Migration: prévenir le choc des cultures

GenèvePrès de 150 migrants ont assisté à une journée prévention sur les addictions, la sexualité, le cancer et la nutrition. Reportage.

L’ambassadrice afghane et la sage-femme Lorenza Bettoli expliquent la contraception, les maladies sexuellement transmissibles et parlent de grossesse face à un auditoire majoritairement masculin.?

L’ambassadrice afghane et la sage-femme Lorenza Bettoli expliquent la contraception, les maladies sexuellement transmissibles et parlent de grossesse face à un auditoire majoritairement masculin.? Image: Laurent Guiraud

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«Pourquoi les gens consomment des drogues ici si tout est parfait?» Jeudi après-midi dernier, le Centre d’accueil pour migrants de la Roseraie accueille quatre intervenants de différentes associations de prévention. Cent cinquante participants, majoritairement des jeunes hommes, sont venus assister à différents ateliers autour de la santé sexuelle, des addictions, de la prévention et du dépistage du cancer ou encore de l’alimentation et du mouvement. Des «ambassadrices» des communautés migrantes assurent la traduction en farsi, albanais ou mongol. Des civilistes de la Roseraie celle en espagnol et en tigrigna (ndlr: langue de l’Erythrée).

Au sous-sol, Rémy Benoît, de Carrefour Addictions, aborde le sujet de la consommation du cannabis et de l’alcool face à un auditoire rempli d’Afghans. L’intervenant explique les risques légaux «très élevés» de la détention de drogues en Suisse puis interroge sur les effets de la consommation sur le psychisme. Il enchaîne sur un jeu des vrais/faux: «L’alcool est-il une drogue?». La moitié de la salle vote oui, l’autre non. La bonne réponse était oui. L’assemblée écoute attentivement les explications du spécialiste: «On parle de drogue dès qu’il y a un effet sur le psychisme et un risque d’addiction. En Suisse, l’alcool est une drogue légale.» Une main se lève: «Pourquoi la loi suisse autorise l’alcool et pas le cannabis?» La question fait sourire les bénévoles de la Roseraie. «C’est culturel, l’alcool est consommé depuis des siècles en Suisse. 85% de la population en consomme. Si on l’interdisait, les gens se révolteraient. Et puis nous avons des vignes.» Un Afghan l’interrompt: «Nous aussi! Et elles donnent le meilleur raisin sec du monde!»

«C’est un sujet très tabou»

Le groupe d’Afghans rejoint Lorenza Bettoli, sage-femme du Planning familial, pour une présentation sur la santé sexuelle. «Quel est le sujet de santé qui concerne autant les hommes que les femmes?» demande pudiquement l’intervenante. «D’un point de vue moral ou physique?» s’aventure une femme dans la salle. Venus, l’ambassadrice, peine à dissimuler un peu de gêne en traduisant: «C’est un sujet très délicat et très tabou.» Lorenza Bettoli enchaîne sans sourciller sur les maladies sexuellement transmissibles, la contraception, l’interruption volontaire de grossesse. Suite aux débordements de Cologne, on s’attendait à l’entendre évoquer les rapports hommes-femmes. Mais ce n’est pas le sujet. «Personne n’a oublié ce qui s’est passé en Allemagne, reconnaît Fabrice Roman, directeur de la Roseraie. Cependant, et sans angélisme, chaque acteur reste confiant dans les outils qu’il met en place parce que les logiques d’intervention sont basées sur la prévention, la sensibilisation et surtout l’accueil et la bienvenue des personnes.»

Dans la pièce d’à côté, la Dre Béatrice Arzel parle du cancer de la peau avec un groupe d’Erythréens. A chaque terme technique, les participants se tournent vers l’un des leurs, infirmier dans son pays d’origine, pour assurer la traduction. «Est-ce que la femme enceinte peut transmettre le cancer à l’enfant?» demande un trentenaire. «Beaucoup de cancers sont liés à notre manière de vivre, les cellules de notre corps vont s’abîmer ou pas. C’est quelque chose à nous, qui ne se transmet pas», répond la médecin.

Un peu plus loin, Sylvie Rolet présente la pyramide alimentaire et rappelle que la consommation de sucre, de matières grasses et de viande doit être limitée. «Le coca zéro ne contient pas de sucre mais vous habitue à avoir envie de sucre. Le mieux reste l’eau, un litre et demi par jour.»

«Boire et fumer est inutile»

Richard, un Bolivien, est ravi de l’après-midi qui s’achève: «J’ai mieux compris le fonctionnement de la ménopause et j’ai beaucoup aimé la pyramide alimentaire. On peut tout lire sur Internet, mais voir graphiquement les choses permet de mieux comprendre.» Rezai est arrivé d’Afghanistan il y a deux mois. Le jeune homme a relevé les endroits où il pourra recevoir de l’aide à Genève. Il fait un parallèle entre son logement actuel en abri PC et ce qu’il a appris durant les ateliers: «Tous les jours on reçoit de la viande, aujourd’hui le médecin a dit que ça n’était pas bon.»

