Pierre Maudet: «Le nombre de personnes suivies a doublé en un an»

IslamismeLa police genevoise surveille, sur Internet ou physiquement, 86 personnes soupçonnées de radicalisation.

Les levées de doute sont plus difficiles à réaliser, explique Pierre Maudet, chef de la Sécurité.

Les levées de doute sont plus difficiles à réaliser, explique Pierre Maudet, chef de la Sécurité. Image: Lucien Fortunati

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Genève serait devenu le deuxième centre de recrutement de djihadistes en Suisse, selon des recherches menées par le Matin Dimanche. Quinze personnes auraient quitté ou voulu quitter la région genevoise pour se rendre en zone de conflit irako-syrienne depuis 2015. Qu’en est-il vraiment? Pierre Maudet, conseiller d’État chargé de la Sécurité, livre le nombre de personnes suivies par la police pour des soupçons de radicalisation.

Vous évoquiez jusqu’à présent 7 départs depuis Genève. Il y en aurait en fait bien plus, soit 15?

J’ai fait un bond en voyant ce nombre dans la presse. Depuis 2015, nous avons recensé 7 départs avérés – sans compter des enfants – le dernier ayant eu lieu en août 2016. Nous avons pris en compte les habitants de Genève, en situation légale ou illégale, à l’exclusion de ceux qui ne font que passer par Genève. Cela explique sans doute cet écart. Et nous n’avons pas inclus les tentatives de départ. Malgré tout, nous ne contestons pas la thèse selon laquelle Genève est un pôle, au même titre que Zurich et Vaud. Mais désormais, les départs nous préoccupent moins que la gestion des retours.

Combien de personnes sont surveillées par la police genevoise et comment?

Jusqu’en février 2017, 42 personnes étaient suivies et 350 avaient attiré notre attention à un moment donné, sans nécessiter de suivi après levée de doutes. Un an plus tard, soit en février dernier, le nombre de personnes suivies a doublé, avec 86 cas, tandis que le nombre de personnes signalées restait stable, à 366. Le suivi peut aller de la surveillance légère sur Internet à la surveillance physique 24 heures sur 24, mise en place dans de rares cas à Genève.

Comment expliquer le doublement en un an des cas de soupçons de radicalisation?

Nous avons relevé le degré de vigilance en prison. Résultat: une partie des 86 personnes suivies concerne des détenus soupçonnés de radicalisation. D’une façon générale, les levées de doutes sont plus difficiles à réaliser, donc les personnes suivies restent plus longtemps sous le radar. Par ailleurs, la vigilance s’est accrue: si vous contrôlez davantage, vous avez plus de personnes qui tombent dans les filets. D’un autre côté, nous avons mis en place depuis un an et demi un projet pilote pour sensibiliser tous les acteurs de la société et répondre aux questions via une ligne téléphonique et un site Internet. Par ce biais, 83 situations de suspicions de radicalisation nous sont remontées. Pour les plus graves, elles ont été reprises par la police. Il faut savoir que certaines nous viennent du canton de Vaud, où ce dispositif de prévention n’existe pas encore. Autre explication: les imams et autres répondants des communautés musulmanes sont aussi plus attentifs à la problématique.

Justement, certains lieux de culte sont-ils des vecteurs de radicalisation?

Les mosquées ont pu être un accélérateur de radicalisation, mais c’est de moins en moins le cas. Le processus de radicalisation se fait plus sournoisement. Les recruteurs sont plus difficiles à déceler. Ils contournent plus facilement les pare-feu mis en place.

Un Genevois parti en Syrie est le seul Suisse sur la liste d’Interpol de 173 djihadistes susceptibles de commettre un attentat à l’étranger. Comment gérez-vous cette menace?

Nous appréhendons cette question sous l’angle du renseignement. Pour chaque djihadiste se trouvant en zone de combat, nos services cherchent à savoir où il se trouve et s’il est en fuite. Ceux qui reviennent sont, d’une certaine manière, les plus résistants et méritent plus d’attention. Au-delà de l’approche judiciaire, il faut prévoir leur prise en charge après la détention. À Genève, nous avons déjà géré le retour de deux personnes. L’une d’elles a fait l’objet d’un accompagnement sur mesure qui donne plutôt de bons résultats en matière de resocialisation.

Difficile d’agir sur la base de soupçons, mais des écoutes préventives sont-elles possibles pour les 86 personnes suivies pour radicalisation?

Jusqu’en août dernier, non. Mais avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi fédérale sur le renseignement, voilà six mois, c’est possible, bien que ce soit très cadré. De plus, des mesures de détention préventive sont en discussion au niveau fédéral.

Une rumeur persistante fait état d’écoutes sauvages qui auraient visé des bagagistes frontaliers travaillant à l’aéroport, lesquels ont par la suite été licenciés en 2015. Les avez-vous ordonnées?

Ce n’est pas de mon fait. Je n’ai pas la prérogative d’ordonner des écoutes. La France, en revanche, a plus de moyens d’action que la Suisse, notamment au plan administratif. Peut-être que ces personnes ont fait l’objet d’écoutes par les autorités françaises.

Pourtant, il se dit que FedPol n’aurait pas apprécié le procédé et vous aurait remis à l’ordre. Qu’en est-il?

En aucun cas. Cela fait partie des légendes urbaines qui relèvent au mieux de la méconnaissance et au pire de la malveillance. Il y a toujours eu des fantasmes de ce genre sur le ministre en charge de la police, suspecté d’être omniscient et omnipotent.

FedPol ne vous a donc pas rendu visite à votre bureau en juin?

Ni en juin ni jamais. Je rappelle que je n’ai pas l’autorité légale pour décider de déclencher des écoutes. C’est la police qui peut le faire, dans le cadre d’un strict contrôle judiciaire. (TDG)

Créé: 18.03.2018, 21h20

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