Révélations sur le passé genevois de Bouteflika

GenèveLe président a passé plusieurs années d'exil dans le canton. Une période clé, très peu documentée.

Abdelaziz Bouteflika, alors ministre algérien des Affaires étrangères, photographié à Paris en 1973.

Abdelaziz Bouteflika, alors ministre algérien des Affaires étrangères, photographié à Paris en 1973. Image: GETTY IMAGES

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Quand on pénètre dans le consulat général d'Algérie, à Bellevue, on tombe sur un portrait d'Abdelaziz Bouteflika. Une image qui doit dater d'une quinzaine d'années en arrière. Le président est réputé pour gouverner à travers un cadre, lui qui n'a pas fait de vraie apparition en public depuis le 8 mai 2012, à l'occasion de la commémoration d'un massacre en Algérie en 1945. Cette photo, c'est une des seules qu'on a de lui.

L'homme d'Etat pose à côté du drapeau algérien, rouge, blanc et vert. Il a l'air en forme, ses yeux sont bleus. Les mêmes yeux qu'ils avaient en 1963 quand, à 26 ans, il devient le plus jeune ministre des affaires étrangères au monde, promis à une fulgurante carrière. En 1974, il préside la 29e session de l'Assemblée générale des Nations-Unies, il est le porte-parole des pays du tiers-monde. Abdelaziz Bouteflika est pourtant sur le point d'entamer ce qu'il appellera plus tard «sa traversée du désert».

Deux décennies d'exil, très peu documentées, un trou noir à la hauteur du mystère qu'entretient la présidence sur son état de santé aujourd'hui. Il en passera une bonne partie dans le canton de Genève.

«Traversée du désert»

Les successeurs de Houari Boumédiène - le président quand Bouteflika était ministre - l'accusent d'avoir volé une soixantaine de millions de francs auprès des ambassades algériennes et de les avoir dissimulés sur un compte auprès de la Société de banque suisse (l'ancêtre d'UBS). Il est exclu du comité central du FLN, le parti au pouvoir, et passible de la peine de mort. Il se réfugie en Suisse.

Abdelaziz Bouteflika passe quelque temps chez une connaissance à Lausanne, avant de s'installer à Champel, pris en charge par un ami, Mustapha Berri. Il y séjourne plusieurs mois avant de se faire renvoyer pour une raison non élucidée et d'être aidé par d'autres proches, notamment son demi-frère, qui le loge aux Pâquis et lui prête une vieille voiture.

S'il choisit de s'exiler en Suisse, c'est parce qu'un important réseau d'Algériens y a été mis en place pendant la guerre d'Algérie. L'impôt révolutionnaire qui finançait les indépendantistes, prélevé auprès de la diaspora, transitait par le canton.

Le premier président algérien, Ahmed Ben Bella, vit dans le canton de Vaud à cette époque. L'Hôtel Strasbourg, aux Pâquis, appartient à un Algérien né à Oujda, au Maroc, comme lui. Sa mère et son frère Saïd ont vécu à La Chaux-de-Fonds. D'autres Algériens d'Oujda habitent à Genève.

Abdelaziz Bouteflika troque son costume trois-pièces contre des pantalons troués (mais il a toujours gardé sa moustache). Il veut se faire passer pour un démuni, faire oublier les millions qu'il a volés, croit savoir le Franco-Algérien Mohamed Sifaoui dans un livre qui lui est consacré.

Du Lyrique à L'Olivier

Au début des années 80, vêtu d'un manteau bleu élimé, l'ex-ministre se présente à la rue Saint-Ours, dans les bureaux de Jean Ziegler. Celui qui souhaite faire une thèse sur le groupe des 77 aux Nations Unies travaillera deux ans avec le professeur de sociologie à l'Université. «Le Abdelaziz Bouteflika que j'ai connu était exemplaire, indique Jean Ziegler. Un authentique homme d'État, chaleureux et érudit. Il était pauvre et je tiens pour absurdes les reproches de corruption à son encontre.»

