Malgré ses 100 ans, le parc La Grange est toujours vert

AménagementLégué à la Ville de Genève par William Favre en 1918, cet écrin de verdure qui file en pente douce vers le lac n’a eu de cesse d’évoluer.

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Les parcs aussi fêtent leur anniversaire. Et ceux de Genève ne sont pas si âgés qu’on pourrait l’imaginer. L’un des plus beaux et des plus vastes, La Grange, a tout juste 100 printemps. Il s’inscrit dans l’histoire des donations qui, sous diverses formes, ont permis d’offrir aux citadins ces salutaires poumons de verdure.

Pourquoi 100 ans seulement? Le parc La Grange existait en effet bien avant, mais il relevait du domaine privé. C’est en 1917 que son propriétaire William Favre, issu d’une riche famille genevoise, homme politique (il siégea au Municipal de la commune des Eaux-Vives) et amoureux des arts, décide de le léguer, ainsi que sa villa, à la Ville de Genève. Et ce n’est qu’à sa mort, un an plus tard, que ces vingt hectares s’ouvrent officiellement au public. Le 27 avril 1918 à 16 h 30 très exactement.

Les exigences du donateur

«En matière de parcs, Genève est gâté, grâce aux conditions émises par leurs donateurs au travers d’actes notariés très détaillés», relève Nathalie Chollet, adjointe scientifique à la Conservation du patrimoine architectural de la Ville. Qui sont ces bienfaiteurs? «Des représentants de grandes familles genevoises ou des étrangers fortunés. Ils sont sans héritier direct, ou parfois fâchés avec leurs proches auxquels ils ne désirent pas léguer leurs biens, tel le duc de Brunswick.»

William Favre appartient à la première catégorie. Mais pas question de céder le domaine de La Grange sans conditions. «Par exemple, il demande le versement de 150 000 francs, et la Ville doit aussi s’acquitter des taxes et impôts immobiliers fédéraux, cantonaux et communaux jusqu’à son décès, tout en lui laissant l’usufruit du domaine, poursuit Nathalie Chollet. Dans son testament, il indique de façon très précise quels objets, meubles, œuvres d’art doivent rester dans la villa. Notamment, il exige que rien ne soit déplacé dans la bibliothèque (lire encadré), un lieu exceptionnel.» Il veut que la villa serve exclusivement aux réceptions du Conseil administratif de la Ville, ce qui est toujours le cas.

William Favre nomme trois exécuteurs testamentaires. Aujourd’hui encore, trois personnes veillent sur le domaine. «La Ville ne peut rien transformer sans leur accord, note Nathalie Chollet. Même si parfois, elle a pris des libertés. Ainsi en 1958, le Conseil administratif trouve la salle d’été de la villa trop sombre, et elle change tout. Un vrai massacre!» Quant à la superbe statue de marbre de la bibliothèque – Vénus et Adonis, d’Antonio Canova – elle a pris la direction du Musée d’art et d’histoire. À sa place trône une pâle copie…

Pas touche au lac alpin!

Le parc fait aussi l’objet de consignes, souligne Claire Méjean, architecte paysagiste et historienne des jardins au Service des espaces verts de la Ville (SEVE): «William Favre y est beaucoup intervenu, notamment sur sa partie haute. Il voulait léguer quelque chose d’élégant. Il a par ailleurs expressément demandé que l’on conserve intact son lac alpin, qu’il a aménagé durant une vingtaine d’années. Il a aussi précisé qu’on ne serve jamais d’alcool dans l’ancienne Orangerie (ndlr: à l’entrée du parc rue William Favre), que l’on appelle buvette des femmes abstinentes.»

Mais un parc est «un monument vivant», se plaît à rappeler Claire Méjean. La famille Favre, qui acquiert le domaine en 1800, va d’ailleurs le transformer. Les Lullin, ses anciens possesseurs, avaient dessiné un parc dit à la française, les Favre en feront en parc à l’anglaise. «Il est plus juste de parler de parc régulier et parc paysager», corrige-t-elle.

Un très vieux charme

Et c’est bien d’un parc paysager dont il s’agit ici. Pendant un peu plus d’une centaine d’années, les Favre vont y planter de très nombreuses essences, corriger des allées, etc. «La Grange est un ensemble remarquable, s’enthousiasme Claire Méjean. Un effort a été fait sur la composition pour magnifier les axes de vues. Des dénivelés ont été aménagés afin de créer des scènes différentes.»

