Quel futur pour le Musée d'art et d'histoire?

Débat en VilleMême remanié, le projet Nouvel ne convainc pas. Deux associations patrimoniales viennent de recourir contre l'extension du musée. Le conseiller administratif Rémy Pagani et Marcellin Barthassat, de Patrimoine Suisse Genève, ont débattu de la question au Café des Savoises

Le Musée d'art et d'histoire, sis rue Charles-Galland, a été construit en 1910 par Marc Camoletti. Il n'a, depuis, subi aucune rénovation.

Le Musée d'art et d'histoire, sis rue Charles-Galland, a été construit en 1910 par Marc Camoletti. Il n'a, depuis, subi aucune rénovation. Image: Olivier Vogelsang

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Les efforts de remodelage des plans, présentés en février, n’auront pas suffi. Deux recours ont été déposés contre l’autorisation de construire délivrée en juillet pour l’extension du Musée d’art et d’histoire (MAH). Ils émanent de Patrimoine suisse Genève et Action patrimoine vivant. Devisées à 80 millions en 2001, l’extension et la rénovation du MAH sont aujourd’hui évaluées à près de 130 millions de francs.

Pourquoi ce recours?

Marcellin Barthassat (M.B.): Le projet contrevient à six articles de la loi: c’est beaucoup pour un monument de cette importance, reconnu au niveau de l’inventaire fédéral et situé dans une première zone protégée, dite de la Vieille-Ville et des anciennes fortifications. D’abord, dans cette zone, les gabarits existants ne doivent pas être modifiés sauf pour raisons esthétiques. Et c’est la hauteur de la toiture la plus élevée qui a été prise en compte pour délivrer l’autorisation de construire: il en résulte, sur trois côtés, un dépassement du gabarit légal de 1,20 mètre. Par ailleurs, le projet viole l’article de loi concernant le noyautage des cours. La Ville fait passer en force ce projet alors que depuis 2007, Patrimoine suisse tente de négocier une alternative.

La Ville est-elle fermée à la négociation?

Rémy Pagani (R.P.): Lorsque le premier projet de Jean Nouvel a été présenté, en 1998, il y a eu des critiques des associations patrimoniales et de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS). L’Exécutif de l’époque les a largement prises en compte. En 2012, les reproches portaient sur la surélévation importante du restaurant panoramique et sur les cinq plateaux arrimés dans les murs de la cour intérieure. J’ai proposé de faire s’étendre le musée en sous-sol, sous le passage Burlamachi, vers les Casemates. On a mis la toiture à niveau; ce sera un débat de juristes, mais pour moi, il n’y a pas d’illégalité, notamment sur le dépassement des gabarits. Enfin, la structure dans la cour est allégée et réversible. La CMNS a donné son feu vert et le Canton a délivré l’autorisation que vous contestez aujourd’hui.

Patrimoine suisse est accusé de prendre en otage le dossier pour faire capoter le projet. Que répondez-vous?

M.B.: Le recours déposé ne l’est pas sur des bagatelles. Auquel cas, on aurait pu nous traiter de Neinsager. Mais on ne peut pas laisser passer une jurisprudence extrêmement dangereuse pour la Vieille-Ville. C’est plutôt la Ville qui, par sa méthode de travail, a pris le dossier en otage. Nous avions contesté le projet Nouvel d’entrée. Et jamais, en quinze ans, le dialogue avec les milieux du patrimoine et l’expertise n’a eu lieu. Si des ingénieurs, des historiens, des architectes avaient évalué des scénarios comme on le fait sur des plans directeurs, on n’en serait pas là! La Ville est dans une médiation de l’eau tiède: la correction du projet n’a pas modifié grand-chose. Il faut remettre tout à plat et envisager d’autres scénarios.

Faut-il vraiment tout recommencer?

