Noël entre parfum d’encens, de dinde et de patriotisme

GenèveNoël, construction du IVe siècle, a évolué au fil de l’histoire. Retour sur sa genèse, de l’essor à l’interdiction et à la mondialisation

Une fresque de la Nativité (10e-11e siècle) retrouvée dans un monastère Copte à Faras (Soudan).

Une fresque de la Nativité (10e-11e siècle) retrouvée dans un monastère Copte à Faras (Soudan).

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Le sapin qui couve des montagnes de cadeaux, les yeux qui scintillent comme les flammes des bougies, les effluves de dinde et de cardons gratinés qui embaument le salon enguirlandé, le petit Jésus dans sa mangeoire qui décore plus qu’il ne symbolise. C’est Noël! Mais avant d’atteindre cette image d’Épinal que l’on connaît, la fête a revêtu plusieurs formes. Noël n’était rien avant le IVe siècle. Il a pris son essor jusqu’à marquer le premier jour de l’an, jusqu’à être récupéré par les chefs d’État après avoir été répudié par Calvin. Jusqu’à se débarrasser de sa soutane chrétienne pour une tenue séculière et mondialisée. Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Université de Genève (UNIGE) et théologien protestant, revient sur les vies de Noël.

Avant le IVe siècle, on n’a pas pour coutume de célébrer les anniversaires, et même Jésus ne fait pas exception. François Walter, professeur honoraire à l’UNIGE et spécialiste de l’histoire suisse, a coécrit avec l’historien français Alain Cabantous l’ouvrage «Noël, une si longue histoire». Ils y expliquent que «la dimension de l’individu unique, autonome et réflexif n’était pas primordiale par rapport à la dimension collective». On ne fête pas la venue au monde du Christ mais la question préoccupe tout de même l’Église romaine, qui cherche à déterminer le jour de sa naissance.

Le choix du 25 décembre

La réflexion naît alors que diverses religions rivalisent, qu’il faut fournir des repères aux fidèles et s’opposer aux cultes païens. La tâche n’est pas aisée car l’acte de naissance est plutôt lacunaire: seul Luc livre quelques indices, indiquant qu’à la naissance de Jésus, «les moutons paissaient dans les champs». «On en déduit que la naissance n’a pas eu lieu en hiver, en Palestine il faisait trop froid pour sortir les bêtes!» relève Michel Grandjean.

L’Église fait fi de la logique et, vers le milieu du IVe siècle, tranche et choisit le 25 décembre. L’hypothèse la plus probable est le lien avec le solstice d’hiver qui tombait ce jour-là selon le calendrier romain. Une naissance qui symbolise alors l’irruption de la lumière durant la nuit la plus longue. Et se répand en Orient, en Gaule, tout en demeurant une célébration chrétienne parmi d’autres, loin derrière Pâques. Mais la fête fait son chemin et aux VIIIe et IXe siècles, elle a pris une telle importance que dans des villes comme Genève – jusqu’au XVIe – on fera débuter l’année le 25 décembre. Noël est alors encore bien ancré dans le giron de l’Église, on le fête avec une messe de minuit, quelques présents et des crèches dans les églises. Le théologien protestant indique que celles-ci se popularisent avec François d’Assise, «dans la première moitié du XIIIe, alors qu’il cherche à faire comprendre le dénuement dans lequel Jésus est venu au monde, afin de montrer son extrême pauvreté». Les crèches se popularisent en Italie, en Provence. «Les santons sont d’ailleurs voués à un usage à domicile. Cela a contribué à la domestication de la fête.»

Noël méprisé, Genève moqué

Après le rayonnement viennent les années sombres pour Noël. Le grand principe de la Réforme protestante consistant à s’en tenir strictement à ce que disent les Écritures, Noël n’y étant pas mentionné, il n’a donc aucune valeur aux yeux des autorités religieuses de la Réforme. À Genève, dès 1540 et le décret des Ordonnances ecclésiastiques, le voilà banni et clandestin. «Les célébrations sont condamnées comme des superstitions fomentées par les papes!»

