Moins d’une rue sur cent honore une femme à Genève

Journée des droits des femmesUne députée demande qu’on dédie davantage d’artères aux figures féminines.

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Où sont les femmes? La question que chantait Patrick Juvet se pose en observant la nomenclature des rues genevoises. Si les artères saluant des hommes sont légion, il faut scruter pour dénicher des chaussées, souvent des venelles méconnues, rendant hommage à des personnalités féminines.

La situation, qui ne distingue guère Genève d’autres villes, ne fait pas le bonheur de tous. Et encore moins de toutes. Une députée veut que cela change. La Verte Delphine Klopfenstein a déposé une motion en ce sens au Grand Conseil. Elle demande à l’Exécutif d’adapter le règlement en la matière, afin qu’on puisse à nouveau honorer facilement des personnages marquants en leur vouant des rues et afin que les baptêmes à venir favorisent les femmes.

Un levier «bon à prendre»

S’agit-il d’un combat central dans la promotion de l’égalité des droits? «Tous les leviers sont bons à prendre, même si ce n’est pas le seul, réplique Delphine Klopfenstein. Les noms de rues sont une manière de s’approprier l’espace public, que se partagent tant les hommes que les femmes et où ces dernières doivent aussi être représentées.»

La réglementation actuelle, modifiée en 2012, précise que «les dénominations courtes se référant à la toponymie locale sont privilégiées» et que ce n’est qu’à «titre exceptionnel» que le Conseil d’Etat peut déroger à la règle et autoriser de dédier des artères à des «personnalités importantes décédées depuis plus de dix ans et qui ont marqué de manière pérenne l’histoire de Genève». «Ce qui est exceptionnel l’est encore davantage pour les femmes», argue Delphine Klopfenstein. Selon elle, la restriction réglementaire pénalise d’abord le beau sexe.

Femmes ultraminoritaires

Les rues vouées aux femmes restent rares dans le canton. On en dénombre une petite trentaine, soit «moins de 1% sur l’ensemble des 3263 rues du canton», critique l’élue. Sur ce total, environ 700 axes sont nommés d’après des personnes ou des familles.

Scientifiques, artistes, femmes de lettres ou personnalités locales, les lauréates sont parfois évoquées par leur seule fonction. Par exemple, le chemin de l’Impératrice évoque Joséphine de Beauharnais, l’ex-épouse de Napoléon Ier, ayant brièvement habité à Pregny-Chambésy en 1812, après son divorce.

Des noms et des polémiques

La Commission cantonale de nomenclature conseille le Conseil d’Etat dans ses décisions toponymiques. Parmi ses sept membres, on ne trouve qu’une femme: Geneviève Arnold, également députée (PDC), appuie la requête de sa collègue. «Les femmes ont grandement contribué à l’histoire genevoise, commente-t-elle. Au sein de la commission, nous étions opposés aux restrictions du Conseil d’Etat. Une commune doit pouvoir reconnaître une personnalité pour le rôle qu’elle a joué sur le plan local.» Selon elle, c’est l’attribution de la rue desservant l’Hôpital cantonal à l’obstétricienne Gabrielle Perret-Gentil qui a motivé la réticence de l’Exécutif. Une polémique avait éclaté en 2008: la doctoresse a été une pionnière de l’avortement en milieu médical.

Qu’en dit le seul magistrat en fonction à avoir siégé à l’époque, François Longchamp? «Pas du tout! dément-il. Il y a eu une polémique sur le vœu d’une commune d’honorer un homme dont on peinait à comprendre en quoi il avait marqué l’histoire du canton, de sa commune ou même de son quartier ou de son métier. Nous favorisons désormais les noms de lieux-dits ou évocateurs des anciennes activités d’un site, témoignant de l’histoire genevoise.»

