Nouvelle thérapie pour malades oubliés

SantéBasée à Genève, l’Initiative Médicaments contre les maladies négligées (DNDi) a développé un produit pour traiter la maladie du sommeil. En quinze ans, elle a révolutionné l’accès aux soins.

Le docteur Bernard Pécoul, médecin, fondateur et directeur exécutif de la fondation DNDi: «Il y a une vraie tension entre la nécessité de gagner du temps et les règles et protocoles nécessaires pour montrer l’efficacité
d’un médicament.»

Le docteur Bernard Pécoul, médecin, fondateur et directeur exécutif de la fondation DNDi: «Il y a une vraie tension entre la nécessité de gagner du temps et les règles et protocoles nécessaires pour montrer l’efficacité d’un médicament.» Image: Georges Cabrera

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La maladie du sommeil a beau menacer 65 millions de personnes, elle n’a jamais représenté un marché assez lucratif pour aiguiser l’intérêt des laboratoires. Le fexinidazole est une révolution dont le cœur se trouve à Genève. Simple, ce nouveau traitement remplacera des soins lourds et qui, jusqu’à peu, se révélaient mortels pour un patient sur vingt contaminés par la mouche tsé-tsé. Dans le quartier des organisations internationales, l’Initiative Médicaments contre les maladies négligées (DNDi selon son sigle anglais) pilote un réseau mondial. À sa tête, le docteur Bernard Pécoul, médecin, fondateur et directeur exécutif de la fondation, tient les premiers échantillons entre ses mains.

Pour l’instant, c’est un traitement que l’on montre avec parcimonie. Le fexinidazole passera devant l’Agence européenne des médicaments pour approbation au début de l’année 2018. Avec sa posologie didactique en guise d’emballage, ce traitement à suivre durant dix jours bénéficie d’une procédure accélérée. Au terme de celle-ci, le traitement contre la maladie du sommeil pourra être distribué en République démocratique du Congo, en République centrafricaine et au Congo-Brazzaville, pays les plus touchés par la maladie du sommeil.

Si les espoirs de distribuer le médicament à large échelle se concrétisent, c’est que les études cliniques viennent de livrer des résultats positifs. Au terme de plusieurs années de recherche sur 394 patients recrutés en RDC et République centrafricaine, le taux de guérison, de 91,2%, se situe «dans la fourchette d’acceptabilité». La voie à une approbation est ouverte.

Émanation de Médecins sans frontières

Du fait des patients qu’elle touche, la maladie du sommeil a jusqu’alors été négligée par l’industrie pharmaceutique. Elle menace tout de même 65 millions de personnes dans 36 pays d’Afrique – très majoritairement en RDC (84%). Transmis par la mouche tsé-tsé, le parasite attaque le système nerveux, plonge le malade dans le coma, avant de tuer dans presque 100% des cas sans traitement. La méconnaissance de la maladie entraîne également une brutale stigmatisation de ceux qui sont infectés. Lorsque le cerveau est atteint, ces hommes et femmes au comportement léthargique et insensé sont pris pour des fous, voire emprisonnés.

Jusqu’à présent, deux traitements se sont succédé. Chacun avec son fardeau. Jusqu’en 2009, seul un dérivatif d’arsenic se révélait efficace. Contrepartie tragique, il provoquait la mort de 5% des patients traités. Puis, DNDi a découvert un mélange thérapeutique appelé «NECT». Administré depuis huit ans, ce traitement nécessite une ponction lombaire (pour connaître le stade de la maladie) et de multiples injections au sein d’une infrastructure hospitalière lourde. «Pour quatre malades, il fallait transporter un kit de 40 kilos. Étant donné que les personnes contaminées se trouvent majoritairement dans les champs et les zones humides, il fallait plusieurs jours pour atteindre certains villages reculés», détaille Bernard Pécoul. Voilà ce que le fexinidazole viendra remplacer, à raison d’une prise de comprimés pendant dix jours.

Les travaux pour aboutir à cette molécule sont révélateurs du modèle DNDi, récemment auréolé du Prix de l’innovation de la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (CCIG).

L’anecdote raconte qu’en 1999, la première réunion de ce qui est devenu DNDi s’est tenue dans un parking. «C’est vrai. Les locaux de Médecins sans frontières aux Eaux-Vives étaient trop exigus», sourit le docteur Pécoul. Mais le véritable acte fondateur sera le Prix Nobel de la paix remis à MSF en 1999. Cette année-là, l’association décide de consacrer le million de dollars qui accompagne la distinction à une campagne d’accès aux médicaments. En son sein, le docteur Pécoul prend les commandes de la campagne après avoir passé plus de vingt ans sur le terrain.

