Près de 100'000 ouvrages précieux vont vivre une transhumance d’envergure

Bibliothèque de GenèveL’espace de stockage n’est plus adapté. Les bibliothécaires vont trier un million de livres. Les anciens iront dans un dépôt neuf à la Jonction.

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Il a le dos méchamment courbé. «Scoliose». Un autre, placé en quarantaine, est infesté de parasites. Ces deux cas sont symptomatiques des maux qui guettent les livres anciens de la Bibliothèque de Genève (BGE), dont les espaces de stockage ne répondent plus aux exigences de sécurité et de conservation. Mais le salut de ces imprimés est proche: ils intégreront un dépôt neuf en septembre 2019, sous l’écoquartier de la Jonction (lire ci-contre).

Près de 100 000 livres vont être déplacés, une opération d’envergure, la plus grande que la BGE ait connue. À cela s’ajoute une autre, tout aussi colossale: trier plus d’un million d’ouvrages pour dénicher les anciens, antérieurs à 1850. Eux seuls déménageront. Ce travail débute aujourd’hui et doit se terminer d’ici à la fin d’année.

Autoroute pour feu et moisi

La bibliothèque et ses salles de lecture ne sont que la partie émergée d’un gros iceberg. Sous le bâtiment de la BGE s’empilent pas moins de dix niveaux – avec quelques demi-étages rajoutés au fil des ans pour gagner en capacité. Un sacré mille-feuille. Entre chaque tranche, des successions d’ouvrages en rangs serrés, des bibles aux encyclopédies et monographies. Mais ces lieux de stockage ne sont plus aux normes.

Cas d’école avec le niveau 0 et ses 44 409 ouvrages, qui concentre à peu près toutes les tares. «D’abord, il n’y a aucune inertie thermique, pointe Nelly Cauliez, conservatrice responsable de l’unité régie. Ce matin par exemple, on mesure 27 degrés d’humidité, alors qu’il faudrait en avoir 45 au moins pour éviter le dessèchement des livres.» Résultat, les dos se déforment. «Au bout d’un moment, les dégâts sont irréversibles.» A cela s’ajoutent des murs et des planchers mal isolés – «ils laissent passer le froid et le chaud, mais aussi la poussière et des champignons» – ainsi que des lacunes en matière de sécurité. «Les structures des étagères et du plafond sont métalliques, en cas d’incendie elles fondent en quinze minutes… On risque l’effondrement. Et le feu peut facilement se propager entre les étages.»

Le manque de place impose aussi la position verticale aux folios, ces livres grand format, qui abhorrent cela. Un incunable – un des premiers livres imprimés à Genève – de 1506 s’affaisse d’ailleurs sous son poids à force de rester debout. «Pour le restaurer, il faudrait le dérelier, une intervention très lourde.» Car la restauration aussi est soumise à des règles, dont l’innocuité et la réversibilité de l’intervention. Les plus fragiles, dont des manuscrits, ont droit à une pièce coffre-fort, la réserve. Les autres, pourtant également précieux, se contentent du mille-feuille. «Les risques sont maîtrisés en partie, avance la conservatrice. Mais ce n’est pas suffisant.» Les aides-bibliothécaires sont formés pour détecter les dégâts en allant chercher les livres demandés par le public – ils sont consultables sur place – et une veille sanitaire permet de contrôler régulièrement la température et l’humidité. «En cas de suspicion de moisissure, le livre est placé en quarantaine. En moyenne, nous avons quatre infestations par an, mais nous n’avons jamais dépassé les 70 mètres linéaires infestés», relève Nelly Cauliez.

Tout le monde au tri!

Ces résidents pourront bientôt enfin vieillir dans un home tout confort. Le nouveau dépôt de la Jonction offrira des conditions de conservation à la pointe. Mais avant la transhumance, il faut sélectionner qui pourra partir. Car seuls les ouvrages antérieurs à 1850 seront déplacés. On estime leur nombre à 100 000. Problème: sur les rayons, les anciens sont mélangés aux contemporains… La seule solution pour désenchevêtrer les collections est alors d’ouvrir près d’un million d’ouvrages pour contrôler leur date de naissance! Un travail de fou et de fourmi, qui doit être terminé d’ici à la fin d’année.

Alors pour tenir l’échéance, la BGE a chamboulé son organisation: «Pour ce travail de bénédictin, une centaine de collaborateurs sont mis à contribution, détaille Nicolas Schätti, responsable des collections patrimoniales et conservateur. Pour leur libérer du temps, les horaires de la bibliothèque sont modifiés dès aujourd’hui. La bibliothèque reste ouverte mais de manière partielle.» Ce tri sera aussi l’occasion d’une rapide auscultation, «mais pas une étude poussée, précise la conservatrice. Des évaluations sont régulièrement menées, nous connaissons l’état de nos collections.» En cas de dégradation non-évolutive, on déménage quand même. Seuls les livres dont les deux plats sont détachés resteront à quai.

Navette à livres instaurée

Des transporteurs spécialisés convoieront la précieuse cargaison. Une fois installés, les imprimés resteront accessibles au public. Le temps de consultation sera plus long, on ne les obtiendra plus dans l’heure mais dans la journée, acheminés de la Jonction aux Bastions via une navette spéciale.

Ces départs laisseront un vide dans les sous-sols de la BGE. «L’idée n’est pas de replacer des livres dans ces espaces inadaptés mais de les rendre aux usagers et de retrouver l’essence architecturale du bâtiment», relève Jorge Perez, responsable de l’unité communication. (TDG)

Créé: 19.02.2018, 08h22

Un dépôt de 10'000 m2 à Artamis

Les espaces de stockage de la BGE sont inadaptés et saturés depuis de nombreuses années. «Comme d’autres institutions, nous devons louer des espaces extérieurs, explique Nelly Cauliez, conservatrice responsable de l’unité régie à la BGE. Cela a un coût et ces espaces ne répondent pas forcément à toutes les conditions de conservation.» Pour y remédier, la Ville a fait construire 10 000 m2 de dépôts sous l’écoquartier de la Jonction – ex-Artamis. «C’est une opportunité exceptionnelle!» relève la conservatrice. L’espace sera mis à disposition des institutions culturelles gratuitement dès fin mars. La BGE occupera 1113 m2 pour 13 km linéaires de capacité de stockage, partagés en trois locaux dont un dépôt «froid». Elle y installera 100 000 ouvrages anciens, mais aussi tout autant d’affiches ainsi que des manuscrits et des collections iconographiques (estampes). Le reste du dépôt sera réparti entre le Musée d’art et d’histoire (MAH), la Bibliothèque d’art et d’archéologie, le Fonds municipal d’art contemporain, le Musée Ariana, le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) et le Muséum d’histoire naturelle. Dès la réception des locaux, le MAH et le MEG déménageront leurs collections. La BGE sera l’avant-dernière à intégrer le dépôt. Avec la proximité de l’Arve, et de ses crues, les collections seront-elles vraiment en sécurité? «Oui, répond la conservatrice. Un vide sanitaire fait le tour du dépôt, il est placé sous alarme et dispose de capteurs.» A.T.

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