Magistrat communal: une mission qui oscille entre jardinier et chef d’entreprise

PolitiqueLe Canton a fixé les salaires minimaux des magistrats communaux. Trois d’entre eux se confient sur cette mission complexe.

À Carouge (ici la mairie), le travail de magistrat communal est enregistré comme un 60%. En réalité, il s’approche d’un 90%.

À Carouge (ici la mairie), le travail de magistrat communal est enregistré comme un 60%. En réalité, il s’approche d’un 90%. Image: © Steeve Iuncker-Gomez

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Sur le papier, ils remplissent les trois la même fonction: magistrat communal. Dans les faits? Leur quotidien est aux antipodes. Pendant que Sandrine Salerno (PS), conseillère administrative en Ville de Genève, donne les grandes lignes de sa politique à ses six chefs de service et 443 collaborateurs, Dominique Novelle (Entente communale), maire d’Aire-la-Ville, lui, indique au jardinier où creuser la tombe du dernier défunt du village. Quant à la carougeoise Anne Hiltpold (PLR), elle tente, non sans quelques difficultés, de jongler entre son engagement politique, sa vie professionnelle et ses contraintes familiales. «J’ai choisi de conserver une activité en dehors de mon mandat, mais parfois je me sens au bord du gouffre», confie la quadragénaire.

S’engager au sein d’un exécutif communal en 2018 n’a rien d’évident. Les dossiers communaux devenant de plus en plus complexes, beaucoup de magistrats estiment que le système de milice atteint aujourd’hui ses limites.

Pour revaloriser cette mission de service public et éviter des «maires payés au rabais», le Conseil d’État a fixé des indemnités minimales pour les magistrats communaux. Celles-ci s’échelonnent entre 2000 et 15 000 francs par mois (Ville de Genève) selon le statut et la taille de la commune. La logique veut que plus la Municipalité est peuplée, mieux les élus sont payés. Pourtant, tous les édiles vous le diront: si les tâches et les enjeux varient fortement entre une commune campagnarde et une ville, les temps de travail dévolus à ces fonctions s’avèrent dans tous les cas largement sous-estimés. Seule exception, la Ville de Genève, où la mission consiste officiellement en un temps plein rémunéré environ 20 000 francs brut par mois.

De 2 à 443 collaborateurs

Formellement, la loi genevoise sur l’administration des communes (LAC) attribue 25 compétences aux Exécutifs communaux. En résumé, ses membres sont chargés de diriger la Municipalité dans l’intérêt de celle-ci et de ses habitants. Si dans les villes cela consiste à donner les impulsions et instaurer des priorités, dans les petites communes, les élus sont obligés de mettre la main à la pâte.

À la différence des premières, celles-ci ne bénéficient souvent d’aucune administration. «C’est bien simple, à Aire-la-Ville, nous avons une secrétaire et un responsable des bâtiments», résume Dominique Novelle. On est loin des 443 collaborateurs du département de Sandrine Salerno. «Nous sommes par conséquent beaucoup plus dans l’opérationnel, précise l’Aérien. Nous assistons aux séances de chantiers et, à Noël, nous accrochons les décorations dans la rue du village.» Pour les tâches plus complexes, la mairie mandate des spécialistes. «Mais comme la tendance est à l’économie, nous effectuons beaucoup – trop, sûrement – de choses nous-mêmes», confie le maire.

À Carouge, Anne Hiltpold peut s’appuyer sur une administration plus fournie. Mais elle partage le souci de son homologue de la Champagne: «Il n’est pas toujours facile de savoir jusqu’où doit s’impliquer l’Exécutif. Le Conseil municipal et la population ont beaucoup d’attentes envers nous.»

À l’exception de la Ville de Genève, le travail de magistrat communal est un temps partiel. À Carouge, il est évalué à 60%. En réalité, il s’approche d’un 90%. «Entre le 30% très flexible que j’ai gardé à la Chambre immobilière genevoise (CGI) et mon mandat à Carouge, je fais un 120% sans exagérer», souligne Anne Hiltpold. Et ce, sans compter les nombreuses séances politiques et diverses réceptions le soir et le week-end. Rien que ces trois derniers mois, l’élue PLR a reçu quelque 80 invitations.

L’avocate de formation confie avoir déjà songé à arrêter son activité professionnelle. Les indemnités versées par la Commune – 9000 francs brut par mois – le lui permettraient. «Mais je ne souhaite pas être dépendante de la politique, confie-t-elle. Je préfère garder un pied dans mon domaine au cas où je ne suis pas réélue.»

Qu’en est-il dans les plus petites municipalités? «À Aire-la-Ville, nous n’avons pas de cahier des charges, chaque maire s’investit comme il veut», répond Dominique Novelle. Le libéral-radical dit pour sa part venir à la mairie tous les jours, matin et après-midi. «Comme j’étais gardien de prison à Champ-Dollon, j’ai pris ma retraite à 54 ans», détaille le sexagénaire. L’Aérien ne compte ainsi pas sur les indemnités communales pour boucler ses fins de mois. Heureusement, car elles ne dépassent actuellement pas 2000 francs par mois. Grâce aux nouveaux barèmes, elles augmenteront à 3000 francs dès 2019.

Si Anne Hiltpold et Dominique Novelle tiennent à souligner l’importance de leur engagement, ils ne contestent en aucun cas le statut particulier de la Ville de Genève. «Elle compte presque dix fois plus d’habitants que Carouge», note la libérale-radicale. «Nous ne pourrions pas gérer un budget de plus d’un milliard de francs et des départements de plusieurs centaines de collaborateurs en travaillant à temps partiel, souligne de son côté Sandrine Salerno. En Ville de Genève, le fait de ne pas pouvoir avoir d’activités professionnelles parallèles, je ne parle pas ici des mandats politiques, garantit également notre indépendance et évite de potentiels conflits d’intérêts.»

Vie privée semi-publique

Hiérarchiquement, les magistrats communaux sont loin des conseillers fédéraux. S’il ne leur est pas demandé explicitement de représenter leur Municipalité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, leur mandat déborde sur leur vie privée. «Les gens nous reconnaissent dans la rue et nous interpellent, je ne peux pas leur répondre «non, désolée, là je ne travaille pas», illustre Sandrine Salerno.

Si la ville ne garantit pas l’anonymat, dans un village, on n’y songe même pas. Dominique Novelle peut témoigner. Pour parcourir à vélo les 300 mètres qui séparent sa maison de la mairie, le maire met chaque matin trente minutes. «Il y a toujours des gens qui me sollicitent, détaille-t-il. Et c’est rarement pour me féliciter! Ce matin, on m’a rappelé deux fois que l’herbe n’avait toujours pas été tondue au bord des routes.»

(TDG)

Créé: 18.06.2018, 19h41

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