Le patrimoine arboré, «déjà salué en 1918», poursuit-elle, est l’un des plus beaux de Genève. «On doit notamment citer les groupes de cèdres, de platanes et de chênes, mais aussi une hêtraie où les branches commencent à marcotter. On peut aussi y admirer un très vieux charme…»

Prairie, vaches et gravier

L’évolution du site, le seul grand parc encore clos de Genève – raison pour laquelle il ferme la nuit et qu’aucun éclairage public n’y est installé – est néanmoins continuelle. Pour preuve, «en 1918 le gazon est peu présent, on trouve surtout de la prairie, indique Claire Méjean. Les rares cheminements et la terrasse sont en gravier. Il n’y a que peu de bancs…» Des vaches paissent paisiblement dans le parc jusqu’en 1945-46.

Les modifications vont se poursuivre, avec plus ou moins de bonheur. On plante parfois n’importe comment, ou n’importe quoi. Exemple? Les laurelles bordant la rue William Favre sont devenues bien trop hautes. Il faut dès lors replanter pour obtenir des strates basses en lisière du parc.

Une gestion à long terme

Les interventions sont assurées par le SEVE «après validation de la Commission des monuments, de la nature et des sites», précise Daniel Oertli, chef de service du SEVE. En haut du parc, la plantation de l’alignement d’arbres sera poursuivie. Les lisières seront renouvelées… «On corrige petit à petit sur la base d’un plan idéal, enchaîne-t-il. La gestion d’un parc ne peut être pensée qu’à long terme. En gardant à l’esprit que ce que nous faisons maintenant prendra tout son sens pour les générations futures.»


Les Cropettes, premier parc public

Au milieu du XIXe siècle, Genève est à l’étroit dans ses murs. Pour échapper aux pavés, il y a bien quelques promenades, dont la Treille. On a aussi planté beaucoup d’arbres sur les fortifications. Mais c’est insuffisant. Et hors les murs, c’est soit la campagne, soit de riches domaines privés et clos.

Tout change lorsque de riches propriétaires décident de faire don de leur domaine à la collectivité. En 1857, le parc des Cropettes, du moins une partie, est le premier à être cédé à la Ville de Genève, par les sœurs Suzanne Baulacre et Charlotte Odier, née Baulacre.

Impossible ici de dresser la longue liste des dons qui se sont succédé depuis. Arrêtons-nous sur quelques particularités. Le Bois-de-la-Bâtie, domaine rural, est mis en vente en 1868. William et Auguste Turrettini l’achètent, pour le léguer un an plus tard à la Ville. En 1873, c’est l’État qui cède l’ancien bastion de Saint-Jean à la Ville, à condition qu’elle y aménage une promenade.

En 1890, Gustave Revillod meurt. Il lègue son domaine de Varembé à la Ville, 35 hectares incluant l’Ariana. Mais il exige que le parc et le musée restent publics. Or, Genève va passer outre en y construisant plus tard le Palais des Nations. Du coup, en 1935, peu confiante dans l’utilisation que fait Genève de ses legs, Alex Barton, née Peel, choisit de donner son parc Barton… à la Confédération!

Le parc des Eaux-Vives, lui, fait l’objet d’une souscription publique en 1913. Il est acquis par la commune éponyme avec le soutien de 14 riches Genevois. Notons enfin la campagne Rigot, acquise par John D. Rockefeller en 1942 puis aussitôt donnée à l’Université de Genève. X.L. (TDG)

Créé: 02.04.2018, 18h37

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Un trésor de 12 000 livres anciens

La villa La Grange se visite à de rares reprises, sur inscription et par petits groupes d’une vingtaine de personnes. Des privilégiés qui ont accès à l’exceptionnelle bibliothèque constituée par Guillaume Favre (1770-1851), le grand-père de William. Elle se visite sous bonne sécurité, car elle recèle des trésors parmi les plus de 12 000 ouvrages que cet érudit a dûment listés dans un catalogue, soit des petites fiches rangées dans un meuble à casiers. Elles sont écrites de sa main, à la plume.

Parmi les raretés savamment alignées sur les rayons se trouvent 22 incunables, c’est-à-dire des livres – parmi les tous premiers édités à Genève – imprimés entre 1450 et 1500.
Féru d’histoire de l’Antiquité et surtout d’histoire des langues et de la littérature, Guillaume Favre a également réuni de nombreux ouvrages traitant de science, de géographie ou de théologie, notamment. Un petit peu plus de la moitié des 12 000 exemplaires, parfois magnifiquement illustrés, datent de la première moitié du XIXe siècle, les autres étant plus anciens. Seule une centaine de titres, datant de la seconde moitié du XIXe siècle, ont été acquis par les descendants de Guillaume Favre. X.L.

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