Les cultes classiques continuent d’être célébrés la semaine et le dimanche. Notamment ce dimanche 25 décembre 1550. Calvin officie et remarque que l’église est plus remplie que d’habitude. «Au lieu de s’en réjouir, il enguirlande les gens!» rapporte Michel Grandjean. Il leur dit que s’ils sont là pour célébrer Noël, alors ce sont des «bêtes enragées». Les alliés protestants de Genève, dont Bâle et Berne, ne sont pas aussi stricts et ont vite rétabli Noël. «Ils se moquent d’ailleurs des Genevois qui, dès 1603, célèbrent l’Escalade, une victoire temporelle, mais pas la victoire de Dieu qui entre dans l’histoire des hommes…»

Noël sera finalement réhabilité progressivement autour de 1720. Avant de subir une révolution au XIXe siècle, où on lui ajoute des traditions, dont celle du sapin venue d’Alsace et du monde germanique. «Le sapin représentait très probablement l’arbre du Jardin d’Eden, duquel est issu le fruit qu’Ève a donné à Adam et qui a fait entrer le péché dans le monde.» En souvenir, on pare l’épineux de pommes, imitées plus tard par des boules en verre.

Support de propagande

Noël devient aussi une véritable fête de famille sécularisée. «À cela se mêlent durant les années 1860 des accents nationalistes», écrivent François Walter et Alain Cabantous. En 1879, l’unité allemande intensifie encore cette appropriation noëlique. «De plus en plus, la fête est présentée comme fondamentalement allemande, ce caractère prévalant sur l’aspect chrétien.»

La Première Guerre mondiale poursuit ce mouvement, souligne Michel Grandjean. «Les discours patriotiques associent la ferveur de Noël à la grandeur de la nation. La famille réunie pense au père, au fils dans les tranchées, on prie Jésus de donner la victoire. Noël prend un regain d’importance.» Les chefs d’État récupèrent ce moment symbolique et s’efforcent de profiter de son audience pour promouvoir des valeurs. De ces Noëls de guerre, ajoutent les deux historiens, «on retiendra les privations et l’omniprésence de la symbolique belliqueuse». L’industrie propose des jeux en rapport avec la stratégie militaire, les décorations s’enrichissent de boules en forme de sous-marins, de torpilles…

Durant la deuxième moitié du XXe, Noël finit par succomber à la mondialisation. «C’est devenu une fête de fin d’année, célébrée partout, qu’on soit chrétien ou non», résume Michel Grandjean. À quoi ressemblera-t-il dans quelques décennies? L’anti-consumérisme aura-t-il signé son arrêt de mort? «C’est une fête tellement ancrée dans les mœurs, tellement obligatoire socialement, qui renvoie à une symbolique qui nous touche si profondément (la naissance d’un enfant), que je suis prêt à parier qu’on célébrera encore Noël dans les siècles qui viennent», conclut le théologien. (TDG)

Créé: 24.12.2018, 07h22

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Le Père Noël ne doit rien à Coca-Cola

Le personnage du Père Noël (Santa Claus pour les Anglo-Saxons) est inspiré de l’évêque Saint-Nicolas. La plupart des représentations de ce saint le montrent vêtu d’un manteau vert. Pour beaucoup, le manteau rouge proviendrait d’une publicité de fin d’année de Coca-Cola en 1931. Elle représente un vieillard rond, jovial et joufflu, portant une barbe blanche fournie tout habillé de rouge et blanc, les couleurs de la marque de soda américaine.
D’une part, Coca n’est pas la première société à avoir utilisé l’image d’un Père Noël en rouge. La marque de stylo Waterman l’avait déjà utilisé dès 1907, comme Michelin, quelques années plus tard. Et d’autre part, Saint-Nicolas a bel et bien été représenté avec un manteau rouge dans l’iconographie du XIXe siècle.

La tradition des cadeaux offerts aux enfants avait primitivement lieu le jour de la Saint-Nicolas, au début de décembre. Elle n’a donc rien à voir avec les Rois mages. Même si le monde chrétien a établi ce lien. C’est à cause d’un écrivain américain, auteur de contes pour enfants, que cette fête s’est déplacée au 25 décembre. Le poème «Visit from Saint Nicolas» a été écrit par Clement Clarke Moore, et il est lu depuis plus de cent ans à l’église de l’Intercession à New York. Il est aussi l’auteur en 1822 du poème «Twas The Night Before Christmas», qui raconte l’arrivée du Père Noël au soir du 24 décembre dans une maison américaine. Ce professeur est aussi considéré comme le «sauveur» de Greenwich Village suite à la publication d’un pamphlet à ce sujet.

Les habitants du Genevois,
de part et d’autre de la frontière, savent enfin que le hameau du Père Noël se trouve à Saint-Blaise en France voisine. Les autres Européens pensent qu’il est en Laponie et les États-uniens croient qu’il est au pôle Nord. Le village du Père Noël le plus connu est en Finlande à Rovaniemi. Cette ville attire chaque année des millions de touristes. O.B.

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