Martin Ennals, primer et soutenir le courage

Droits de l'homme Ce mardi soir, le Prix Martin Ennals sera remis à un, une ou des défenseurs des droits humains.

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Le portrait des finalistes du Prix Martin Ennals 2016 a été placardé dans les rues de Genève (voir ci-dessous). On y découvre le visage d’un Chinois, Ilham Tohti, d’une Syrienne, Razan Zaitouneh, et des Ethiopiens de Zone 9 Bloggers. Inconnus chez nous, ils ont en commun de s’être démarqués par leur «courage exceptionnel» dans la défense et la promotion des droits humains dans leur pays (lire portraits ci-dessous). Ce mardi soir, le gagnant se verra remettre le prix et la somme de 30 000 fr., les deux autres sélectionnés 10 000 fr. Tous trois se partageront aussi les 35 000 fr. remis par la Ville de Genève pour financer un projet dans leur pays d’origine.

Transmettre sa force aux autres

Martin Ennals fut l’un des fondateurs d’Amnesty International en 1968. «A son décès, en 1991, ses amis ont décidé de lancer un prix pour les défenseurs des droits humains, explique Michael Khambatta, directeur de la Fondation Martin Ennals. Le but du prix est de protéger les trois finalistes, de les faire connaître à l’international et d’améliorer leurs conditions de travail dans leur pays.» Le directeur donne l’exemple de l’avocate mexicaine Alejandra Ancheita, lauréate du prix en 2014. «La presse régionale, contrôlée par le pouvoir, la dépeignait régulièrement comme l’avocate du diable pour sa défense des migrants, des communautés indigènes et des travailleurs, poursuit-il. Le Prix Martin Ennals lui a donné une crédibilité et une protection. Depuis, elle a été la première défenseuse des droits de l’homme à faire un discours au Sénat mexicain.» Le prix, précise-t-il, n’est pas le seul élément qui assure la protection des défenseurs des droits humains désignés, mais il y contribue.

«Les personnes sélectionnées sont des symboles dans leur pays. Le prix leur octroie une reconnaissance et donne du courage aux autres», ajoute Michael Khambatta. Asmaou Diallo, finaliste en 2015, se bat pour la reconnaissance des violences et massacres commis par les militaires lors d’une manifestation le 28 septembre 2009 en Guinée. «Son organisation chapeaute quelque 400 témoins cités au procès qui va bientôt démarrer. Sans elle, il n’y aurait pas de structure pour les protéger. Si Asmaou Diallo a la force de continuer, elle peut la transmettre à d’autres.»

Un jury de prestige

Avant ou après la remise du prix, la Fondation Martin Ennals aide également les lauréats à engager un plaidoyer à Washington, Bruxelles et au sein de la Genève internationale. «Nous organisons des voyages et les mettons en contact avec des diplomates et une série d’autres interlocuteurs», explique Michael Khambatta.

Le jury du prix est composé de représentants de dix grandes organisations de défense des droits humains. «Il lui octroie son prestige», précise le directeur de la fondation. Jusqu’au 9 novembre 2015, des noms ont pu être déposés sur le site du Prix Martin Ennals. Ils ont ensuite été envoyés aux membres du jury, qui ont eu un mois pour donner leurs dix préférences. Les trois finalistes ont été désignés lors d’une réunion au mois de mars. Le nom du lauréat est choisi juste avant la remise du prix, ce mardi soir à 18h à Uni Dufour.

Razan Zaitouneh, une Syrienne contre Assad

Razan Zaitouneh a été enlevée en décembre 2013 dans la banlieue de Damas, en Syrie. Née en 1977, cette Syrienne travaillait comme avocate depuis 2001. Dès le début de sa carrière, elle a défendu les prisonniers politiques du régime et lutté pour les droits humains. En 2002, elle était déjà interdite de quitter le territoire.

En 2005, elle a fondé le Lien d’information syrien des droits humains (LISDH), un service de documentation public sur les crimes commis par son gouvernement. Lorsque le régime d’Assad a répondu par la violence à des manifestations pacifiques, son association a dénoncé les enlèvements, les arrestations, la torture et le meurtre de manifestants pacifiques.

En 2011, la Syrie a sombré dans la guerre civile. Plus déterminée que jamais, Razan Zaitouneh a cofondé le Comité de coordination locale (CCL), une large coalition de militants des droits humains en faveur de l’échange et de la diffusion d’informations. Le CCL a organisé des manifestations et documenté les événements par le biais de téléphones portables ou de petites caméras. Pour témoigner de l’utilisation d’armes chimiques et d’autres moyens de destruction de son peuple, l’avocate a fondé le Centre de documentation des violations. L’organisme a répertorié le nombre de morts, diffusé des rapports sur les conditions dans les prisons syriennes, compilé des listes de détenus, d’exécutés et de disparus. Elle a témoigné aussi de la faim et du manque d’aide médicale.

