«Quand on est au pouvoir, des courtisans sont là»

Affaire MaudetLe voyage à Abu Dhabi offert par un dirigeant émirati à Pierre Maudet pose la question des cadeaux. Le magistrat Antonio Hodgers, et d’autres, témoignent.

La fresque de la salle du Conseil d’État frappe. Des juges aux mains coupées, pour ne pas recevoir de dons favorisant 
la corruption, rappellent aux conseillers d’État leur devoir.

La fresque de la salle du Conseil d’État frappe. Des juges aux mains coupées, pour ne pas recevoir de dons favorisant la corruption, rappellent aux conseillers d’État leur devoir. Image: Pierre Abensur

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Dans la salle du Conseil d’État, la fresque des juges aux mains coupées, signifiant qu’ils ne doivent pas recevoir de dons compromettants, met en garde les magistrats. C’est dire si les avantages indus ont de tout temps été une préoccupation. Depuis que l’affaire du voyage de Pierre Maudet à Abu Dhabi, en 2015, payé par un dirigeant émirati, a éclaté récemment, la question des cadeaux remue les consciences. Certains magistrats en poste, ou qui l’ont été, osent témoigner des sollicitations dont ils ont fait l’objet.

«C’est arrivé deux ou trois fois. On m’a, par exemple, approché pour me dire que je faisais un excellent travail et qu’on pourrait m’aider pour financer ma campagne. Une autre fois, on m’a proposé de venir passer des vacances en famille dans une belle résidence à l’étranger. C’est toujours dit sur un ton amical, bienveillant, mais c’est plein de sous-entendus. Les propositions n’ont jamais été frontales, sinon je les aurais dénoncées à la justice», témoigne Antonio Hodgers, conseiller d’État Vert chargé de l’Aménagement. Ces tentatives d’influence n’ont rien d’étonnant: «Quand on est au pouvoir, des courtisans se présentent pour être dans les bonnes grâces.» Dans un milieu où le réseau compte plus que tout, il peut s’instaurer un jeu de non-dits, où l’un suggère en espérant obtenir de l’autre un signal positif. «Le problème, ce n’est pas de tomber dans le piège, trop gros, du pot-de-vin, mais de prendre une décision dans le cadre légal avec un biais favorable», estime Antonio Hodgers.

Enjeux financiers

Quand les appels du pied se font sentir, il a cette réponse: «On verra si vous m’inviterez toujours quand je ne serai plus au Conseil d’État.» Les fonctionnaires peuvent aussi être ciblés. «L’un de mes collaborateurs a reçu une belle écharpe dont la valeur dépassait la limite des 100 fr. acceptables selon le règlement. Je lui ai dit de retourner ce cadeau.» Le risque est-il plus important dans son dicastère, qui touche à des enjeux financiers considérables? «Le milieu de l’immobilier est extrêmement dépendant des décisions de l’État, qui octroie notamment les droits à bâtir», note Antonio Hodgers. Il n’est pas le seul en première ligne: l’ensemble du collège est amené à se prononcer sur tous les plans localisés de quartier.

«Bien sûr que des personnes essaient d’influencer une décision de différentes manières. La question est de savoir comment réagir», souligne Martine Brunschwig Graf, ancienne conseillère d’État ayant géré les Finances et l’École. Certains départements ou secteurs sont plus exposés que d’autres. «Les contrats en jeu dans l’informatique sont très importants. Il peut y avoir des tentatives d’exercer une influence.» La libérale se souvient avoir été approchée par un grand patron. «Par politesse, vous rencontrez la personne, vous l’écoutez. Cela doit en rester là et être clair pour l’interlocuteur.» Martine Brunschwig Graf assure n’avoir jamais accepté d’avantages.

Rémy Pagani, chef du Département des constructions et de l’aménagement en Ville de Genève, avoue quant à lui avoir été inattentif au tout début de son premier mandat. C’était il y a plus d’une dizaine d’années. «Je me suis fait inviter à manger par un promoteur immobilier très sympathique. Le repas devait coûter environ 80 fr. Six mois après, mon département traitait d’un projet qui le concernait. C’était négatif pour lui. Il a demandé un arbitrage. J’ai expliqué suivre l’avis des services dont j’ai la charge. En pleine réunion, il a sorti le fait qu’il m’avait payé un repas! Cela m’a servi de leçon.» L’expérience l’a conduit à mettre en place une charte éthique. «Les collaborateurs et moi-même ne pouvons pas recevoir de cadeau d’une valeur marchande de plus de 100 fr. par année durant les fêtes de fin d’année. Il faut informer la hiérarchie et le partager avec tous.»

«Corps électoral berné»

Le conseiller administratif se souvient aussi d’un voyage à Tel-Aviv, réalisé en tant que maire. «J’avais rencontré un ambassadeur qui, sans que je ne lui demande rien, était intervenu pour que mon hôtel me transfère dans une suite. Mis devant le fait accompli, j’ai repris ma chambre initiale. Vous ne savez jamais ce qu’un cadeau peut cacher.» Seul interlocuteur à vouloir s’exprimer sur le cas de Pierre Maudet, Rémy Pagani ne mâche pas ses mots. «D’un point de vue déontologique, il est inadmissible de se faire offrir un cadeau de plusieurs dizaines de milliers de francs par un inconnu en prétextant qu’il s’agit d’un voyage privé. Quand vous êtes conseiller d’État, vous avez un mandat 24 h sur 24 h. Aurait-il reçu cet avantage s’il ne l’avait pas été?»

Scandalisé, il parle de deux poids, deux mesures: «En tant que conseiller administratif, j’ai été sanctionné par le Conseil d’État pour des peccadilles politiques. Mais qui peut sanctionner Pierre Maudet? Le Ministère public? L’enquête risque de se terminer en eau de boudin. Le corps électoral? Il n’a appris cette affaire qu’après les élections. En ne rendant pas publique cette affaire, Pierre Maudet et le président du Conseil d’État ont berné le corps électoral.» (TDG)

Créé: 25.05.2018, 22h33

Préoccupation éthique

Comment savoir si un cadeau est acceptable dans le milieu professionnel? Le principe juridique semble clair. «C’est l’intention de la personne qui offre le cadeau qui compte, pas sa valeur. Si l’on paye un café à un policier dans le but manifeste d’obtenir l’annulation d’une amende, alors cela tombe sous le coup de la loi», explique Yves Emery, professeur de management public et de ressources humaines à l’Institut de hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne. L’octroi répété d’un avantage, même faible, entre aussi en compte. La réponse n’est toutefois pas uniquement juridique, tous les cas ne pouvant être traités de cette manière. «Dans la vie concrète, beaucoup de choses échappent aux règlements.» L’éthique prend donc de plus en plus d’importance. «L’administration publique se préoccupe davantage des situations de conflits d’intérêts, pas uniquement liés à des cadeaux. Car la société est plus sensible à ces questions. La réflexion éthique concerne tout le monde: le privé et le public, les fonctionnaires comme les élus.» Le spécialiste observe une tendance: «Il y a la volonté de développer la capacité de réflexion des agents publics à identifier des situations problématiques, comportant des risques éthiques. Il faut pouvoir anticiper quel impact auront ses décisions sur ses collègues, sa hiérarchie, le politique et plus généralement la population.» S.R.

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