Sécurité contre liberté: le match

Genève Baignades dans le Rhône, pataugeoires, aires de jeu, les dossiers genevois dans lesquels les normes de sécurité placent des collectivités dans l’embarras se multiplient. Décryptage.

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Dans L’arrache-cœur, son ultime roman, Boris Vian fait frissonner ses lecteurs en racontant la dérive d’une mère qui en vient à mettre en cage ses trois fils afin de les préserver des dangers de la vie. Si Genève n’en est pas encore à enfermer ses enfants «pour leur bien», une série de polémiques récentes montrent que la pression exercée sur la sphère publique par les normes de sécurité est si forte qu’elle envahit aussi notre quotidien.

On pense à la saga de la pataugeoire d’Onex: refus des citoyens, le 21 mai, de la transformer en jeux aqualudiques, ce qui a conduit le Conseil administratif à abaisser le niveau de l’eau. Mais également au casse-tête de la sécurisation des baignades dans le Rhône ou encore au sauvetage in extremis de l’espace de jeu Cheetah Baby Plage. La dictature de la maîtrise des risques agit toutefois aussi de manière plus insidieuse. Par exemple lorsqu’un jardin d’enfants renonce aux promenades extérieures pour éviter tout accident, comme le note Yves Delessert, professeur chargé d’enseignement à la Haute Ecole de travail social.

Des demandes paradoxales

Véritable phénomène de société que vivent plus ou moins intensément tous les Etats dits développés, cette course à la sécurité n’est l’apanage ni d’une pensée politique particulière ni d’élus spécialement craintifs. Elle naît d’une mécanique composée d’éléments a priori disparates: la montée en puissance des politiques de prévention des accidents, le refus de plus en plus répandu que tout ne peut être prévisible – et plus encore qu’à un certain niveau, le risque est indispensable à la vie –, l’augmentation du corpus législatif dans ce domaine ou encore la judiciarisation de la société.

Le paradoxe, c’est que nous vivons dans une société qui, d’un côté, veut tout contrôler, mais qui, de l’autre, n’entend pas céder un pouce des droits individuels. En résumé, la population demande tout et son contraire. En fonction des circonstances.

Non encore résolue, la sécurisation des baignades dans le Rhône en zone urbaine est un magnifique condensé de la problématique. Parce que le Canton et la Ville de Genève se renvoient la balle. Parce que l’interdiction un temps évoquée (compétence de l’Etat) provoquerait une émeute et qu’une surveillance étroite coûterait une fortune à la Ville.

Rémy Pagani explique ses craintes

«C’est un peu bizarre, reconnaît Rémy Pagani, le conseiller administratif responsable de ce dossier, mais tout le monde veut se protéger d’un recours en justice en cas d’accident.» Un cas de figure que le magistrat a déjà vécu suite au décès d’un enfant heurté par une automobile à la sortie d’un parking: «Durant trois ans, j’ai dû en personne défendre la Commune devant les juges, accusée de n’avoir pas mis en place les aménagements extérieurs suffisants, explique-t-il. A la fin, l’affaire a été classée, mais dès que j’en parle, cela m’émeut encore. Une phrase de la mère m’avait frappé. Elle disait que la conductrice âgée était tellement traumatisée qu’il fallait bien trouver un responsable…»

Ce genre de cauchemar, aucun élu ne souhaite s’y voir confronté et la tentation de ne pas laisser de prise à un possible recours en justice est très forte. Mais la résistance s’organise. Pour le Rhône, deux motions, l’une en Ville de Genève, l’autre au Grand Conseil, demandent la mise en place de simples mesures de prévention des accidents et des aménagements légers. Le texte du Grand Conseil, élaboré par le MCG Christian Flury, a même été massivement accepté en plénière le 17 mars.

«C’est un fait que la baignade en rivière peut être dangereuse, mais il en va principalement de la responsabilité personnelle, précise de son côté Simon Gaberell, le conseiller municipal Vert à l’origine de la motion. Le Rhône est l’un des derniers espaces de liberté en ville de Genève et cela doit être conservé. Cela ne veut toutefois pas dire qu’il ne faut rien faire. Il y a plein de petites choses à mettre en place pour accompagner cette activité et responsabiliser les nageurs.»