La plupart du travail a été réalisée en secret par de nombreux militants qui utilisaient des pseudonymes pour préserver leur sécurité. Razan Zaitouneh, comme d’autres opposants, a été contrainte de se cacher pour échapper aux forces gouvernementales. Les membres de sa famille ont été placés en détention de manière arbitraire, elle a reçu des menaces mais a continué malgré tout à se battre et à dénoncer les agissements du régime syrien. Le 9 décembre 2013, elle a été enlevée par un groupe d’hommes armés et masqués – non identifiés – et placée depuis lors dans un lieu de détention inconnu.

Zone 9, cellule de liberté d’expression en Ethiopie

«Nous bloguons parce que nous nous soucions.» Le collectif Zone 9 réunit neuf blogueurs éthiopiens indépendants depuis 2012. Ils se sont rencontrés sur le Net et cherchent ensemble à «créer des récits indépendants» sur les questions constitutionnelles, économiques, éducatives et culturelles de leur pays; mais également à documenter les abus commis par les acteurs étatiques et non étatiques. Leur nom fait référence à la prison de Kality, où sont enfermés de nombreux journalistes et prisonniers politiques éthiopiens et qui est constituée de huit zones. La zone 9 serait «une cellule plus grande encore où est emprisonnée la liberté d’expression du peuple éthiopien», expliquent-ils.

Deux semaines après l’ouverture du blog, l’accès à Zone 9 a été bloqué en Ethiopie. Les blogueurs utilisent donc les réseaux sociaux pour diffuser leur contenu. Le 25 avril 2014, six membres du blog et trois journalistes ont été arrêtés et accusés de «terrorisme» pour «être liés à des groupes interdits, pour planifier des attaques et pour avoir participé à des formations sur la sécurité numérique». Après quinze mois de procédures juridiques, cinq de ces personnes – trois journalistes affiliés et deux membres du blog – ont été libérées. Leur libération est intervenue après la première visite du président américain Barack Obama en Ethiopie, laissant penser que sa présence a engendré une pression en faveur de leur libération.

Trois mois après cette visite, la Haute Cour fédérale d’Ethiopie a acquitté les blogueurs restants des accusations de terrorisme. Cependant, après leur libération, le procureur fédéral a fait appel contre cette décision et l’affaire se poursuit devant la Cour suprême fédérale. Quatre des neuf blogueurs de Zone 9 ont l’interdiction de quitter leur pays. Parmi les cinq autres, trois vivent en exil. Seuls deux d’entre eux sont entièrement libres et seront présents ce soir à Genève pour la cérémonie de remise du Prix Martin Ennals.

Ilham Tohti, porte-voix des Ouïgours en Chine

Ilham Tohti est un célèbre intellectuel ouïgour de la République populaire de Chine. Spécialiste des minorités ethniques, il est emprisonné depuis janvier 2014. Il a travaillé pendant vingt ans au dialogue entre les Han, l’ethnie majoritaire et dirigeante en Chine, et la minorité ouïgoure, peuple turcophone musulman résidant principalement dans le Xinjiang, au nord-ouest du pays.

Né en 1969 dans le Xinjiang, Ilham Tohti a étudié au sein de l’Université Minzu de Chine, à Pékin, connue pour ses études sur les minorités ethniques. Il est ensuite devenu membre du corps professoral de cet établissement et un expert reconnu sur les questions relatives au Xinjiang et à l’Asie centrale. Suite à ses déclarations sur les abus constatés dans sa région d’origine, il a d’abord été placé sous surveillance. Puis, de 1999 à 2003, il a été interdit d’enseignement, et à partir de 1999, les autorités chinoises lui ont également rendu impossible toute publication. Il a alors fondé le site Uyghurbiz.net sur la question ouïgoure et a mis en lumière les politiques répressives à l’égard de ce peuple. Le site a été régulièrement fermé et ses contributeurs harcelés.

En 2009, lors d’une forte répression gouvernementale au Xinjiang, Ilham Tohti a dénoncé les arrestations, le massacre ou la disparition d’Ouïgours pendant et après les manifestations. Il a alors été placé en détention durant plusieurs semaines. Les années suivantes, il a été régulièrement assigné à résidence.

Son arrestation en 2014 est intervenue à l’aéroport alors qu’il s’apprêtait à partir pour les Etats-Unis avec sa fille afin de prendre un poste de chercheur invité au Département d’études eurasiennes de l’Université de l’Indiana. Accusé de séparatisme et condamné à la prison à vie lors d’un procès de deux jours, l’universitaire jouit d’un large soutien en Chine mais également à l’extérieur. En janvier 2016, plusieurs centaines d’universitaires ont transmis une pétition au gouvernement chinois pour demander sa libération.

Créé: 10.10.2016, 18h14

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