Foison de candidates

En 2006, le Service cantonal pour la promotion de l’égalité a publié une brochure recensant les rares rues vouées aux femmes et en proposant d’autres pour de futures dénominations. Certaines ont été honorées depuis lors, comme la chroniqueuse du XVIe siècle Jeanne de Jussie, patronne d’une venelle de Lullier, ou la comédienne Germaine Tournier, à qui Vandœuvres a dédié un chemin en 2010. Plus aucune femme n’a franchi l’écueil depuis lors, alors que des hommes défunts y sont encore parvenus (Martin Bodmer, fondateur de bibliothèque, ou le psychologue Jean Piaget).

La voyageuse Ella Maillart a reçu une école à défaut de rue. D’autres patientent: citons Louise «Loulou» Boulaz, pionnière de l’alpinisme, Marie Dentière, auteure du XVIe siècle évoquée sur le mur des Réformateurs, la philosophe Jeanne Hersch ou encore Marcelle Moynier, fondatrice du Théâtre des Marionnettes. (TDG)

Créé: 07.03.2016, 17h43

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Une quête ardue

Sur le site de l’Etat, un moteur de recherche permet de trouver les noms géographiques selon leur genre et localise ainsi la trentaine de figures féminines ornant les cartes locales. Avec des ratés. L’outil ignore la reine Marie-José d’Italie, titulaire d’un chemin à Meinier, mais attribue à tort un sexe féminin à Louis- Frédéric Eckert (pépiniériste ayant pignon sur rue à Cressy), au Canada (qui a sa route à Vernier) ou à Camille Corot (le peintre a immortalisé Dardagny, qui le remercie par un chemin).

Et la rue Caroline? Elle se réfère à un roi, Charles-Emmanuel IV de Piémont: se fût-il agi d’un boulevard, on aurait donc dit carolin. Quant à la caroline qu’évoque un chemin lancéen, elle désigne un type de peuplier.

Des voies obscures

La Mère Royaume, vous connaissez? Véritable mythe de l’histoire genevoise, l’aïeule de nos marmites en chocolat dispose d’une voie méconnue, aux Pâquis. Mesurant moins de 150?mètres, la rue Royaume n’a rien d’une adresse glamour. «Le nom de la rue, tel que formulé, évoque davantage sa famille, qui a été importante», souligne l’historienne Corinne Walker, qui lui a consacré un livre. Il s’agit même de la famille de son mari, puisque la farouche mijoteuse de soupe se nommait Catherine Cheynel.

«La Mère Royaume, dont la figure héroïque a émergé au XIXe siècle, est clairement le personnage le plus populaire de l’Escalade, qui fait office de fête nationale à Genève, souligne la spécialiste. Elle mériterait plus qu’une petite rue, mais Albert Cohen et Jorge Luis Borges aussi (ndlr: les deux auteurs du XXe siècle ont droit à de petites rues aux Pâquis et à Saint-Jean). On a pris tardivement conscience de l’importance d’honorer les femmes. Ce qui restait pour elles, comme pour des hommes plus contemporains, c’était les portions congrues!» Fait révélateur: Isaac Mercier, héros moins connu de l’Escalade, jouit, lui, d’une place à son nom – un carrefour majeur bien connu des usagers du tram 15. Quant à Dame Piaget, herculéenne déménageuse d’armoire lors de la nuit d’encre de 1602, elle est rayée de la carte.

Rares sont les femmes à jouir d’artères centrales ou en vue. Pionnière du féminisme, Emilie Gourd bénéficie de 200?mètres aux Tranchées. Quant au record, il appartient sans doute à sainte Clotilde, avec 400?mètres d’avenue à la Jonction. Cette princesse burgonde, qui a peut-être vécu à Genève au Ve siècle, est connue pour avoir converti au christianisme son époux, Clovis, roi des Francs.

Selon Geneviève Arnold, la Commission de nomenclature a récemment déconseillé de dédier à une artiste peintre une rue de Sécheron. «Il s’agissait d’une impasse ne servant qu’à des camions de livraison: cela aurait été dégradant», juge-t-elle. Et de plaider: «Osons débaptiser un boulevard pour le dédier à une femme!»

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