Olivier Jornot gagne par forfait

Élections judiciairesLe procureur général sera réélu tacitement. Bilan d’un magistrat craint de tous.

Olivier Jornot, 50 ans, est procureur général depuis 2012.

Olivier Jornot, 50 ans, est procureur général depuis 2012. Image: Lucien Fortunati

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Personne n’a osé l’affronter. Olivier Jornot, seul candidat à sa succession, sera élu de manière tacite ce printemps au poste de procureur général, sans scrutin populaire ni débat. Il continuera donc à diriger la justice du canton pendant six ans. Ces dernières semaines, les partis de gauche et les juristes progressistes ont bien tenté de sonder les candidats possibles. Une femme aurait été la bienvenue. Mais le bassin de juges, de procureurs ou de magistrats potentiels se révèle somme toute restreint. Ou alors, faut-il chercher ailleurs l’absence de contestation publique du procureur général?


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Aborder le bilan d’Olivier Jornot, c’est courir laborieusement après des interlocuteurs d’accord de s’exprimer publiquement. Il faut se résoudre à l’anonymat et entendre les mêmes mots, unanimes, dans son propre camp comme chez ses adversaires. Le procureur général est cassant, parfois méprisant, mais il est doté d’une force de travail et d’une intelligence hors pair.

Le tempérament du boss

Après avoir succédé au démissionnaire Daniel Zappelli en 2012, Olivier Jornot s’est présenté devant le peuple en 2014 avec la casquette de l’homme ayant remis de l’ordre au Parquet. Six ans plus tard, le bilan est-il toujours aussi reluisant? L’an dernier, un quart des 43 procureurs a quitté la maison pour d’autres juridictions.

Tout en soulignant «le caractère très astreignant de la fonction», Olivier Jornot rappelle que le Parquet est une porte d’entrée à un poste de juge et les rocades ont été nombreuses l’an dernier (lire ci-dessous). Mais le tempérament du boss ne serait pas étranger à cet exode. «Le procureur général, par sa personnalité, ses directives, son style de management militaire, impose, édite, contrôle mais n’écoute pas, affirme une source interne. Jornot est une machine. Il a fait un Ministère public à son image, où chaque procureur est réduit à l’état de machine. Seul le rendement compte.» Est-ce un problème? «L’instance souffre énormément de cette forme de tyrannie, le niveau de burnout n’a jamais été aussi élevé. Il n’y a plus aucune place pour une justice à visage humain. Mais l’appareil est stable, intègre et respecté», concède cet observateur privilégié.

«Le procureur général, par sa personnalité, ses directives, son style de management militaire, impose, édite, contrôle mais n’écoute pas»

C’est sans doute à cette aune qu’il faut analyser l’absence de voix publiques discordantes. De l’extérieur, Olivier Jornot incarne comme nul autre la figure sévère et attendue de l’accusateur public. Du côté des tribunaux, les jugements sont rendus, la justice civile fait peu parler d’elle. En somme, l’institution fonctionne.

Pour le public, l’ancien député libéral est aussi celui qui a repris des dossiers pénaux retentissants - Fabrice A., agressions de Saint-Jean - sans faillir, dans un Canton passé maître dans l’art de rater ses grands procès. Remarquable orateur, le procureur général livre des réquisitoires à son image: cinglants, redoutables, accablants pour le prévenu dans l’attente de sa peine.

Contre-pouvoirs esquintés

Si Olivier Jornot est parvenu à construire sa figure toute puissante, tape-t-il trop fort sur ses contre-pouvoirs? On pourrait retourner la question: a-t-il réussi à mettre au pas la police et les politiques? Les forces de l’ordre, d’abord, n’ont de cesse de dénoncer l’acharnement dont elles feraient l’objet.

Cette dernière législature aura été celle des poursuites à l’encontre d’agents ayant commis des excès de vitesse dans l’exercice de leur fonction. Un vrai malaise gagne la corporation. «Nous ne faisons que notre boulot», crient les agents traduits en justice et qui écopent des mêmes sanctions que les chauffards. Mais Olivier Jornot, inflexible, renvoie à l’une de ses directives et aux coefficients de tolérance qu’il a édictés. Au-delà, la machine pénale se met en marche, implacable. «À juste titre, les policiers vivent mal de devoir être auditionnés à plusieurs reprises, alors qu’ils ont fait correctement leur travail, relève l’avocat Robert Assaël, régulièrement mandaté pour défendre des policiers. Ce d’autant plus que l’accueil du procureur général est souvent rugueux. Cette approche est contre-productive, car elle peut démotiver les policiers et les amener à ne plus oser agir. Il ferait mieux d’écarter d’emblée les plaintes fantaisistes, toujours plus nombreuses.»

