«Pour être libres, détachons-nous du matériel»

SpiritualitéAncien prêtre, médecin, éditeur, Bertrand Kiefer explique pourquoi la fête de Noël nous touche à tous les âges. Il fait l’éloge de l’humilité, de l’écoute et de la simplicité.

Bertrand Kiefer a accepté de se livrer à une interview sur la spiritualité, en cette veille de Noël.

Bertrand Kiefer a accepté de se livrer à une interview sur la spiritualité, en cette veille de Noël. Image: Lucien Fortunati

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Bertrand Kiefer est une figure écoutée en Suisse romande. Médecin, éditeur de livres et de journaux consacrés à la santé, entrepreneur, il porte un regard éthique sur le monde qui nous entoure. Ancien prêtre, il a accepté de se livrer à une interview sur la spiritualité, en cette veille de Noël.

Quelle est l’importance de Noël dans la chrétienté?

Noël n’a pas toujours été une fête importante dans la chrétienté. Les premiers chrétiens ne fêtaient d’ailleurs pas la naissance de Jésus-Christ. Ce qui est intéressant, c’est que depuis l’aube de l’humanité, il y a eu des cérémonies au moment du solstice. La nuit cesse d’augmenter, le soleil l’emporte sur les ténèbres: ce phénomène a toujours frappé les humains. On a fini par fixer la date de la naissance de Jésus à ce moment-là pour l’inscrire dans ces rites anciens.

Que devient cette fêtede la lumière avec le christianisme?

Ce que je trouve très beau dans la cérémonie de la messe de minuit, c’est justement cette célébration de la lumière: on entre avec un cierge dans une église toute noire qui s’illumine peu à peu. Et puis Noël raconte une très belle histoire: la naissance d’un sauveur. Ce côté merveilleux nous enracine et nous donne des repères. Si Pâques (ndlr: la mort puis la résurrection de Jésus-Christ) est la fête la plus importante du point de vue théologique, Noël est plus fort dans le cœur des gens.

Pourquoi?

Car il renvoie à des représentations très simples: la naissance d’un bébé. C’est un mystère que tout le monde vit. C’est tellement étrange et beau, une naissance… Et le fait que l’on vénère cette apparition d’un nouvel être, ce don, c’est très émouvant.

Pour vous, que signifie Noël?

C’est un moment où j’essaie de laisser tomber ce que je peux avoir d’arrogance ou de sentiment de puissance pour adopter un regard plus neuf, plus innocent sur le monde et les gens. J’aime également y voir un moment – de silence et d’intériorité – comme pendant la nuit. La nuit, nous sommes moins soumis aux illusions et aux distractions du monde artificiel. Nous sommes seuls et souvent plus vrais à nous-mêmes.

Noël serait une pause dans notre monde déboussolé?

Dans le passé, des rites et des traditions formaient des références communes. Aujourd’hui, nous bricolons toutes sortes de discours, assez pauvres et désordonnés. Au milieu de ce désordre, Noël incarne pour beaucoup un repère. Il est une manière de nourrir notre besoin d’être ensemble, en famille.

Quelle spiritualité peut-on cultiver en dehors du religieux?

Il y a du spirituel en tout être humain. La spiritualité se loge déjà dans la curiosité sans fond, illimitée, qui nous caractérise. Aucune réponse ne nous satisfait. La spiritualité apparaît également dans l’attention que l’on porte à l’autre, dans l’étonnement continu face à elle ou lui. La question de la mort est une question centrale. Elle est le fondement de la spiritualité. Dès lors que l’homme s’interroge sur la mort, sur le sens de l’aventure humaine et qu’il devient conscient des limites de la raison, il est spirituel. Je n’aime pas opposer spiritualité et laïcité. Les fêtes et les croyances religieuses ont toujours récupéré des éléments païens. De leur côté, les païens – les laïcs aujourd’hui – ont leurs rites et leurs irrationalités.

Que devient la foi dans un monde où l’on méprise l’irrationalité?

Je défends bec et ongles la raison et suis un scientifique. Mais la raison ne répond pas à la totalité des questions qu’elle pose. C’est vrai, cependant, qu’il est devenu difficile d’exprimer sa foi aujourd’hui. Il est d’ailleurs aussi difficile de parler de ses doutes. Car la foi est, au fond, toujours une affaire de doute. D’un autre côté, ce qui me frappe, ces jours, c’est la place que prend l’intelligence artificielle: elle devient un mythe à la mode, presque une religion. Les responsables des GAFA (ndlr: Google, Amazon, Facebook, Apple) sont des évangélistes du «solutionnisme», cette idée qu’une solution technologique existe pour résoudre tous les problèmes humains.

Y compris la mort?

