelques secondes une réponse automatisée. «Cela impliquera l’immatriculation de la plupart des drones, ainsi que des opérateurs, individuels ou commerciaux, dans un fichier ultrasécurisé.»

Par la suite, «nous pourrons communiquer en temps réel la position des autres aéronefs à tous les drones». Une information capitale pour éviter les collisions. D’autres types de données collectées par les engins pourront à l’avenir être partagées, comme la force du vent. «Petit à petit, ce service enregistrera des données provenant des drones pour les transmettre aux autres.» Le système se veut dynamique: «L’OFAC, les militaires, la police, les pompiers ou encore les douanes pourront eux aussi créer des zones interdites aux drones, au besoin.»

«Demain, nous pourrons créer un mur virtuel pour empêcher physiquement un drone de rentrer dans une zone, de façon permanente autour des bâtiments à risque, ou temporaire, autour de bâtiments en feu par exemple», poursuit Florent Béron. Les spécialistes appellent cela le geofencing (barrière géographique). Ce service développé par Skyguide aura un coût, qu’il restera à déterminer. Des drones pourraient-ils recevoir l’ordre d’attaquer un objet malveillant? Tout est possible.

La société chargée du trafic aérien en Suisse se profile comme précurseure mondiale dans la gestion du trafic de drones. Une démonstration aura lieu le 14 septembre sur la rade, en présence d’un aréopage de décideurs, du directeur de l’OFAC, d’autorités européennes en quête de solutions techniques. Pour la Suisse, il reviendra à l’OFAC de donner son feu vert au projet, s’insérant dans le cadre légal suisse, voire européen en pleine mutation.

Au fond, pourquoi choisir de développer l’intégration des drones dans l’espace aérien plutôt que de la restreindre? «On peut aborder un nouveau phénomène de deux façons, répond un brin philosophe Florent Béron. On peut le voir comme une menace ou comme une opportunité, économique, technologique, environnementale.» Skyguide se place dans la seconde catégorie. Guillaume Boppe cite le président-directeur général d’Airbus Group: «Nous sommes à l’aube de la troisième révolution aéronautique.»


«C’est le Far West juridique!»

Des autoroutes pour drones autonomes dans le ciel. Le scénario du meilleur pour les uns, du pire pour les autres, se concrétise déjà. Au-delà des problèmes de sécurité, le phénomène remet en question les règles juridiques et notre vision de la société.

«En Suisse, nous assistons ces dernières années à un «boom» des drones civils. Dans les années passées, environ 100 000 appareils ont été vendus, dont une très grande majorité destinée au grand public», explique Antonello Laveglia, porte-parole de l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), sans que l’on sache exactement combien sont utilisés.

Il faut surtout s’attendre, selon plusieurs spécialistes, à l’essor des drones commerciaux sans contact visuel entre le pilote et l’objet, comme le veut pourtant la règle aujourd’hui. Des dérogations ont déjà été accordées. L’OFAC a délivré sa première autorisation en 2010. «Les demandes peuvent concerner des vols à l’aide de lunettes vidéo, sans l’assistance d’une deuxième personne, ou des vols avec itinéraire préprogrammé de manière autonome, mais quand même surveillé, indique Antonello Laveglia. Environ une dizaine d’autorisations de ce type sont délivrées par an, le nombre étant en augmentation.» En mars, des drones ont transporté des échantillons entre deux hôpitaux au Tessin. Cette première en Suisse n’a pas suscité la moindre inquiétude. Il faudra s’y faire.

«Ils seront programmés pour des livraisons en tous genres, par des sociétés postales, l’industrie horlogère, les hôpitaux, ou encore pour capter des données, anticipe Florent Béron, responsable de la stratégie chez Skyguide. Les possibilités sont sans limites!» De quoi donner le vertige. Le projet de Skyguide vise justement à anticiper l’explosion de la demande grâce à l’automatisation de la gestion de l’espace aérien. «La réflexion est en cours aussi avec nos partenaires internationaux pour créer des corridors à différentes altitudes selon les types d’utilisation, de loisir, commerciale, de sécurité. Les tracés seraient dessinés en fonction des profils de risques au sol, en privilégiant le survol de toitures plutôt que celui de routes.»

Le cadre légal suisse va devoir évoluer et s’adapter à la législation européenne, en pleine mutation. «Mais l’OFAC se fout de la protection de la vie privée et des données. Qui va légiférer? Personne ne sait à qui s’adresser pour empêcher qu’un drone ne se positionne devant ses fenêtres», pointe Pierre Dessemontet, géographe et municipal à Yverdon-les-Bains (VD). Et ce n’est pas la seule question sans réponse à ses yeux. «Qui de la police, de la commune ou de l’OFAC a le dernier mot? Aujourd’hui, en matière de drone, c’est le Far West juridique!»

La Commune vaudoise est l’une des rares en Suisse à avoir interdit son survol aux drones, dans le but de prévenir les cas ingérables. Avec des exceptions toutefois. «Ce n’est pas la commune antidrones. Cet outil est une opportunité. Nous l’utilisons par exemple ponctuellement pour repérer les pannes d’éclairage public la nuit.» La technologie va-t-elle imposer sa loi? «Le droit s’adapte à la réalité. Tout ce qu’on dit du drone a existé auparavant avec le train, la voiture, l’avion. La loi ne fait jamais que d’encadrer une société qui évolue», tempère le géographe. S.R.

