«On vit le retour de la librairie avec un L majuscule»

Marché du livrePascal Vandenberghe, patron de Payot, fête les 100 ans de son enseigne à Genève.

Pascal Vandenberghe constate que pour Payot, la concurrence d’Amazon est de moins en moins féroce.

Pascal Vandenberghe constate que pour Payot, la concurrence d’Amazon est de moins en moins féroce. Image: Lucien Fortunati

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Cent ans, c’est une belle longévité pour une librairie, secteur économique et culturel dont on publie régulièrement la nécrologie. Si certaines arcades sont au fond du gouffre, Payot célèbre le centenaire de sa présence à Genève le 7 novembre en affichant une santé réjouissante. Pascal Vandenberghe, arrivé dans l’entreprise en 2004, en est aujourd’hui le directeur général et l’actionnaire majoritaire. Il dissèque ce marché du livre qu’il connaît par cœur.

Comment se porte le marché du livre en Suisse romande?

Bien. Nous avons subi deux violentes tempêtes: avec la première baisse de l’euro en 2011, puis avec l’abolition du taux plancher en 2015. Mais depuis un an et demi, les choses reviennent au beau.

Est-ce chiffré?

Le marché du livre dans son ensemble a enregistré en 2018 une hausse de 3%, et la tendance pour 2019 est de +5%. Ce qui est exceptionnel aujourd’hui dans le commerce de détail en Suisse.

Les autres libraires font-ils le même constat que Payot?

Le livre est un marché mature: la part du gâteau n’est pas extensible, il y a des déplacements. On vit aujourd’hui le retour vers la librairie avec un grand L. Selon mes informations, les tendances chez Payot se retrouvent dans les «petites» librairies.

Comment s’opère cette redistribution des cartes?

De gros acteurs non libraires comme les grands magasins abandonnent le livre. Ce n’est pas un enjeu stratégique pour eux.

La Fnac est-elle toujours un gros concurrent pour Payot?

Sur le marché domestique, oui. Hors Amazon, c’est notre principal rival. Mais j’ai le sentiment qu’à Genève en particulier, ce combat, nous l’avons gagné.

Comment avez-vous fait?

Nous avons engagé un nouveau positionnement en 2014 avec l’ouverture d’une arcade à Cornavin, puis en 2015 avec notre magasin à la rue de la Confédération, et la fermeture des deux anciennes librairies (rues de Chantepoulet et du Marché). C’est un gros succès.

Une réussite quantifiable?

Entre 2013 et 2016, si je compare les tickets de caisse – je ne peux pas confronter les chiffres d’affaires car les prix ont baissé – leur nombre a augmenté de 30%. C’est gigantesque. Et la tendance se confirme en 2017, 2018 et 2019. Genève est un cas particulier, avec une hausse des ventes de 7 à 8% par année.

Les Genevois lisent plus que les autres Romands?

Je dirais plutôt que nous avons fait de bons choix stratégiques. Dans une période où beaucoup annonçaient la fin du papier au profit du livre numérique et la mort des librairies dans les cinq ans, nous avons ouvert une arcade de 1500 m2 sur la Rive gauche (1700 m2 aujourd’hui) et de 320 m2 sur la Rive droite. Nous appartenions au groupe Lagardère à l’époque de la validation de ces deux investissements, et ça n’a pas été simple de lui faire avaler ça!

Peu après, en 2014, vous êtes sorti du groupe Lagardère pour redevenir indépendant.

Oui, et je me suis demandé comment j’allais financer la construction d’un magasin aussi ambitieux et… coûteux. Mais nous avons sans trop de difficultés trouvé l’argent auprès d’une banque.

L’image de Payot s’en est-elle trouvée améliorée?

Énormément. Le retour à l’indépendance et à la Suisse a été un facteur très important en termes d’image vis-à-vis du public et des médias, de nos employés aussi. On m’alpaguait souvent dans la rue pour me féliciter.

Donc on lit encore…

Évidemment! Et même les jeunes, contrairement aux idées reçues. Depuis «Harry Potter», il existe un pan entier du secteur qui est consacré aux adulescents. Il est très riche en publications, avec de nombreuses très grosses ventes.

Qui lit, de manière générale?