Les deux hommes partageront de nombreux cafés au Lyrique, au Dorian, à la Comédie, les bistrots des alentours. Ils iront même se promener sur le Salève avec des copines. Les adresses pour sortir le soir, Abdelaziz Bouteflika les connaît aussi. «Il est un homme de paix, le plus honnête qui soit», abonde une autre source.

L'étudiant ne finira jamais sa thèse, en partie parce qu'il n'a pas obtenu de bourse d'études, selon Jean Ziegler. Il part deux ans plus tard gagner sa vie à Dubaï, puis Abu Dhabi, tous frais payés par le cheikh Zayed, pour lequel il aurait travaillé comme conseiller. Une activité qui, selon le journaliste Frédéric Pons, lui aurait permis de s'enrichir.

Moment clé à l'Hôtel des Bergues

Les allers et retours des Emirats à Genève, où se trouve son médecin de toujours, sont incessants. «Il était blessé par ce qui s'était passé en Algérie, il avait le sentiment d'avoir tant fait pour le pays et d'avoir été abandonné», se souvient une ancienne amie proche à Genève. «Il avait deux obsessions: son ego et savoir qui dirige le pays. Il a toujours voulu revenir au pouvoir», estime Ali Benouari, un autre ancien politicien algérien de Genève. Bouteflika soigne son réseau, réintègre le comité central du FLN en 1989.

En 1992, il est aperçu dans une boutique de chaussures luxueuses au Noga Hilton. Bouteflika passe aussi beaucoup de temps à L'Olivier, une librairie arabe aux Pâquis. Il s'y serait rendu jusqu'à un an avant son élection, en 1999, selon son directeur. La littérature berbère l'intéressait.

En juillet 1998, Bouteflika se trouve à l'Hôtel des Bergues avec le général algérien Larbi Belkheir et le Saoudien Ali bin Mussalam (qui sera plus tard soupçonné de financement du terrorisme). Ce dernier, réputé pour ses qualités de diplomate, doit permettre à Bouteflika de compter sur le soutien de l'Arabie saoudite, et par ricochet des États-Unis, dans sa candidature à la présidentielle de 1999. «Je te présente le prochain président de l'Algérie», indique Ali bin Mussalam à son traducteur genevois, Abdelnour Abdelli, que nous avons rencontré.

«La Suisse, ce pays que j'aime»

Le réseau de Bouteflika? Il passe aussi par la famille Kouninef, l'une des plus riches d'Algérie, qui habite à Lausanne et qui lui assurerait un soutien financier et logistique. En misant sur le candidat, Ahmed Kouninef, fondateur du groupe KouGC, chercherait un relais au pouvoir. Un de ses fils réside toujours à Lausanne.

Seuls des problèmes de santé peuvent freiner le retour de Bouteflika au sommet, selon des observateurs, or il n'a jamais été épargné par ceux-ci. Quand il était ministre, il s'était déjà fait soigner à l'Hôpital cantonal, suite à des problèmes rénaux. En février 1999, deux mois avant son élection, Abdelaziz Bouteflika y retourne suite à des troubles gastriques, qui ne l'empêcheront pas d'être largement élu en avril.

Au début de juin, Jean Ziegler est invité à El Mouradia, la résidence officielle du président algérien. Devant les journalistes, Abdelaziz Bouteflika présente «mon ami Jean Ziegler, de la Suisse, ce pays que j'aime», se souvient le sociologue. Les deux hommes se rencontreront plusieurs fois encore.

Son premier voyage à l'étranger en tant que président, Bouteflika le fera trois semaines plus tard, à Crans-Montana. «J'ai choisi votre pays pour une raison fondamentale: les accords d'Évian, dit-il alors. Pendant les négociations, mes amis rentraient chaque soir à Genève. Et maintenant la plupart des Algériens croient qu'Évian se trouve en Suisse.» L'homme reviendra à de nombreuses reprises, surtout pour des raisons médicales, entre la clinique Genolier et les HUG, jusqu'à la semaine dernière.

Créé: 12.03.2019, 15h57

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