La discussion sur les addictions a convaincu Reza, un autre Afghan, d’arrêter de fumer et de boire: «C’est inutile. Je le savais déjà, mais entendre un docteur le dire m’a fait comprendre que c’était vraiment mauvais.» Natnael, un Erythréen de 23 ans, est heureux des informations reçues sur la grossesse et l’avortement. «Chez nous, ce sont des sujets dont on ne parle pas. Cela crée beaucoup de stress, les filles prennent des potions, on ne sait pas grand-chose.»

Fabrice Roman se félicite de cette première expérience: «Il est important de pouvoir garantir un accès à cette information à nos participants. Tout au long de l’année, nous organisons des séances d’information avec divers partenaires, mais nous n’avons jamais fait quelque chose d’aussi large. Comme la population du centre change rapidement, notre but est de renouveler l’expérience plusieurs fois par an.»


«La santé est le seul capital des migrants»

La doctoresse Sophie Durieux est responsable adjointe du Programme santé migrants des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Elle revient sur les enjeux autour de la prévention au sein de cette population.

Quelles populations touchez-vous?

Quatre-vingt-cinq pour-cent des personnes qui nous consultent sont des demandeurs d’asile; le reste est formé d’autres types de migrants. Pour des raisons linguistiques et culturelles, ces personnes ont moins accès aux campagnes de prévention standards. Les informer est d’autant plus important que certaines voient la Suisse comme un pays riche où les maladies ne se transmettent pas. Nous devons leur expliquer que ce n’est non seulement pas le cas, mais également que notre système de santé est cher.

Quels programmes de prévention existent au sein des HUG?

Depuis 2009, nous offrons, en collaboration avec le Groupe sida Genève, une consultation VIH-sida avec une infirmière spécialisée. Nous avons réalisé des romans-photos, en plusieurs langues, qui fonctionnent très bien. Nous avons aussi un programme de prévention de la santé bucco-dentaire, car nous nous rendons compte que beaucoup de personnes arrivent avec de mauvaises dents. Les soins dentaires n’étant pas remboursés en Suisse, il est important de préserver une bonne dentition afin de ne pas plomber son budget en cas d’intervention tardive.

La prévention porte-t-elle ses fruits?

Certainement. Mais la question est de savoir à quel moment donner ces informations. Rien ne sert de bombarder une personne qui vient de déposer une demande d’asile en Suisse et qui est déjà submergée par les démarches administratives. Il faut trouver le bon timing pour permettre aux gens de s’orienter facilement vers les structures existantes et obtenir des informations supplémentaires.

On constate que les migrants sont très preneurs de ce type d’informations.

Ceux qui sont arrivés ici sont les plus résilients. Ils sont préoccupés par leur santé, d’autant plus que les conditions d’accueil en abri PC ne sont pas toujours les meilleures. Leur santé est leur seul capital et ils doivent la maintenir pour pouvoir aller de l’avant dans leur processus d’asile ou pour rebondir en cas d’expulsion.

A votre sens, y a-t-il un domaine où la prévention manque?

La santé mentale. Les demandeurs d’asile ont souvent une histoire traumatique mais beaucoup ignorent ce que sont les symptômes de stress post-traumatique. Nous diagnostiquons les maladies mais souvent à un stade tardif. Il manque, en amont, de lieux conviviaux où parler à des professionnels de ce que l’ont ressent, ce qui permet de mieux affronter les problèmes du quotidien.

A quel niveau faut-il expliquer les lois en vigueur en Suisse?

Les lois varient d’un pays à l’autre. Par exemple, en matière de délits sexuels, nous sommes donc amenés à expliquer que s’il est légal d’avoir des rapports homosexuels en Suisse, il est interdit d’avoir des relations sexuelles avec des jeunes mineurs ou des personnes non consentantes. Lorsque les personnes viennent de pays où la sexualité est théoriquement bannie hors du mariage, replacer ces normes est important. La même chose devrait être faite avec l’alcool et la drogue. Les normes de la légalité varient d’un pays à l’autre. Il est donc important d’expliquer les nôtres avant qu’un passeur ou qu’un juge ne s’en charge. (TDG)

Créé: 03.02.2016, 20h23

Que propose l’Etat?

Six heures de formation obligatoires à l’arrivée

Genève se doit d’accueillir 5,7% des personnes ayant déposé une demande d’asile en Suisse. L’Hospice général, chargé de la prise en charge de ces personnes à Genève, offre des «modules d’information et de sensibilisation sociale» aux requérants d’asile dans les six semaines qui suivent leur arrivée dans le canton.


Cette formation obligatoire dure deux fois trois heures. Elle est dispensée en différentes langues et s’articule autour de thématiques générales et pratiques. «Les formateurs leur expliquent la prise en charge des migrants par l’institution, le logement, l’argent qu’ils touchent, les relations avec Berne, le fonctionnement de notre système de santé et les us et coutumes dans la société genevoise, explique Françoise Michel, sa responsable. Cela leur donne une base et permet de déconstruire certaines idées reçues, notamment autour de l’accès au logement, beaucoup de gens pensant pouvoir obtenir facilement un appartement à Genève. C’est aussi l’occasion de redéfinir le cadre légal, ce qui est punissable et ce qui ne l’est pas.»

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