C’est la foi des transhumanistes. Des personnes en apparence athées et matérialistes se mettent à croire à l’immortalité et utilisent un langage religieux. Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, assure qu’il veut «sauver le monde». Il s’exprime en termes de salut. La réalité est bien différente. Les inégalités n’ont jamais été aussi fortes, une très grave crise climatique et environnementale commence, les guerres perdurent. Il n’y a pas de solution avant tout technologique à tout cela. De même, ni la technologie ni l’argent ne peuvent donner de sens à nos existences.

Mais le monde court après l’argent et la technologie...

En apparence. Les «gilets jaunes», en France, se révoltent car ils se sentent complètement pris dans leur «bull shit jobs», leur «vie de merde», c’est-à-dire dénuée de sens. Certes, ils réclament de l’argent, mais à mon avis, ils veulent surtout autre chose: du respect, de la considération, davantage de justice sociale. Les gens ont besoin d’idéaux communs, pas seulement de biens matériels. Plus personne ne leur propose cela. J’y vois la faillite du capitalisme classique et de l’individualisme. Contrairement à ce que l’on a voulu nous faire croire, nous ne sommes pas que des individus, pas que des consommateurs.

Revenons à Noël et aux messages du Christ: aimer son prochain comme soi-même, considérer que les derniers seront les premiers. Difficile dans un monde compétitif…

La vision managériale domine le monde. Dans l’entreprise, on ne fait pas de cadeau. Même le respect et la bienveillance doivent s’effacer devant l’efficacité. Ce modèle nous envahit mais n’est pas viable à long terme. Nous courons à notre perte en cultivant cet individualisme sans pitié et utilitariste, notamment sur le plan environnemental. Dans notre propre intérêt, le respect doit s’étendre à tous les êtres humains et à l’entier du monde vivant. Si nous continuons dans l’obsession de la compétition, la fin de l’aventure humaine pourrait être proche.

Mais l’époque est peu propice à l’humilité...

Les grands spirituels, dans toutes les religions mais également hors des religions, sont des personnes humbles, toujours. Généreuses, toujours. Et qui vivent dans la simplicité. La possession représente une forme d’aliénation. Si nous voulons être vraiment libres, nous devons vivre dans la simplicité, nous détacher du matériel. J’en suis vraiment persuadé. Même si je suis comme tout le monde, attaché à quantité de biens et tenté par toutes sortes d’envies… Mais au moins cet idéal me freine dans ma soif de posséder, d’accumuler. Car ce qu’il y a de plus grand à vivre, incontestablement, c’est l’aventure intérieure, l’aventure de la rencontre, de la relation. Or, la liberté est étouffée par la recherche de la possession. (TDG)

Créé: 24.12.2018, 07h15

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«Noël, c’est le moment de se mettre à hauteur des enfants et de les écouter»

Pour beaucoup de monde, Noël n’est pas synonyme
de joie, mais de solitude et de tristesse..
.

C’est vrai. Nous avons l’idée qu’à Noël, les autres sont heureux. Alors ne pas l’être donne le sentiment d’un profond échec et d’une grande tristesse.

Noël peut également être vu comme un moment
de débauche consumériste...


Noël est devenu une caricature de la société de consommation, une fête non durable, qui ne tient pas compte de l’épuisement des ressources. La place des cadeaux est devenue envahissante. Chacun est jugé selon le présent qu’il fait. La frustration est inévitable. On le voit chez les enfants. Ils déballent le cadeau puis comparent ce qu’ils ont reçu. C’est malheureux. D’autant que les enfants ont le sens du don. Ils comprennent que si on ne révèle pas le prix du cadeau, c’est parce qu’il s’agit d’un objet symbolique. On ne pense pas assez à l’ouverture d’esprit des enfants, à leur envie de comprendre, à leur innocence que l’on devrait accompagner et qui doit nous questionner.

Noël devrait être, avant tout, un moment d’écoute?

Les fêtes ont toujours été des moments où l’on accepte de se comporter de façon plus joyeuse et plus réceptive. Croyants ou pas, nous avons besoin de moments communautaires et de temps d’introspection. À Noël, j’essaie de me demander si j’ai vraiment raison dans mes petites querelles, si j’ai été suffisamment loin dans la considération du point de vue de l’autre, si j’ai fait le premier pas pour sortir de l’incompréhension. J’essaie de me nettoyer de ces petits conflits, avec plus ou moins de succès.

Une leçon pour les enfants?

S’il y a des enfants, il faut les écouter. Ce n’est pas le moment de leur faire la morale, de les éduquer ou de projeter sur eux nos soucis de compétition. Les enfants ont leur manière de vivre une spiritualité et une intériorité. Ils ont beaucoup à nous apporter. Nous devrions nous mettre à leur hauteur, même physiquement. Et les laisser parler.
S.D.

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