Pour un autre connaisseur du fonctionnement de la justice et des institutions, l’intransigeance du procureur général à l’égard de la police s’inscrit dans la relation de pouvoir compliquée qu’il entretient avec le Conseil d’État. «Olivier Jornot a de la peine à concevoir que la force publique ne lui soit pas soumise. Ces poursuites, tout comme les directives qu’il édicte, sont un moyen de la mettre sous son contrôle. Sur ce point, il contribue au sentiment de défiance vis-à-vis de la police. C’est regrettable.»

La fin de la législature aura été celle des affaires politiques. Du cas Maudet aux notes de frais de la Ville, entre une perquisition musclée et un communiqué visant le président du Conseil d’État d’alors - la déflagration n’a pas fini se faire ressentir - le Parquet est apparu sous un jour particulièrement offensif. Olivier Jornot fait-il de la politique quand il traque les failles des politiques? Il le réfute et rappelle ses obligations quand un indice d’infraction est constaté. Quant à l’ambition d’un retour en politique, il la balaie également.

Les partis ne ripostent pas

Étrange paradoxe. À l’heure où la justice souffle dans les bronches des élus, l’ensemble des partis se tait, échoue à trouver un adversaire et ouvre la voie royale à Olivier Jornot.

Le MCG a bien tenté de proposer un projet de loi au Grand Conseil afin de retirer au procureur général la gestion du pouvoir judiciaire. Ce qui est présenté comme la volonté de mettre fin à un particularisme local (Genève est le seul canton où le procureur général dirige à la fois le Ministère public et les tribunaux) s’apparente davantage à une timide tentative d’affaiblir le procureur général. «Olivier Jornot n’est pas notre cible, assure Patrick Dimier, le député à l’origine du texte. Mais le canton mérite une réflexion sur le fonctionnement de la justice et la séparation des pouvoirs.»

À l’aube d’un nouveau mandat, Olivier Jornot s’est aussi distingué par ses excès. En 2016, son comportement pendant la soirée arrosée du Parquet de l’hiver lui vaut une dénonciation au Conseil supérieur de la magistrature. Au même moment, sa relation avec une procureure éclate au grand jour, rappelant l’interdiction faite à deux magistrats de la même juridiction de faire ménage commun. La polémique dure quelques mois, jusqu’à l’annonce de la rupture du couple.

Dans les deux cas, les enquêtes du CSM n’accoucheront que de timides avertissements. Comme lors de ses confrontations avec les politiques, les corps de police ou ses contradicteurs internes, Olivier Jornot laisse une image contrastée. Et celle d’un homme inattaquable.


«Je suis sevré de la politique et j’en suis très heureux»

Quelle lecture faites-vous de l’absence d’adversaire pour cette élection?

Contrairement à ce qu’on a pu lire, il ne s’agit pas d’une élection politique qui exigerait à tout prix un combat électoral. La justice a besoin de sérénité et si personne ne souhaite renverser le magistrat en place, tant mieux. Bernard Bertossa s’était trouvé exactement dans la même situation en 1996 et le parallèle ne me déplaît pas.

Il y a de nombreux départs au sein du Ministère public. La faute à certains traits de votre personnalité?

Ces départs s’expliquent par le fait que le Ministère public est traditionnellement la porte d’entrée dans la magistrature. Plusieurs postes de juges s’étant libérés, les rocades ont été nombreuses, ce que je suis le premier à déplorer. J’ajouterais que la fonction de procureur est très astreignante. Quand on instruit des affaires pénales, qu’on se confronte chaque jour aux prévenus et aux avocats, la question de savoir si le procureur général est mielleux ou cassant n’influence pas les choix de carrière.

Les affaires politiques se sont multipliées. Votre intransigeance est-elle un moyen d’affaiblir les élus poursuivis?

La fonction de procureur général ne permet aucun faux pas. Lorsque des indices de commission d’une infraction sont constatés, le Code de procédure pénale nous contraint à poursuivre les auteurs. Si on n’a pas le courage de le faire, mieux vaut quitter la fonction. Je suis entouré de cinq premiers procureurs, dont trois sont de gauche, et je peux vous garantir que nous faisons preuve d’une neutralité absolue.

On vous prête des ambitions pour le Conseil d’État.

Je suis sevré de la politique depuis la minute qui a suivi mon élection au poste de procureur général en 2011. J’observe la politique et j’ai mes opinions, mais je suis passé de l’autre côté du miroir et en suis très heureux. Un retour en arrière est extrêmement improbable.

Créé: 03.02.2020, 18h40

L’essentiel

Candidature Aucun parti n’est parvenu à présenter un prétendant.

Portrait Musclée, la législature du PLR a laissé des traces chez ses contre-pouvoirs.

Tempérament Derrière la figure sévère, des excès ternissent le bilan.

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