R.P.: On ne peut pas se le permettre! Il serait ridicule de lâcher le consensus qu’on a péniblement mis en route. La restauration, à elle seule, coûtera au moins 70 millions de francs à la collectivité. Le problème est que Patrimoine suisse Genève refuse une quelconque intervention dans cette cour intérieure. Pour négocier, il faut des partenaires qui manient autre chose que le refus.

M.B.: Si le Conseil administratif veut une négociation constructive avec Patrimoine suisse, il faut qu’il envisage une marge de manœuvre de son côté également. C’est un jeu qui se joue à deux.

Alors, que propose Patrimoine suisse?

M.B.: Au fond, au-delà des recours, la divergence actuelle réside dans le principe d’une extension intra-muros. Nous y sommes opposés: c’est déraisonnable, ça aura un coût incroyable et il faudra fermer le musée durant les travaux. L’extension doit se faire extra-muros, soit sur la butte de l’Observatoire, qui n’a aucune valeur patrimoniale, soit du côté des Casemates, en reconvertissant le bâtiment des Beaux-Arts.

Irez-vous jusqu’au référendum si le crédit de 127 millions est voté?

M.B.: La force des associations est de ne pas subir le tempo électoral. Nous défendons des valeurs culturelles. Nous obligerons à la négociation par tous les moyens.

R.P.: Vous dites vouloir négocier mais vous ne laissez pas la place au compromis. J’aurais aimé vous entendre dire que vous pouviez vivre avec cette cour intérieure un peu aménagée. Il faut aussi réfléchir au contenu et aux surfaces d’exposition. Il s’agit, je vous le rappelle, d’un musée!

Justement, est-ce judicieux d’exposer toutes les œuvres en sous-sol?

R.P.: Présenter en souterrain, sans lumière du jour, des peintures de Soulages, par exemple, est aberrant! Ça dénature leur valeur. L’art contemporain nécessite autre choses que les salles étroites du MAH.

On a l’impression que les œuvres sont les grandes oubliées du débat…

M.B.: Certainement qu’il y a des contraintes muséographiques, mais elles ne doivent pas se faire aux dépens des enjeux patrimoniaux. Et la muséographie a bien évolué depuis 1998! Le principe de dissocier deux bâtiments, comme on le fait à Bâle et Zurich, n’est pas envisagé par la Ville.

R.P.: Ne soyons pas naïfs: si je présente un projet de trois étages à la promenade de l’Observatoire, on me coupe la tête!

M.B.: Ce serait pourtant l’occasion d’un geste urbanistique beaucoup plus fort.

Un projet mal commencé finit-il mal?

R.P.: Certains projets étaient plantés depuis vingt ans, comme l’Alhambra ou le Musée d’ethnographie, et on y est parvenu. Parfois c’est mal parti, mais avec intelligence et volonté, on peut arriver à des solutions. Essayons de rediscuter pour voir où résident les convergences et les divergences.

M.B. : En 1988, j’avais participé à la sauvegarde des Bains des Pâquis. On nous avait traités de fous, on était sur la liste noire de la Ville. Mais on a pris un risque et le peuple a tranché. La restauration a été un succès. Je prends note du désir de Rémy Pagani de relancer la négociation. C’est encore possible, même si le chemin va être long.

Créé: 27.09.2013, 10h36

Architecte, Marcellin Barthassat est membre du bureau et du comité de Patrimoine Suisse Genève. L'association se bat contre le projet Nouvel et vient de déposer un recours contre l'autorisation de construire délivrée en juillet. (Image: Pascal Frautschi)

Conseiller administratif en Ville de Genève et candidat au Conseil d'Etat, Rémy Pagani (Ensemble à gauche) est responsable du Département des constructions et de l'aménagement. Avec Sami Kanaan, magistrat chargé de la culture, il défend le projet remodelé de Jean Nouvel. (Image: Pascal Frautschi)

Les débats en ville de la Tribune sont menés par notre journaliste Irène Languin. (Image: Pascal Frautschi)

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les Genevois se ruent sur les masques
Plus...