Il ne faut pas confondre qui achète et qui lit. On sait que 70% de nos acheteurs sont des acheteuses, qui acquièrent aussi pour leurs conjoints et leurs familles. Mais à Payot Rive gauche, c’est moins vrai: beaucoup de bureaux, une population en majorité masculine, donc plus d’hommes qu’ailleurs.

Que lisent les Genevois?

Les livres qu’on nous demande correspondent à ce qu’on voit dans le journal, ce qu’on entend, ce qui occupe les gens: la littérature végane, les guides de voyage pour un week-end en Europe, le développement personnel. Pour saisir l’évolution de la société, placez pendant trente ans une caméra dans une librairie! Le livre est beaucoup plus vivant que l’image qu’on en a. On ne vend plus d’encyclopédies, peu de dictionnaires ou d’ouvrages de sciences humaines, de philosophie.

Les acheteurs viennent chez Payot pour être conseillés?

Le conseil a changé. Les clients arrivent souvent bien renseignés mais ont besoin de réassurance. Le scepticisme par rapport à ce qu’on lit sur internet grandit; les gens ont besoin des compétences du professionnel qu’est le libraire.

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Le livre numérique est-il florissant?

En 2011, Payot a été l’une des premières enseignes francophones à mettre du livre numérique en ligne. Aujourd’hui, ce sont des ventes totalement marginales. Dans le monde francophone, il a fait pschitt. Même aux États-Unis, marché de référence, il est en recul depuis 2015 au profit du papier.

On ne parle plus en Suisse de réglementation du prix du livre, qui reste prohibitif.

Les livres sont plus chers qu’en France, mais c’est le taux de change qui a évolué. En réalité, les prix ont baissé. Le pouvoir d’achat sur le livre des Suisses en Suisse a augmenté de 20% en dix ans!

La concurrence d’Amazon est-elle de plus en plus féroce?

De moins en moins. À l’époque de la première baisse de l’euro, les acheteurs se sont rués sur Amazon car les livres y étaient meilleur marché, et nous avons senti pendant un an, en 2011-2012, une perte de clientèle.

Que pensez-vous de ces inédits qui paraissent – Sagan, Chessex, Proust? Un bon filon commercial?

Je n’en ai lu aucun. Je demande à juger au cas par cas: certains ont sûrement de l’intérêt, d’autres ne sont qu’un coup marketing.

Quels livres en ce moment sur la table de chevet de Pascal Vandenberghe?

Je ne lis jamais au lit. Mais dans le train ce matin, en venant de Neuchâtel, où j’ai habité ces dix dernières années, j’ai lu Raymond Aron, des choses que je n’avais pas encore lues de lui.

De belles découvertes lors de cette rentrée littéraire?

Je vis désormais très loin de l’actualité du livre et ne suis plus soumis à la tyrannie de la nouveauté. J’en lis très peu. J’aime les essais, les ouvrages de sciences humaines, les classiques. Je viens par exemple de relire L’Arioste.

Le livre que vous avez le plus souvent offert?

C’est un libraire qui offre, donc je choisis un livre précis en fonction de la personne à qui il est destiné.

Créé: 01.11.2019, 19h14

Le poids des mots: Payot, c’est…


  • 12 librairies en Suisse romande, dont la surface varie de 120 à 2000 m2.

  • 7500 m2 de surface de vente.

  • … de 13 000 à 100 000 titres par librairie.

  • … le site www.payot.ch.

  • 70 millions de chiffre d’affaires net (environ un tiers du marché).

  • 300 collaborateurs (215 équivalents temps plein).

  • 214 731 ouvrages vendus au moins une fois dans l’année, et près de 3 millions d’exemplaires.

  • Plus de 60% des références écoulées le sont entre un et cinq exemplaires: «Nous vendons le poivre au grain!» commente Pascal Vandenberghe

  • (voir ci-dessus).

  • La littérature, tous genres et tous formats confondus, égale 25% du chiffre d’affaires. Avec la jeunesse et la BD, on arrive à moins de 50%.

  • La «non-fiction» (y compris la formation et l’information) fait plus de 50% du chiffre d’affaires. (Chiffres 2018. Source Payot)



P.Z.

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