«Pourquoi le harcèlement sexuel n’a-t-il pas été retenu?»

Messages sexuels au CollègeLes conclusions de l’enquête administrative sur les dérapages d’un professeur déçoit les jeunes femmes concernées.

Tout n’a pas été mis en œuvre pour éclairer les agissements du professeur et en évaluer ses effets, estiment plusieurs acteurs du dossier.

Tout n’a pas été mis en œuvre pour éclairer les agissements du professeur et en évaluer ses effets, estiment plusieurs acteurs du dossier. Image: Patrick Gilliéron Lopreno

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Comment peut-on reconnaître l’existence d’un comportement à connotation sexuelle d’un maître sur des élèves majeures, sans retenir le harcèlement? Les conclusions du rapport d’enquête administrative visant un professeur du Collège de Saussure (notre édition du 7 juillet) suscitent l’incompréhension des jeunes femmes concernées et de leurs soutiens. Elles déplorent aussi une enquête limitée.

En envoyant, entre autres, une vidéo à une élève qui se souvient de l’avoir vu sous la douche en train de toucher son pénis, en sollicitant via WhatsApp une jeune fille qui venait d’obtenir sa maturité, en interrogeant une autre sur ses relations amoureuses, le professeur a violé les devoirs liés à sa fonction, a conclu l’enquêtrice. Pourquoi écarte-t-elle le harcèlement? Sollicitée, elle n’entend pas s’exprimer sur le sujet.

L’un des deux avocats du fonctionnaire, Me Alexis Dubois-Ferrière, apporte, quant à lui, une explication: «Il ressort de l’enquête, menée par une juge au Tribunal administratif expérimentée, que notre client a commis des erreurs dans trois situations, avec deux élèves et une ancienne élève. Mais les échanges WhatsApp étaient librement consentis entre personnes adultes. Aucun élément objectif du dossier n’atteste d’une emprise ou d’une contrainte psychologique ni d’un quelconque abus de pouvoir ou d’ascendant.»

L’emprise en question

Pas traumatisées, mais suffisamment marquées pour se souvenir des faits des années après, des témoins et victimes peinent à comprendre pourquoi la notion d’emprise n’a pas été retenue par l’enquêtrice. «Il n’a pas cessé de me contacter quand je lui ai fait part de mon malaise, assure Magalie*. L’emprise est inhérente à sa supériorité hiérarchique.» Elle considère la non-reconnaissance du harcèlement sexuel comme «un obstacle» à sa reconstruction. «Il a gravement été atteint dans sa santé et son honneur, a dit son avocat. Moi de même, sauf que ce n’est pas de mon propre fait.»

Tout n’a pas été mis en œuvre pour éclairer les agissements du professeur et en évaluer ses effets, estiment également plusieurs acteurs du dossier. Une ancienne élève, Maude*, affirme: «Lors de mon audition, je n’ai pas pu dire la moitié de ce que je voulais, parce que l’avocat de l’enseignant me coupait la parole. Moi j’étais seule, sans avocat, parce que la procédure ne le permet pas. L’enquêtrice m’a proposé une seconde date, mais je ne pouvais pas me présenter et finalement, je n’ai pas été réentendue. J’ai l’impression de ne pas avoir été prise au sérieux.»

D’après nos informations, au moins trois anciennes élèves n’ont pas été entendues, ainsi que la responsable de l’égalité au Département de l’instruction publique (DIP), ayant été en contact avec une partie des témoins et victimes.

À lire les éléments publiés dans nos colonnes, Me Laura Santonino, conseil de deux anciennes élèves, veut relever la difficulté pour de jeunes adultes de devoir affronter ce type de situation. «Les victimes peuvent subir des actes, se sentir harcelées et ne pas oser réagir pour diverses raisons, dont l’emprise et la peur des représailles. Surtout si les agissements ont lieu durant la scolarité, ce qui n’enlève rien au fait que les victimes ne sont pas consentantes.» Elle souligne que «l’enseignant représente l’autorité et que les positions sont inégales, ce qui rend aussi beaucoup plus difficile la dénonciation des agissements». À savoir, rappelle-t-elle, l’envoi de messages sur plusieurs mois qui sortent complètement du cadre de la relation que doit avoir un enseignant avec ses élèves». Et de poursuivre: «Durant le cursus scolaire, les élèves doivent pouvoir se concentrer sur leur cours et leurs révisions, car ils construisent leur avenir. Il n’est pas tolérable qu’ils doivent, en parallèle, mobiliser des ressources et de l’énergie pour tenter de tenir à distance un enseignant qui franchit les limites de l’acceptable.»

Un livre blanc va sortir

Cette affaire reste suivie de près par les féministes genevoises. Le comité du 1213 et celui contre le harcèlement sexuel se sont réunis dimanche pour en discuter. «Pourquoi le harcèlement n’est-il pas reconnu? D’un point de vue général, il y a une relation de subordination entre un prof et son élève: il définit des notes, il a un pouvoir sur son élève», exprime l’enseignante à la retraite, Rina Nissim. Les critiques visent le DIP «incapable encore aujourd’hui de gérer la question des abus». Les féministes genevoises n’entendent pas en rester là. «Nous allons sortir un livre blanc avec des témoignages pour la rentrée, annonce Gabrielle Brodmann, enseignante à la retraite. Et nous allons écrire une lettre au Conseil d’État pour lui rappeler la définition du harcèlement sexuel.» Le gouvernement doit se prononcer prochainement sur une éventuelle sanction concernant le maître.

Contactée via son service de communication, la conseillère d’État Anne Emery-Torracinta «n’entend pas communiquer sur ce dossier pour l’instant». Le DIP ne communique pas sur des dossiers personnels, afin de protéger la personnalité de ses collaborateurs.

* Prénoms fictifs, identités connues de la rédaction. (TDG)

Créé: 10.07.2018, 07h10

Des définitions

La notion de harcèlement sexuel a surtout été définie dans le cadre des rapports de travail. Pour la Loi fédérale sur l’égalité, il s’agit de «tout comportement importun de caractère sexuel (…), qui porte atteinte à la dignité de la personne sur son lieu de travail, en particulier le fait de proférer des menaces, de promettre des avantages, d’imposer des contraintes ou d’exercer des pressions (…) sur une personne en vue d’obtenir d’elle des faveurs de nature sexuelle».

Le Secrétariat d’État à l’économie rappelle qu’il est «une forme d’atteinte à l’intégrité de la personne».
À ces règles, s’ajoutent des dispositions pénales. Extrait de l’article 198 du Code pénal: «Celui qui aura importuné une personne par (…) des paroles grossières, sera, sur plainte, puni d’une amende.» S.R.

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