Les porteurs de journaux à Genève sont en colère

LivraisonLes salariés d’Epsilon, une filiale de La Poste, se rebiffent face à des conditions de travail «indécentes». Le géant jaune a ouvert une enquête et accepté de négocier.

Les premiers porteurs de journaux arrivent au centre de Montbrillant. Ils ont jusqu’à 7 h 30 pour tout distribuer.

Les premiers porteurs de journaux arrivent au centre de Montbrillant. Ils ont jusqu’à 7 h 30 pour tout distribuer. Image: Laurent Guiraud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Montbrillant, 3 heures du matin. Le froid est piquant. Des exemplaires du «New York Times» sont disposés en rang, dans des cases peintes en jaune le long d’un bâtiment de La Poste. Quelques hommes emmitouflés parlent en espagnol.

Un camion arrive avec des palettes de titres, la «Tribune de Genève» et «Le Temps» notamment. D’autres Latinos jaillissent en scooter, tous disposent les quotidiens dans les cases jaunes. Une par tournée. Un caddie affiche un nom qui sonne grec: «Epsilon», peut-on lire.

L’ambiance est bonne. C’est le moment où les employés d’Epsilon, une société carougeoise de distribution de journaux et de publicités, propriété de La Poste, se croisent et échangent.

Travailleurs de l’ombre

Dans une quinzaine de minutes, ils partiront livrer leurs colis à travers le canton et la petite Côte, jusqu’à Gland. Chacun de son côté, souvent avec une pile de périodiques entre les jambes, faute de place à l’arrière. Ils ont jusqu’à 7 h 30 pour tout distribuer.

Les Colombiens – les trois quarts des distributeurs matinaux d’Epsilon sont originaires de ce pays – sont la face cachée du monde de la presse. Ceux qu’on ne voit jamais et dont on n’entend jamais parler. Ceux qui ne font pas couler l’encre qu’ils transportent pourtant six nuits sur sept.

Quand les derniers exemplaires du «Matin» ont été imprimés, le 22 juillet, l’inquiétude était pourtant palpable à Montbrillant également. Elle s’est même transformée en colère quand, trois jours plus tard, la direction d’Epsilon adresse un courrier à ses porteurs selon lequel leurs contrats sont résiliés et s’ils veulent continuer de travailler avec Epsilon, ce sera dans de moins bonnes conditions.

«La goutte d’eau»

«La goutte d’eau qui fait déborder le vase», selon un livreur, dont on taira le nom. Car les conditions de travail sont déjà indécentes, d’après les syndicats. Une quarantaine de salariés se rendent dans la foulée chez Unia, en quête de soutien.

Les porteurs de journaux sont payés à la tournée. Entre 20 et 30 francs l’heure, selon l’entreprise. Mais quasi toutes les tournées sont plus longues que prévu par leur direction, et pas seulement quand il pleut, selon les livreurs. Unia estime que le salaire réel des 42 employés qui se sont présentés devant leur porte ne dépasse en moyenne pas 18 fr. 80 de l’heure, vacances et 13e salaire inclus. Un montant nettement inférieur au salaire minimum obligatoire de la branche.

«On est payé seulement quand on livre dans les boîtes aux lettres, précise un livreur. Le temps, souvent long, de la préparation des colis et des allers et retours depuis Montbrillant et les frais d’essence ne sont pas comptés.» Les tournées de plus de deux heures rémunérées 25 francs brut sont régulières, selon un autre témoignage. «On veut juste être payés décemment, nada más», résume un porteur.

La Poste enquête

Unia demande début août l’ouverture d’une période de consultation auprès du personnel, mais la direction d’Epsilon ne répond pas. Le syndicat dépose alors un préavis de grève, qui fait mouche.

Le géant jaune (propriétaire d’Epsilon à 100%), dont la réputation a été entachée dans le scandale des cars postaux, ne veut pas ébruiter cette affaire. «La Poste a immédiatement réagi, ouvert une enquête interne et chargé les ressources humaines du groupe d’examiner les faits en détail», indique François Furer, porte-parole de La Poste. Un cadre d’Epsilon a été suspendu à la fin du mois de novembre.

«La Poste a immédiatement réagi, ouvert une enquête interne et chargé les ressources humaines du groupe d’examiner les faits en détail»

Des discussions s’ouvrent fin août entre La Poste, Epsilon, Unia et Syndicom, le traditionnel syndicat de la branche. Elles aboutissent en septembre à la signature d’une «convention». Epsilon s’engage à annuler tous les congés-modifications demandés cet été et à mettre en place un nouveau système salarial dès le mois de janvier. Les parties décident de mener une enquête auprès du personnel pour évaluer les conditions de travail et s’accordent sur le fait qu’une convention de travail doit être négociée.

Négociations en cours

Un premier pas important mais insuffisant, selon Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d’Unia Genève. «Pour se mettre en conformité avec la loi, Epsilon doit établir un registre horaire et une grille salariale précise, en respectant les salaires minimaux et les obligations en matière de travail de nuit. Se posera aussi la question du rétroactif.»

En novembre, deux membres de l’Inspection paritaire des entreprises visitent les bureaux d’Epsilon. Ils remettront dans la foulée un rapport aux différentes parties. Un texte confidentiel qui doit servir de base à des négociations, en décembre et janvier, entre les syndicats, La Poste et Epsilon.

La société carougeoise a-t-elle les moyens d’améliorer les conditions de travail de ses porteurs (158 personnes ont vu leurs congés-modifications être annulés)? «La situation financière du portage, fragilisée par l’arrêt du «Matin», fait l’objet d’une analyse approfondie», indique par courriel Luc Bühler-Broglin, directeur d’Epsilon.

En attendant, les porteurs de journaux continuent de sillonner le canton, chaque nuit. Environ 40% des exemplaires de la «Tribune de Genève» passent par leurs mains.

(TDG)

Créé: 10.12.2018, 07h03

Une situation déjà dénoncée en 2013

En 2013, en pleine campagne sur l’initiative pour un salaire minimum de 22 francs, un article du journal «Le Temps» sur les conditions de travail difficiles chez Epsilon à Genève pousse l’Office cantonal de l’inspection des relations du travail (Ocirt) à enquêter. Au Grand Conseil, un postulat est déposé au début de 2014, demandant au Conseil d’État d’étudier les conditions de travail dans cette filiale de La Poste et d’y «traquer le dumping salarial». Un texte qui sera refusé à une courte majorité quatre mois plus tard.

Selon les employés contactés par la «Tribune de Genève», les conditions de travail ne sont pas améliorées chez Epsilon depuis, bien au contraire.

La filiale genevoise de La Poste emploie 635 personnes, toutes en Suisse romande, dont 271 à Genève. L’effectif se divise en deux parties: la principale se concentre sur la distribution de publicités (elle s’occupe aussi de «GHI», «La Côte», des feuilles d’avis de partis politiques ou des communes). Dans le canton, ses 165 livreurs vont chercher les colis à la Praille avant de faire le tour des boîtes aux lettres, de jour. L’autre partie porte sur la distribution de journaux et emploie 76 travailleurs, de nuit. R.ET.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Grève: la crudité de certains slogans a choqué
Plus...