Le casse-tête de la pataugeoire d’Onex

Autre cas d’école, la pataugeoire d’Onex a donné des migraines au Conseil administratif du lieu. Par deux fois, il a proposé une solution pour mettre aux normes ce plan d’eau mais a essuyé autant d’échecs. La demande d’engager des surveillants a d’abord été refusée par le Conseil municipal, ensuite c’est le peuple qui n’a pas voulu, le 21 mai, dépenser 750 000 francs pour transformer l’infrastructure en surface de jeux aquatiques. Conséquence: le niveau d’eau du bassin a été abaissé de 50 centimètres à 20 afin de répondre aux recommandations du Bureau fédéral de prévention des accidents (BPA).

«Il faut une fois pour toutes comprendre que nous n’avions pas le choix, commente Carole-Anne Kast, la maire de la commune. Nous avons sollicité l’avis d’experts et tous ont abouti à la conclusion que la Commune serait tenue pour responsable en cas d’accident.» De fait, même si une recommandation du BPA n’a pas force de loi, c’est sur elle que se basera la justice pour déterminer si la responsabilité civile de la Commune est engagée, ainsi que celle, pénale cette fois, du magistrat responsable.

Dans le cas des aires de jeu, la contrainte est même plus directe. C’est en fait une norme européenne de sécurité qui est appliquée en Suisse (sols mous, hauteur des équipements, maintenance). A Genève, il a été décidé en 2002 que les autorisations de construire ne sont délivrées que pour les projets répondant à cette norme. Dans ce contexte, le sauvetage des jeux atypiques de Cheetah Baby Plage n’était pas gagné. Et il a fallu toute la ténacité de l’association créée pour défendre le site et la bonne volonté de la magistrate Esther Alder pour y parvenir après trois ans d’efforts.

On le voit, le match entre sécurité et liberté est bien entamé, mais l’issue de la partie demeure incertaine. Il ne reste à espérer que le positionnement du curseur ne dépende pas, au final, d’un fait divers mais se fonde sur une large réflexion politique.


«Les administrations ont tendance à se barricader»

Professeur chargé d’enseignement à la Haute Ecole de travail social, Yves Delessert décrit l’évolution qui pousse notre société à tenter de se préserver de tout risque.

Yves Delessert, comment en sommes-nous arrivés à nous protéger à ce point?

Je distingue au moins trois facteurs à l’origine de cette tendance. Le premier, qui ne date pas d’hier, débute avec la rationalisation de notre société et le recul de l’emprise de la religion. Jusque-là, lorsqu’un drame survenait, on évoquait principalement le destin. Aujourd’hui, on cherche des responsables. Le droit a été adapté pour suivre ce mouvement dès la première moitié du XXe siècle. Un exemple récent est la législation sur les activités à risque, comme le canyoning. Elle a été élaborée après un tragique fait divers, en 1999, qui avait fait 21 morts.

Et les autres facteurs?

La relation que le citoyen entretient avec l’Etat a changé. Nous sommes passés du citoyen administré (qui subit) à celui du citoyen client (qui agit et a des exigences).

En réaction, les entités administratives se renvoient la balle et se barricadent. Enfin, il me semble que l’action des médias n’est pas à négliger. Leur tendance à surévaluer l’importance des dysfonctionnements administratifs en regard des problèmes objectifs pousse encore davantage les administrations à se prémunir. Cela dit, la densité normative dans ce domaine reste, en Suisse, mesurée, de même que les sanctions.

Que penser de l’exigence du risque zéro?

Mais que le risque zéro, cela n’existe tout simplement pas. Même si l’on prend toutes les précautions possibles. Dans la réalité, il y a toujours une pesée d’intérêts entre le principe de précaution et les droits fondamentaux des personnes. Car surprotéger, c’est priver l’autre de sa liberté. On jonglera toujours entre ces deux pôles. Dans le domaine du travail social, les abus de protection tout comme de responsabilisation sont tous deux de la maltraitance. L’enjeu, c’est de savoir où l’on met le curseur.

La judiciarisation de la société est-elle un facteur aggravant?

Sans doute, mais cela reste réservé à une petite partie de la population. Il est vrai que lorsque j’emmenais mon enfant en crèche, j’ai été étonné de voir certains parents examiner leurs enfants sous toutes les coutures pour vérifier que tout allait bien. Le problème, de manière générale, c’est que le risque professionnel n’est plus reconnu. Or, quand on travaille avec l’humain, un accident peut toujours arriver.

Quel risque prendrait une société qui refuserait d’en prendre?

Ce serait une dictature absolue car il faudrait enfermer les gens chez eux. Ce serait paradoxal car, dans le même temps, jamais on n’a vu une société dans laquelle la liberté individuelle est autant revendiquée. E.BY (TDG)

Créé: 12.06.2017, 18h52

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