Prostitution: doit-on pénaliser les clients?

Débat en VilleAlors que le thème agite les pays voisins, des élus helvètes soulèvent la question de la prohibition du sexe tarifé. Quelle solution pour protéger au mieux les prostituées? Présidente du syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe, Angelina a débattu de la question avec François Bachmann, vice-président du Parti évangélique suisse

De gauche à droite à la Maison des Associations: Irène Languin, Angelina et François Bachmann. Sous la table, Lucky Luke.

De gauche à droite à la Maison des Associations: Irène Languin, Angelina et François Bachmann. Sous la table, Lucky Luke. Image: Laurent Guiraud

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Le sujet embrase autant qu’il divise. En France, on réfléchit à criminaliser les clients, comme c’est le cas en Suède depuis 1999. La polémique fait rage en Allemagne également, où des voix s’élèvent pour réclamer l’interdiction du commerce sexuel, onze ans après l’avoir totalement légalisé. En Suisse aussi, le dossier a été placé sur le sommet de la pile parlementaire. Signé par une quarantaine d’élus, un postulat de la conseillère nationale Marianne Streiff-Feller (PEV) demande au Conseil fédéral un rapport sur la lutte contre la traite d’êtres humain à des fins d’exploitation sexuelle, en examinant notamment l’efficacité de l’interdiction de la prostitution.

Que demande le Parti évangélique?

François Bachmann (F.B.) La visée principale du texte n’est pas d’abolir la prostitution. Simplement, on pose la question du lien entre la manière dont on tolère le commerce sexuel en Suisse et ses effets sur la traite d’êtres humains. Y aurait-il là quelque chose à investiguer? Nous avons demandé au Conseil fédéral un rapport qui examine comment mettre fin à ce fléau, en se penchant notamment sur les solutions adoptées par d’autres pays, comme la Suède.

Angelina (A.) Mais pourquoi mettre toujours la prostitution et la traite des êtres humains dans le même panier? Près de 90% des femmes qui exercent la prostitution nourrissent et envoient leurs enfants à l’école grâce à ce métier.

Mme Streiff-Feller évoque pourtant 90% de cas de prostitution forcée en Suisse!

F.B. Certains vendent leur corps librement, d’autres n’ont pas le choix. Les chiffres font mousser le débat mais en fait, c’est très difficile à estimer, même en questionnant les milieux concernés. Car ceux qui sont exploités sont encapsulés par le rapport de force qu’ils subissent. En Suisse, on parle de 1500 à 3000 cas de traite d’êtres humains, et pas seulement dans la prostitution.

A. Les chiffres de 80 ou 90% ne correspondent pas à la réalité du terrain. A Genève, depuis que la prostitution est légale, personne n’a jamais été jugé pour traite d’êtres humains. Je travaille ici depuis huit ans et je n’ai connaissance d’aucun cas!

La prostitution est-elle une violence faite aux femmes, comme certains l’affirment?

A: Non, la prostitution est beaucoup de choses mais pas une violence. Il s’agit d’un vrai métier, qui s’apprend et nécessite beaucoup de courage. On a des horaires de travail, on paie des impôts. Et le rôle social de la prostitution est trop souvent oublié. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir les jambes, on s’occupe aussi de beaucoup de gens que d’autres oublient. En Suisse, on exerce dans un cadre légal et on a la possibilité de dire oui ou non. Choix qui n’existe pas dans les pays abolitionnistes, par exemple.

Comme la Norvège ou la Suède, qui appliquent la pénalisation du client…

F.B. L’exemple suédois est original. Vu qu’il est difficile d’intervenir sur le rapport de force entre proxénètes et ceux qu’ils exploitent, on s’est demandé à qui d’autre profite cette situation de détresse: les clients. Ces derniers, dans une situation de contrainte, peuvent demander n’importe quelle pratique: elle sera forcément acceptée par quelqu’un sur le marché! On doit se demander si la pénalisation du client est efficace et quelles en sont les conséquences sur les femmes et la traite d’êtres humains.

Angelina, voyez-vous des avantages à la politique suédoise?

A. C’est une hypocrisie: en Suède, on n’a pas aboli la prostitution, on l’a cachée. On parle de 60% de diminution de la prostitution. Dans la rue. Mais les réseaux mafieux qui accaparent les salons ont explosé. On a vu une hausse de 30% des viols. En dix ans, il y a eu 346 clients amendés, c’est inefficace. Non, il faut améliorer les conditions des prostituées: plus elles pourront avoir recours à la police et aux moyens sanitaires, moins elles seront victimes des réseaux mafieux et de la traite d’êtres humains.

F.B. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d'amendes pour excès de vitesse que les gens ne roulent pas trop vite. Je mets un gros point d’interrogation sur l’indépendance de certaines prostituées en Suisse. Cessons de voir ce qui a rapport au sexe tarifé avec des lunettes roses! Si le client est amendable et qu’il se comporte mal, la prostituée a un levier beaucoup plus fort! Elle peut dénoncer. L’idée est de mettre hommes et femmes sur pied d’égalité.

A. Ça ne fonctionne pas! A Zurich, quelqu’un a écopé de six mois avec sursis pour traite d’être humain. C’est aberrant. Lorsqu’une femme sait ça, elle va réfléchir à deux fois avant de prendre le risque de dénoncer.

L’Allemagne a libéralisé à l’extrême. Est-ce la solution?

A. La liberté totale peut fonctionner dans certains cas, mais si personne ne contrôle rien, il y a des profiteurs. L’Allemagne en revient et se tourne vers les solutions suisses. Nous avons la chance unique de pouvoir dialoguer avec la police et les politiciens. Il faut que les lois sur la prostitution se fassent pour et avec les prostituées.

F.B. Pour celles qui peuvent s’exprimer, c’est bien. Mais il faut une approche plus globale. La législation est cantonale et les réseaux sont intercontinentaux: il faudrait légiférer au niveau fédéral, voire européen. Sinon, on ne fait que déplacer le problème.

Que dites-vous des sex-boxes zurichois?

A. C’est un horrible McDo du sexe! On a créé un ghetto, dégradant pour les femmes. F.B. Je suis d’accord. On a déplacé la prostitution hors de la ville pour ne pas la voir. C’est assez symptomatique d’une approche suisse, on met en place toutes sorte de mesures bien-pensantes et ça ne marche pas.

Quelle suite voyez-vous à ce débat?

A. Ça a déjà bien commencé car on nous donne la parole à Genève. Il faut encore mieux informer les filles, leur expliquer le cadre légal, sanitaire et juridique. L’autre gros problème à régler est les loyers abusifs. Beaucoup d’entre nous aimons bien notre métier: je ne vois pas pourquoi il faudrait punir les unes pour sauver les autres.

F.B. Nous attendons le rapport pour 2015. J’espère qu’il contiendra cette distinction entre prostitution librement choisie et forcée et tiendra compte des expériences faites ces dix dernières années en Europe. Peut-être faudrait-il appliquer à la prostitution forcée la même politique qu’à la drogue, avec un volet de prévention, de thérapie, de répression et de réduction des risques. (TDG)

Créé: 29.11.2013, 14h32

Présidente et fondatrice du Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe à Genève, Angelina exerce la prostitution depuis vingt-cinq ans. (Image: Laurent Guiraud)

François Bachmann est président du Parti évangélique Vaud et vice-président du Parti évangélique suisse (PEV). (Image: Laurent Guiraud)

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Les débats en ville sont menés par Irène Languin, journaliste à la «Tribune de Genève». (Image: Pascal Frautschi)

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