Rapidement, l’OMS, l’Institut Pasteur et les instituts de recherche indien, kényan, brésilien et malaisien s’associent à MSF, donnant naissance en 2003 à DNDi, organisme de recherche et de développement sans but lucratif.

«Pour être efficaces, nous devons absolument comprendre la logique business des pharmas»
Dr Bernard Pécoul Fondateur et directeur de DNDi

Quinze ans plus tard, la fondation a développé sept traitements et ambitionne d’en élaborer davantage ces cinq prochaines années (lire ci-dessous). Pour chacun des cas, il s’agit d’identifier une maladie dont les traitements sont trop coûteux, inadaptés ou simplement inexistants dans un pays en développement. À partir de là, un réseau international public et privé se met en marche. «Pour chacun de nos 250 employés, il y a quatre personnes qui travaillent chez nos partenaires, qu’ils soient institutionnels, universitaires ou industriels», relève le docteur Bernard Pécoul. La fondation s’appuie sur un budget annuel stable de 60 millions d’euros, grâce à des financements diversifiés. Parmi ceux-ci, la Fondation Gates, la Coopération suisse et le Canton de Genève, l’un des premiers donateurs publics.

L’industrie y trouve son compte

Pour fonctionner, le réseau mondial a besoin de structures capables de fabriquer les médicaments: les pharmas. Aujourd’hui, 40% des 250 collaborateurs de DNDi sont issus de cette industrie. Un atout, selon le docteur Pécoul. «Pour être efficaces, nous devons absolument comprendre leur logique business», dit-il. Aussi, chacun des médicaments est créé en partenariat avec un groupe pharmaceutique. Pour le fexinidazole, c’est la multinationale française Sanofi qui a accepté de produire la molécule. «Nous connaissons le prix de revient du médicament, ce qui nous permet de négocier des tarifs raisonnables tout en offrant au groupe la possibilité de réaliser une marge.» En l’occurrence, le profit de la multinationale atteint 20%.

Avant la fabrication, la création d’un médicament passe par des protocoles précis et des années de recherches approfondies. Preuve en est, le fexinidazole a été identifié à partir d’une molécule découverte par un laboratoire allemand dans les années 80. Faute d’intérêt, elle avait été abandonnée.

Désormais, elle renaît pour révolutionner le traitement contre la maladie du sommeil.

Ce processus a pris dix ans. Une éternité lorsque les situations sanitaires paraissent urgentes? «Il y a une vraie tension entre la nécessité de gagner du temps et les règles et protocoles nécessaires pour montrer l’efficacité d’un médicament», répond le directeur, admettant «la pression» qu’il met sur ses équipes.

Aux murs de son bureau niché dans le quartier de la Genève internationale, le médecin a affiché un simple tableau plastifié. Dans des cases, la liste des médicaments en développement par la fondation, classés selon leur stade d’évolution. Curieusement, le fexinidazole n’est pas encore né qu’un remplaçant pointe déjà. La molécule se nomme «acoziborole». Avec elle, une seule dose suffira à traiter la maladie du sommeil, au lieu de dix.

«La lutte contre les maladies tropicales négligées», mardi 28 novembre, à 18 h 30, aux HUG (auditoire Marcel-Jenny)

Créé: 26.11.2017, 19h22

Hier le paludisme, demain l’hépatite C

À en croire le DNDi, les activités devraient s’accélérer dans les cinq prochaines années. Après les sept traitements développés depuis 2003, neuf à onze nouvea ux médicaments se trouvent à des stades divers, avec l’objectif d’aboutir avant 2023.
Parmi les réalisations les plus retentissantes figurent le développement puis la distribution de 500 millions de traitements contre le paludisme en 2007 et 2008. Pour cela, DNDi avait convaincu Sanofi-Aventis de produire des traitements d’une valeur totale de moins d’un dollar pour un adulte, moins de 50 ct. pour un enfant. Aujourd’hui, ces prix ont encore baissé.
Des actions similaires ont porté sur la leishmaniose viscérale en Afrique de l’Est et en Asie du Sud et sur la maladie de Chagas. Un traitement plus efficace a par ailleurs été développé pour les enfants infectés par le VIH en même temps que la tuberculose. Aujourd’hui, la conservation de l’un des produits au frigo est indispensable (ce qui s’avère extrêmement difficile selon les conditions), raison pour laquelle les équipes sont sur le point de finaliser une poudre «qui peut être conservée et qui commence à produire des résultats», selon le docteur Pécoul. L’hépatite C fait également partie des cibles.

Objectif: remplacer le traitement à 80 000 dollars contrôlé par un seul groupe pharmaceutique par une solution à moins de 300 dollars. L.D.S.

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