(TDG)

Créé: 13.06.2017, 22h02

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Pour Florent Béron, chargé chez Skyguide d’un projet d’intégration des drones dans l’espace aérien, il est temps de mieux gérer l’espace de vol des drones, en plein essor. En termes de sécurité, l’interception des drones non autorisés ou hostiles se fait grâce à des aigles aux Pays-Bas. Et bientôt à Genève? (Image: Laurent Guiraud)

Vrai ou faux?

Je peux opérer mon drone au-dessus du Jet d’eau sans autorisation.

Faux Il faut au minimum une double autorisation: celle de la police genevoise, car le drone survole la ville, et celle de Skyguide, car il se trouve à moins de 5 km de l’aéroport.

Je peux survoler une fête de quartier sans autorisation.

Faux Il est interdit d’utiliser des drones d’un poids compris entre 0,5 et 30 kg à moins de 100 mètres d’un rassemblement (à partir de 24 personnes). Seul l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) est habilité à délivrer cette autorisation. Il faut aussi obtenir celle de la police, voire de Skyguide.

Pour survoler le Bol d’or samedi, une autorisation de l’organisateur suffit.

Faux La manifestation ne peut être survolée sans l’autorisation de l’organisateur, de la police, de Skyguide et de l’OFAC. Trop tard pour faire les demandes. Elles doivent être déposées dix jours avant la date de vol.

Le dimanche, les vols sont autorisés.

Vrai Même si le bourdonnement ne passe pas inaperçu, pas de restriction en raison du bruit.

Si je m’entraîne dans mon jardin à un mètre du sol, pas besoin d’autorisation.

Vrai et Faux Les autorisations usuelles sont nécessaires si je vis à moins de 5 km de l’aéroport.

Cantons et communes ont le pouvoir de prononcer d’autres restrictions.

Vrai A Genève, il est interdit de s’approcher à moins de 300 mètres des bâtiments publics, tels que ceux du pouvoir judiciaire, de la police et des prisons.

Mon assurance RC suffit pour assurer mon vol.

Vrai et Faux Une assurance RC portant la mention «aéromodélisme» ou «drone» est obligatoire. Elle couvre les dégâts causés aux tiers par la chute du drone ou la collision avec le drone. S.R.

Plus d’infos:
site de l'OFAC: www.bazl.admin.ch

La police genevoise cherche à recruter des aigles chasseurs de drones

L’essor du drone civil accroît du coup les risques. Comment faire respecter certaines interdictions de survol, agir face à un appareil incontrôlable, voire hostile?

A Genève, deux policiers se sont spécialisés dans ce nouveau domaine. Ils octroient notamment les autorisations de vols, enquêtent sur les illégaux et planchent aussi sur des solutions d’interception. La Tribune de Genève a appris que la police envisage de recruter… des aigles! L’idée n’a rien de farfelu. L’oiseau représenterait même la meilleure arme antidrone en milieu urbain, si l’on en croit son succès. L’armée française forme depuis peu des rapaces, munis de gants. L’idée développée aux Pays-Bas intéresse «différents services de sécurité du monde entier: police, armée, services secrets, services pénitentiaires», explique le porte-parole de la police néerlandaise, Dennis Janus, que nous avons pu contacter. Le programme a débuté en septembre 2016. «Nous les employons lors de manifestations, après évaluation de la situation. Quand l’oiseau attrape un engin, il l’emporte loin de la foule, dans un lieu tranquille, sans risque pour la foule.» La police néerlandaise n’en dit pas plus sur la fréquence d’engagements de ses agents spéciaux, ni sur leur nombre. Les oiseaux hollandais, non gantés, «ne se sont jamais blessés», rassure-t-il. En revanche, il ne reste pas grand-chose de la proie électronique. La formation d’un aigle dure un an et il faut en recruter plusieurs, au cas où l’un d’entre eux tomberait malade. Le coût de la méthode, non révélé, atteint assurément des sommets.

Avant de recruter des rapaces, la police genevoise attend notamment un avis de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires, a-t-on appris. En fait, le chef de la Sécurité, Pierre Maudet, qui refuse toute communication sur le sujet pour l’instant, a vendu lui-même la mèche en mars, devant la Commission des travaux. Il évoquait d’autres options techniques, perfectibles, comme des filets d’interception. La cheffe de la police, Monica Bonfanti, relevait l’existence du brouillage des ondes et la prise du contrôle des drones.

Les problèmes connus liés aux drones restent rares, mais inquiétants. A Genève, un engin volant sans autorisation s’est crashé en 2014 sur la route à Plainpalais à quelques mètres des passants et des automobilistes, sans faire de blessé. En Suisse, l’incident le plus grave recensé par l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) à ce jour, relate son porte-parole Antonello Laveglia, «s’est déroulé l’an passé à Fribourg où une femme a été blessée par un drone tombé suite à une perte de contrôle de son propriétaire». Celui-ci a été condamné ces dernières semaines par l’autorité pénale. Et le 6 mai dernier, un drone est presque entré en collision avec un avion de Swiss près de Zurich. Le Service suisse d’enquête de sécurité a dû ouvrir une enquête. L’OFAC assure en tout cas réaliser «beaucoup de campagnes d’information et de prévention». Quand des pilotes enfreignent les règles et peuvent être retrouvés, l’OFAC les poursuit-il? «En 2016, dans le cadre de procédures faisant suite à une dénonciation, l’OFAC a infligé une quinzaine d’amendes en relation aux drones, allant jusqu’à plusieurs centaines de francs. Deux types d’infractions ont été sanctionnés: les vols au-dessus de rassemblements de personnes et les vols dans une zone proche d’un aérodrome.» S.R.

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